HISTOIRE DE COQUERICO[1]

[Note 1: On trouve cette histoire, fort populaire en Espagne, contée

avec quelque différence, dans un des plus jolis romans de Fernand

Caballero, _le Gaviota, ou la Mouette_.]

Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la

basse-cour d'un riche fermier; elle était entourée d'une nombreuse

famille qui gloussait autour d'elle, et nul ne criait plus fort et ne

lui arrachait plus vite les graines du bec qu'un petit poulet difforme

et estropié. C'était justement celui que la mère aimait le mieux; ainsi

sont faites toutes les mères: leurs préférés sont les plus laids. Cet

avorton n'avait d'entiers qu'un oeil, une patte et une aile; on eût dit

que Salomon eût exécuté sa sentence mémorable sur Coquerico (c'était le

nom de ce chétif individu) et qu'il l'eût coupé en deux du fil de sa

fameuse épée. Quand on est borgne, botteux et manchot, c'est une belle

occasion d'être modeste; notre gueux de Castille était plus fier que son

père, le coq le mieux éperonné, le plus élégant, le plus brave et le

plus galant qu'on ait jamais vu de Burgos à Madrid. Il se croyait un

phénix de grâce et de beauté, et passait les plus belles heures du jour

à se mirer au ruisseau. Si l'un de ses frères le heurtait par hasard,

il lui cherchait pouille, l'appelait envieux ou jaloux, et risquait au

combat le seul oeil qui lui restât; si les poules gloussaient à sa vue,

il disait que c'était pour cacher leur dépit, parce qu'il ne daignait

même pas les regarder.

Un jour que sa vanité lui montait à la tête plus que de coutume, il dit

à sa mère:

«Écoutez-moi, Madame ma mère: l'Espagne m'ennuie, je m'en vais à Rome;

je veux voir le Pape et les cardinaux.

--Y penses-tu, mon enfant? s'écria la pauvre poule. Qui t'a mis dans la

cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n'est sorti

de son pays; aussi sommes-nous l'honneur de notre race: nous pouvons

montrer notre généalogie. Où trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci,

des mûriers pour t'abriter, un poulailler blanchi à la chaux, un fumier

magnifique, des vers et des grains partout, des frères qui t'aiment, et

trois chiens qui te gardent du renard? Crois-tu qu'à Rome même tu ne

regretteras pas l'abondance et la douceur d'une pareille vie?»

Coquerico haussa son aile manchote en signe de dédain.

«Ma mère, dit-il, vous êtes une bonne femme; tout est beau à qui n'a

jamais quitté son fumier; mais j'ai déjà assez d'esprit pour voir que

mes frères n'ont pas d'idée et que mes cousins sont des rustres. Mon

génie étouffe dans ce trou, je veux courir le monde et faire fortune.

--Mais, mon fils, reprit la pauvre mère poule, l'es-tu jamais regardé

dans la mare? Ne sais-tu pas qu'il te manque un oeil, une patte et

une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes

d'araignée et des ailes de vautour. Une fois hors d'ici, tu es perdu.

--Ma mère, répondit Coquerico, quand une poule couve un canard, elle

s'effraye toujours de le voir courir à l'eau. Vous ne me connaissez pas

davantage. Ma nature, à moi, c'est de réussir par mes talents et mon

esprit; il me faut un public qui soit capable de sentir les agréments de

ma personne; ma place n'est pas parmi les petites gens.»

Quand la poule vit que tous les sermons étaient inutiles, elle dit à

Coquerico:

«Mon fils, écoute au moins les derniers conseils de ta mère. Si tu vas

à Rome, évite de passer devant l'église de Saint-Pierre; le saint, à ce

qu'on dit, n'aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent.

