LE PROCÈS DU TRUST DES THÉÂTRES

Un hasard ami du pittoresque a fait se dérouler dans la salle des criées

le procès du trust des théâtres. La salle des criées (là-bas tout au

bout de la salle des Pas-Perdus) est la seule où les bancs du public

s'étagent en gradins demi-circulaires. Pour que les acheteurs

d'immeubles, aux jours d'adjudications, puissent sans peine faire un

signe à l'huissier qui annonce les surenchères, et pour qu'ils

aperçoivent, sur le bureau du président, les _feux_ qui s'allument et

s'éteignent, l'architecte a disposé les banquettes en amphithéâtre. Dans

amphithéâtre, il y a théâtre, comme dit l'autre; cette salle était donc

prédestinée à juger ce procès qui émeut depuis trois mois le monde

dramatique.

La salle des criées, ainsi construite, se trouve avoir, comme une salle

de parlement, une droite et une gauche qui se font face. Le sort a voulu

que les clients de Me Millerand, les novateurs, les contempteurs du

vieil ordre de choses, les révolutionnaires, se groupassent à l'extrême

gauche, tandis que les partisans du _statu quo_, les conservateurs,

défendus par Me Poincaré, prenaient place à l'autre bout de la salle. A

droite: tous les «sociétaires» de la Société des auteurs et compositeurs

dramatiques. A gauche: des stagiaires et les _trusrers._

Au reste, c'est par la position seule des banquettes que l'assemblée

rappelait un parlement. Les débats se déroulèrent, en effet, dans le

silence le plus respectueux; la lutte fut d'une courtoisie parfaite, et

puis les représentants de l'une et l'autre opinion apportaient dans la

défense de leurs idées une sincérité dont la politique ignore les

ardeurs. Chacun de ceux qui étaient là savait bien que ses intérêts

matériels étaient directement et immédiatement en jeu. Autour des

orateurs, ce n'était pas la foule des représentants du peuple, c'était

le peuple même, celui des maîtres-ouvriers d'art dramatique palpitant à

tous les incidents de l'audience.

Que voulait la gauche? Elle était composée de deux groupes coalisés,

formant bloc contre la Société des auteurs. Il y avait là des directeurs

impatients de ruiner la puissance de cette association qui maintient

haut et fixe le salaire de l'auteur dramatique, et grâce à

laquelle--fait unique dans l'ordre économique actuel--sont dictées au

Capital, par le Travail, toutes les conditions du contrat. Ceux-là,

vainement, avaient voulu secouer le joug, s'unir pour avoir raison des

écrivains omnipotents et démanteler la forteresse où ils s'abritent

contre la loi de l'offre et de la demande. Aces capitalistes s'étaient

joints quelques «stagiaires», les jeunes de la Société, irrités de ne

point participer encore à tous les avantages qu'elle procure à ses

membres anciens et dénonçant, enfants terribles, toutes les petites

erreurs qui se commettent dans la gestion quotidienne des intérêts

qu'elle défend.

Le procès était né au mois de novembre 1903. Un banquier, M. Roy, avait

acheté le droit au bail du théâtre des Bouffes et il avait voulu obtenir

de la Société des auteurs le «traité général». C'est le traité que doit

signer tout imprésario qui, ouvrant un théâtre, veut y jouer des pièces

signées des membres de la Société. C'est le traité qui fixe les

conditions générales que s'engage à consentir le directeur aux auteurs

qu'il représentera, et notamment le taux de 10% de la recette brute.

On refusa ce traité à M. Roy. Pourquoi? Parce que M. Roy était l'associé

de MM. Deval et Richemond, directeurs de l'Athénée et des

Folies-Dramatiques, et que la Société voyait, dans leur association, un

commencement de _trust_ funeste au développement de l'art dramatique et

aux intérêts des écrivains de théâtre.

Pour ce refus de traité qu'il jugeait abusif M. Roy réclamait 100.000

francs d'indemnité.

Quand M. Richemond, le 1er mai suivant, demanda le renouvellement de son

traité, pour les mêmes motifs le même refus lui fut opposé. Il forma

contre la Société une demande pareille, en limitant à 50.000 francs

l'indemnité qu'il réclamait. C'étaient ces deux demandes que soutenait

Me Millerand.

Un des articles des statuts de la Société, article essentiel, vital,

porte interdiction à ses membres de faire jouer leurs pièces sur des

théâtres n'ayant pas de traité général avec la Société. La violation de

cette prescription entraîne, pour le délinquant, de formidables amendes.

De là un procès reconventionnel de la Société contre un de ses membres,

M. Chancel, auteur de _Mlle l'Ordonnance_. Deux autres vaudevillistes se

plaignaient du préjudice que le refus opposé à MM. Roy et Richemond leur

causait et ils se joignaient à M. Chancel pour demander au tribunal de

prononcer la nullité de la Société. Me Signorino plaidait pour eux.

Me Poincaré défendait les intérêts de la Société des auteurs.

Les débats, commencés le 7 février, se sont terminés mardi dernier, 18

avril.

Chaque mardi, pour suivre la discussion singulièrement aride, une foule

de Parisiens se pressaient sur les bancs de bois de la salle, et des

Parisiennes aussi, qui écoutaient avec un intérêt réel ces longues

controverses sur la synallagmaticité des contrats, la liberté du

commerce et de l'industrie, la théorie des obligations, des

quasi-contrats et les règles des sociétés civiles.

Il y avait là MM. Sardou, Paul Hervieu. Alfred Capus, R. de Flers, G.-A.

de Caillevet, Robert Gangnat et Pellerin (ces deux derniers agents

généraux de la Société); MM, Richemond, Deval et Roy (les «trusters»);

MM. Paul Bilhaud, Michel Carré, Riche, Adrien Vély, G. Docquois, Henry

Kéroul, Louis Forest, Antony Mars, Henry Bernstein, Pierre Decourcelle,

Feydeau, Georges Claretie, Adrien Bernheim; et des dames: Mme Alfred

Capus. Decourcelle, Robert de Flers, etc.. Conformément aux conclusions

de M. le substitut Boulloche, la Société a pleinement gagné son procès.

Aucun des griefs invoqués n'a été déclaré fondé. La validité de la

Société a été proclamée. Son droit de refuser de traiter avec quiconque

lui apparaît comme un cocontractant dangereux pour les intérêts

professionnels a été reconnu. Le tribunal a affirmé l'existence d'un

trust des théâtres, en formation, dès novembre 1903. Il a dit que la

Société n'était point une oligarchie, qu'elle ne constituait pas un

monopole et que sa défiance à l'égard des directeurs coalisés

n'apparaissait pas sans fondement.

Bref, ce fut le triomphe et, sur l'autel dramatique, le jugement immola

_Mme l'Ordonnance_ dont il interdit à l'avenir les représentations et

dont l'auteur est condamné au minimum de l'amende statutaire: 6.000

francs.

L'Illustration, No. 3243, 22 Avril 1905 · 第 16 / 34 题