UNE FÊTE A SAINT-CYR SOUS LOUIS XIV

Mme Sarah Bernhardt vient d'avoir l'heureuse idée de reprendre _Esther_;

mieux encore, de reconstituer la représentation de la tragédie de Racine

telle qu'en 1689 les pensionnaires de Saint Cyr la donnèrent devant

Louis XIV. Scrupuleusement soucieuse de l'exactitude, la grande artiste

a distribué à sa troupe féminine tous les rôles de la pièce, où elle

tient elle-même celui d'Assuérus avec son ordinaire maîtrise, en un

superbe costume bleu turquoise rehaussé d'or. Cette tentative a obtenu

un succès du meilleur aloi: si la mise en scène a satisfait les amateurs

de reconstitutions, les délicats ont fort goûté les pures beautés

classiques d_'Esther_, infligeant, après plus de deux siècles, un

nouveau démenti au fâcheux pronostic de Mme de Sévigné. Son fameux

«Racine passera comme le café» est, il est vrai, apocryphe (n'est-ce pas

le cas de nombre de «mots historiques» devenus proverbiaux?), mais elle

a écrit à peu près l'équivalent: «Racine fait des comédies pour la

Champmeslé; ce n'est pas pour les siècles à venir.» La célèbre

épistolière a commis là une de ces erreurs grossières auxquelles

n'échappent point les esprits les plus avisés: les oeuvres du divin

poète, y compris celles qui ne sortent guère du répertoire des

pensionnats et des couvents, sont à l'épreuve des atteintes du temps.

Aussi bien se rattachent-elles, dans l'ordre littéraire, à l'époque dont

l'éclat incomparable en toutes choses fut tel qu'il éblouit encore de

ses lointains reflets les générations d'aujourd'hui et que l'évocation

de ce passé compte parmi les moyens les plus propres à relever l'apparat

artistique de certains divertissements où nous cherchons des diversions

aux réalités positives du présent.

C'est ainsi que, dernièrement, une fête de bienfaisance au profit d'une

Association d'anciennes institutrices s'étant organisée à Munich, sous

le patronage de S. À. R. la princesse Aldegunde de Bavière, le morceau

capital du programme fut: _Une fêle à Saint-Cyr sous Louis XIV_. Munich,

d'ailleurs, on le sait a voué à notre «Grand Roi» un culte admiratif

poussé jusqu'au pastiche architectural de Versailles.

La représentation eut lieu au théâtre de la résidence royale. Salle des

plus brillantes, où la cour et la haute société bavaroise formaient un

public d'élite. On remarquait les princesses Aldegunde, Gisèle et Clara;

les princes Rupprecht, Léopold, Arnulph et Henri. Et, sur les planches

mêmes, un puissant monarque daignait montrer Sa Majesté au milieu d'une

autre cour et d'autres notabilités, occupant à l'avant-scène les places

réservées aux gens de qualité, suivant l'ancien usage. Car il

s'agissait, vous entendez bien, d'une résurrection du dix-septième

siècle, d'une sorte de tableau animé reproduisant, dans un somptueux

décor, les personnages d'une des périodes les plus prestigieuses de

l'histoire de France.

Mise en scène fort bien réglée, analogue à celle adoptée au théâtre

Sarah-Bernhardt pour encadrer l'interprétation d'_Esther_, avec cette

différence que, là, des acteurs et des actrices professionnels

représentaient les personnages illustres, tandis qu'au théâtre de

Munich, des artistes improvisés, des membres de l'aristocratie

bavaroise, remplissaient les principaux rôles. Louis XIV, c'était le

comte Albert Pappenheim: Mme de Maintenon; la baronne Sternegg; les

dames de sa suite: la princesse Léon Ratibor et la comtesse Otto

Castell; la directrice et les dames de la maison de Saint-Cyr: les

princesses Wrede, Lowenstein-Wertheim, Ysenburg, Mme Fiedler von

Isaborn, la baronne Viola Riedener; les gentilshommes de la suite du roi:

M. Fiedler von Isaborn, M. de Skrzyinski, le baron de Welczeck; quant

aux pensionnaires, elles étaient figurées par de jeunes institutrices.

Donc, Mme de Maintenon donnait un «régal» au Roi-Soleil. Seulement

_Esther_ n'était pas au programme; à l'austère tragédie, on avait

préféré un spectacle coupé un peu plus frivole: _Danse des Nymphes et

Sarabande, les Précieuses ridicules_ de Molière, récitation d'une fable de

La Fontaine, danses de l'époque, numéros variés où les nobles artistes

amateurs rivalisèrent d'entrain pour leur propre agrément et celui des

spectateurs. Bref, une réussite à souhait.

Le «Louis XIV» va-t-il devenir une des modes du vingtième siècle, comme

naguère le «Premier Empire»? En tout cas, il est intéressant de

constater la faveur flatteuse dont jouissent à l'étranger les choses de

France, même quand elles ont un caractère purement rétrospectif.

L'Illustration, No. 3243, 22 Avril 1905 · 第 14 / 34 题