Fuis aussi certains personnages qu'on nomme cuisiniers et marmitons; tu

les reconnaîtras à leur bonnet blanc, à leur tablier retroussé et à la

gaine qu'ils portent au côté. Ce sont des assassins patentés qui nous

traquent sans pitié: ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps

de dire _miserere_! Et maintenant, mon enfant, ajouta-t-elle en levant

la patte, reçois ma bénédiction et que saint Jacques te protège! c'est

le patron des pèlerins.»

Coquerico ne fit pas semblant de voir qu'il y avait une larme dans

l'oeil de sa mère; il ne s'inquiéta pas davantage de son père, qui

cependant dressait sa crête au vent et semblait l'appeler; sans se

soucier de ceux qu'il laissait derrière lui, il se glissa par la porte

entr'ouverte; à peine dehors, il battit de l'aile et chanta trois fois

pour célébrer sa liberté: _Coquerico! coquerico! coquerico!_

[Illustration]

Comme il courait à travers champs, moitié volant, moitié sautant, il

arriva au lit d'un ruisseau que le soleil avait mis à sec. Cependant,

au milieu du sable, on voyait encore un filet d'eau si mince que deux

feuilles tombées l'arrêtaient au passage.

Quand le ruisseau aperçut notre voyageur, il lui dit:

«Mon ami, tu vois ma faiblesse; je n'ai même pas la force d'emporter ces

feuilles qui me barrent le chemin encore moins de faire un détour, car

je suis exténué. D'un coup de bec tu peux me rendre la vie. Je ne suis

pas un ingrat; si tu m'obliges, tu peux compter sur ma reconnaissance au

premier jour de pluie, quand l'eau du ciel m'aura rendu mes forces.

--Tu plaisantes! dit Coquerico. Ai-je la figure d'un balayeur de

ruisseau? Adresse-toi à gens de ton espèce, ajouta-t-il; et, de sa bonne

patte, il sauta par-dessus le filet d'eau.

«Tu te souviendras de moi quand tu y penseras le moins!» murmura le

ruisseau, mais d'une voix si faible que l'orgueilleux ne l'entendit pas.

Un peu plus loin notre maître coq aperçut le Vent tout abattu et tout

essoufflé.

«Cher Coquerico, lui dit-il, viens à mon aide; ici-bas on a besoin les

uns des autres.

Tu vois où m'a réduit la chaleur du jour; moi qui, en d'autres temps,

déracine les oliviers et soulève les mers, me voilà tué par la canicule.

Je me suis laissé endormir par le parfum de ces roses avec lesquelles je

jouais, et me voici par terre presque évanoui. Si tu pouvais me lever

à deux pouces du sol avec ton bec, et m'éventer un peu avec ton aile,

j'aurais la force de m'élever jusqu'à ces nuages blancs que j'aperçois

là-haut, poussés par un de mes frères, et je recevrais de ma famille

quelque secours qui me permettrait d'exister jusqu'à ce que j'hérite du

premier ouragan.

[Illustration]

--Monseigneur, répondit le maudit Coquerico, Votre Excellence s'est

amusée plus d'une fois à me jouer de mauvais tours. Il n'y a pas huit

jours encore que, se glissant en traître derrière moi, Votre Seigneurie

s'est divertie à m'ouvrir la queue en éventail, et m'a couvert de

confusion à la face des nations. Patience donc, mon digne ami, les

railleurs ont leur tour; il leur est bon de faire pénitence et

d'apprendre à respecter certains personnages qui, par leur naissance,

leur beauté et leur esprit, devraient être à l'abri des plaisanteries

d'un sot.»

Sur quoi Coquerico, se pavanant, se mit à chanter trois fois de sa voix

la plus rauque: _Coquerico! coquerico! coquerico!_ et il passa fièrement

son chemin.

Dans un champ nouvellement moissonné où les laboureurs avaient amassé de

mauvaises herbes fraîchement arrachées, la fumée sortait d'un morceau

d'ivraie et de glaïeul. Coquerico s'approcha pour picorer, et vit une

petite flamme qui noircissait les tiges encore vertes, sans pouvoir les

allumer.

