De toutes les vertus qui honorent une femme, la plus belle et la plus
précieuse, sans contredit, c'est la piété, car elle contient en soi
toutes les autres: la charité, le sacrifice, la modestie, le courage,
l'amour de la justice et de la vérité. Les femmes de France se sont
toujours distinguées par leur piété; depuis la reine Bathilde et la mère
de saint Louis jusqu'à Jeanne d'Arc, depuis sainte Geneviève jusqu'à
l'épouse de Louis XV, la reine Marie Leckzinska, on peut citer auprès du
trône, comme dans les conditions les plus obscures, une foule de femmes
devenues célèbres par leur sainteté, non moins que par leur courage et
par leur esprit. Mais parmi tous les noms qui sont venus jusqu'à nous
et qu'entoure la vénération des siècles, il n'en est pas un qui mérite
d'être conservé avec plus de respect que celui de la pauvre esclave
Blandine, la première victime de la persécution païenne dans les Gaules,
la première martyre de Lyon.
On sait que le christianisme vint du bonne heure en notre pays. Il y fut
apporté par les disciples de saint Jean, venus d'Orient pour répandre la
_bonne nouvelle_ dans les Gaules. Dès le milieu du second siècle après
Jésus-Christ, au temps de l'empereur Marc-Aurèle, nous trouvons à Lyon
une Église déjà florissante, quoique cachée; cette Église a pour chef
Pontinus, vieillard de plus de quatre-vingt-dix ans, qui avait du
entendre à Éphèse le disciple bien-aimé du Seigneur. Des chrétiens venus
de la Grèce et d'Asie, des Romains et des Gaulois convertis, composaient
la communauté nouvelle; rien n'y manquait, pas même des esclaves
instruits par leur maître. C'était là le spectacle jusqu'alors inconnu
que donnait le christianisme; pour la première fois l'esclave était
traité comme un homme, et non plus une brute; pour la première fois, le
riche et le puissant respectaient dans le pauvre et l'opprimé une âme
immortelle, rachetée par Jésus-Christ.
Les chrétiens étaient odieux aux païens; leur religion, disait-on, était
contraire aux lois de l'empire. Les païens ne se trompaient pas dans
leur jugement. Les lois de l'empire soumettaient la conscience au
prince; c'était l'empereur, c'était le sénat qui décidaient quels
dieux on devait adorer. Il n'est pas douteux que les chrétiens ne
reconnaissaient pas cette tyrannie; aucun d'eux ne voulait s'avilir
devant ces dieux de pierre et de bois, que des gens corrompus et pervers
prétendaient imposer à la crédulité populaire; les fidèles préféraient
la mort au mensonge et au déshonneur; c'est pour cela qu'ils étaient
saints et grands.
Un autre reproche que les païens faisaient aux chrétiens, une autre
cause de haine et de mépris, c'est que les chrétiens, disaient-ils,
étaient insociables. On ne les voyait jamais aux fêtes publiques; jamais
ils ne prenaient part à ces spectacles que les empereurs prodiguaient
au peuple pour lui faire oublier sa servitude. En ce point encore, les
païens avaient raison. Ces jeux qui faisaient la joie des Romains, ces
chasses du cirque où des bêtes farouches déchiraient des malheureux sans
défense, ces combats de gladiateurs où des esclaves s'entre-tuaient pour
amuser l'oisiveté romaine, tout cela faisait horreur aux chrétiens. Ils
vivaient loin de ce monde cruel et débauché; ils se réunissaient entre
eux comme des frères, communiant à la même table, ne cherchant d'autre
plaisir que celui de s'entr'aimer et de servir Dieu d'un même coeur.
Ce qu'il y a de plus odieux aux hommes, et surtout aux grands, c'est
qu'on ne partage ni leurs idées ni leurs amusements; on commença par
dédaigner les chrétiens; on voulut bientôt les obliger de faire comme
la foule et d'adorer les caprices de l'empereur. Ils résistèrent; cette
résistance fut un crime de lèse-majesté; il fallait que dans l'empire
il n'y eût d'autre volonté, d'autre pensée que celle du souverain.