«Mon bon ami, cria la flamme au nouveau venu, tu viens à point pour me

sauver la vie; faute d'aliment, je me meurs. Je ne sais où s'amuse mon

cousin le Vent, qui n'en fait jamais d'autres; apporte-moi quelques

brins de paille sèche pour me ranimer. Ce n'est pas une ingrate que tu

obligeras.

--Attends-moi, pensa Coquerico, je vais te servir comme tu le mérites,

insolente qui oses t'adresser à moi! et voilà le poulet qui saute sur

le tas d'herbes humides et qui le presse si fort contre terre, qu'on

n'entendit plus le craquement de la flamme et qu'il ne sortit plus

de fumée. Sur quoi, maître Coquerico, suivant son habitude, se mit à

chanter trois fois: _Coquerico! coquerico! coquerico!_ puis il battit de

l'aile, comme s'il avait achevé les exploits d'Amadis.

[Illustration]

Toujours courant, toujours gloussant, Coquerico finit par arriver à

Rome: c'est là que mènent tous les chemins. A peine dans la ville, il

courut droit à la grande église de Saint-Pierre. L'admirer, il n'y

songea guère; il se plaça en face de la porte principale, et, quoiqu'au

milieu de la colonnade, il ne parût pas plus gros qu'une mouche; il

se hissa sur son ergot et se mit à chanter: _Coquerico! coquerico!

coquerico!_ rien que pour faire enrager le saint et désobéir à sa mère.

Il n'avait pas fini qu'un suisse, de la garde du Saint-Père, qui

l'entendit crier, mit la main sur l'insolent et l'emporta chez lui pour

en faire son souper.

«Tiens, dit le suisse, en montrant Coquerico à sa ménagère, donne-moi

vite de l'eau bouillante pour plumer ce pénitent-là.

--Grâce! grâce! madame l'Eau, s'écria Coquerico. Eau si douce, si

bonne, la plus belle et la meilleure des choses du monde, par pitié, ne

m'échaude pas!

--As-tu donc eu pitié de moi, quand je t'ai imploré, ingrat?» répondit

l'Eau, qui bouillait de colère. D'un seul coup elle l'inonda du haut

jusqu'en bas et ne lui laissa pas un brin de duvet sur le corps.

Le suisse prit alors le malheureux poulet et le mit sur le gril.

«Feu, ne me brûle pas! cria Coquerico. Toi qui es si brillant, frère du

soleil, cousin du diamant, épargne un misérable; contiens ton ardeur,

adoucis ta flamme et ne me rôtis pas.

--As-tu eu pitié de moi quand je t'implorais, ingrat?» répondit le Feu,

qui pétillait de colère; et d'un jet de flamme il fit de Coquerico un

charbon.

Quand le suisse aperçut son rôti dans ce triste état, il tira le poulet

par la patte et le jeta par la fenêtre. Le Vent l'emporta sur un tas du

fumier.

[Illustration]

«O Vent! murmura Coquerico, qui respirait encore, zéphyr bienfaisant,

souffle protecteur, me voici revenu de mes vaines folies; laisse-moi

reposer sur le fumier paternel.

--Te reposer! rugit le Vent. Attends, je vais t'apprendre comme je

traite les ingrats.»

Et d'un souffle il l'envoya si haut dans l'air, que Coquerico en

retombant, s'embrocha sur le haut d'un clocher.

C'est là que l'attendait saint Pierre. De sa propre main, le saint cloua

Coquerico sur le plus haut clocher de Rome. On le montre encore aux

voyageurs; si haut placé qu'il soit, chacun le méprise, parce qu'il

tourne au moindre vent; il est noir, sec, déplumé, battu par la pluie;

il ne s'appelle plus Coquerico, mais girouette; c'est ainsi qu'il paye

et payera éternellement sa désobéissance à sa mère, sa vanité, son

insolence et surtout sa méchanceté.

Contes et nouvelles · 第 45 / 72 题