Marc-Aurèle était un grand prince, sévère avec lui-même, sobre,
courageux; il avait toutes les vertus d'un soldat et d'un philosophe,
mais il était empereur, et à ce titre, imbu de tous les préjugés de la
puissance. La loi défendait aux chrétiens d'exister; Mare-Aurèle ne
s'inquiéta pas de savoir si cette loi était injuste et cruelle; il ne
doutait pas qu'il n'eût le droit d'ordonner tout ce qui lui plaisait. Il
avait autour de lui de savants conseillers qui lui prêtaient chaque jour
cette maxime despotique: L'empereur était dieu, le Romain n'était qu'un
esclave qui devait obéir et tout sacrifier, fût-ce même sa conscience.
C'est ainsi que, malgré ses belles qualités et sa douceur, Marc-Aurèle
en arriva à la persécution.
Cette persécution commença à Lyon vers l'an 177; elle commença, comme
de coutume, non par une accusation régulière, mais par des émeutes. La
populace connaissait toujours les chrétiens; c'étaient ces gens sévères
et tristes qu'on ne voyait ni dans les temples, ni aux jeux, ni aux
fêtes; chacun pouvait les désigner du doigt comme des impies et des
athées, car on ne les voyait jamais adorer les dieux de la patrie. On
insulta les chrétiens dans la rue; on les chassa de la place publique,
où, suivant l'usage romain, les citoyens se réunissaient tous les jours,
et on leur interdit les bains publics: on les força de se renfermer
chez eux et de se cacher comme des criminels. Si, par hasard, on les
rencontrait au dehors, la foule ameutée leur jetait des pierres; on les
frappait; on pillait leurs maisons; toute injure était sainte et toute
violence légitime quand la victime portait le nom odieux de chrétien.
Il semble que les magistrats auraient dû protéger des innocents contre
de pareils outrages; car, dans un pays civilisé, il n'est pas permis
d'user de violence, même contre un criminel reconnu, même contre un
assassin avéré; mais il n'y avait pas de justice pour les chrétiens; ils
étaient hors la loi. Le peuple qui les lapidait, les traînait devant le
magistrat après les avoir insultés et demandait leur mort à grands cris.
Le proconsul, quelle que fût son opinion, ne pouvait hésiter à punir les
malheureux qu'on lui amenait; la pitié et l'indulgence l'eussent rendu
suspect à l'empereur. Il fallait donc punir comme des assassins des gens
dont le seul forfait était de ne point sacrifier à de vaines idoles.
Constater le crime n'était pas difficile; ce crime, c'était de s'avouer
chrétien, et jamais un fidèle ne reculait devant cet aveu. D'ordinaire
il oubliait son nom, sa patrie, sa naissance, sa condition; et à toutes
les questions que lui adressait le proconsul il ne répondait que ces
mots: _Je suis chrétien_, ou: _Je suis l'esclave du Christ_. Ces mots,
c'était l'arrêt du supplice et de la mort.
Le supplice était affreux: c'était la torture avec toutes ses horreurs.
Tuer un chrétien, c'était, pour le magistrat, se reconnaître vaincu:
celui qu'il avait tué était désormais un martyr, un témoin mort pour
rendre hommage à Jésus-Christ. L'exemple de son courage engendrait de
nouveaux dévouements, et il n'était pas rare qu'à la vue de la cruauté
des bourreaux, de l'injustice des magistrats et du courage des fidèles,
plus d'un païen ne se déclarât publiquement chrétien et ne demandât
à mourir. _Le sang des martyrs_, s'écriait un Père de l'Église, le
fougueux Tertullien, _c'est de la graine de chrétiens_. Il fallait donc
non pas tuer le prisonnier, mais lui faire souffrir de tels supplices
que la douleur le contraignit à se rétracter. C'était la triste victoire
que poursuivait le magistrat, à force de menaces et de violences. Que
la victime, vaincue par la douleur, dit un mot, qu'elle brûlât un grain
d'encens à la statue du divin empereur, elle était libre et souvent
récompensée; mais si le chrétien préférait la vérité à la honte, on
épuisait après lui toutes les inventions de la rage humaine, pour
arracher à sa bouche meurtrie un soupir qu'on pût transformer en aveu.
Le fer, le feu, rien n'était épargné par les bourreaux; tant qu'un
membre palpitait encore, tant qu'il restait autre chose qu'un cadavre,
on s'acharnait après le martyr; il n'y avait de salut pour lui que dans
la mort, qu'on lui faisait atteindre si lentement et qu'on lui vendait
si cher.
On conçoit donc quelle fut la terreur des chrétiens de Lyon quand la
foule se mit à les poursuivre et à les livrer au magistrat. Ce n'était
pas seulement la torture de la mort qui les effrayait, c'était aussi la
crainte que parmi les fidèles il s'en trouvât quelques-uns qui n'eussent
ni assez de courage ni assez d'énergie pour résister aux bourreaux.
C'était toujours la grande inquiétude; la rétractation d'un chrétien,
son retour au paganisme, c'était la vraie et la seule défaite que
redoutassent les disciples du Christ.
Il y avait surtout une classe de chrétiens pour qui la tentation de
céder était bien forte: c'étaient les esclaves: s'ils adoraient la
statue impériale, s'ils chargeaient leurs maîtres, on leur offrait
d'ordinaire de l'argent et la liberté. Aussi voit-on, dans ces
persécutions, qu'on commence par arrêter les esclaves, païens et
chrétiens, et qu'on les présente à la torture pour les contraindre à
déposer contre leurs patrons. C'est ce qui se fit à Lyon, et aussitôt
parurent ces accusations stupides, que dans tous les temps on a imputées
aux gens que poursuit la haine publique. «Les chrétiens, disaient les
esclaves, se réunissent à des banquets communs; là on égorge un enfant
et on en boit le sang.» C'est ce qu'on nommait les festins de Thyeste,
en souvenir de ce personnage fabuleux à qui son frère Atrée, par une
vengeance abominable, fit servir la chair même de son fils. De pareilles
calomnies sont si odieuses qu'il semble impossible de les croire. Mais
la haine ne raisonne pas.
Parmi les esclaves arrêtés à Lyon, il y avait une femme nommée Blandine;
c'était une chrétienne que sa maîtresse avait convertie. Elle était
de petite taille, faible et délicate; aussi sa maîtresse, qui avait
vaillamment affronté la torture, craignait-elle que la pauvre esclave ne
fût pas de force à combattre avec le bourreau. C'était le souci de tous
les frères (ainsi se nommaient entr'eux les chrétiens); tous, captifs ou
non, assistaient à ce terrible spectacle, pour s'encourager les uns les
autres et s'animer à mourir pour la vérité.
On livra Blandine aux bourreaux; c'était une esclave; on n'avait rien à
ménager avec ces créatures que dédaignait l'orgueil antique. Les Romains
avaient moins de souci d'un esclave que nous n'en avons aujourd'hui d'un
boeuf ou d'un cheval. Blandine fut mise à la torture; il semblait que du
premier coup on allait briser ses membres délicats, ou forcer la pauvre
femme à crier grâce; mais l'esprit de Jésus-Christ l'animait; elle
résista avec un courage héroïque et une force surhumaine. Depuis le
point du jour jusqu'au coucher du soleil, supplices et bourreaux se
succédèrent; on s'acharna sur ce corps déchiré de coups et qui n'avait
déjà plus forme humaine; on le lacéra avec des ongles de fer; on le
troua de toutes parts; plus d'une fois le chevalet rompit sous l'effort
des cordes qui tendaient les membres de la victime, rien ne put réduire
la noble martyre. «Elle était, dit le récit contemporain, comme un
généreux athlète. La douleur même ranimait ses forces et son courage. On
eût dit qu'elle oubliait ses souffrances et qu'elle trouvait le repos
et une énergie nouvelle dans ces mots, qu'elle répétait sans cesse: _Je
suis chrétienne; chez nous on ne fait rien de mal._»
Quand la nuit fut venue, on la jeta pêle-mêle avec les autres martyrs
dans une prison obscure et sans air; on lui plaça les pieds sur un bloc
de bois, troué de place en place, si bien que la pauvre victime ne put
même pas trouver de repos pour son corps brisé; on la réservait pour
un supplice plus éclatant. Elle avait bravé le proconsul et vaincu la
menace des lois humaines, il lui fallait maintenant servir aux plaisirs
sanglants du peuple; c'est à l'amphithéâtre, un jour de fête, qu'elle
devait mourir.
Pour hâter la vengeance et pour animer la rage populaire, le proconsul
ordonna des jeux extraordinaires. Il s'était promis d'amuser la foule;
aussi chaque martyr devait-il mourir par un supplice particulier. Loin
de s'effrayer de cette terrible épreuve, les frères voyaient arriver
avec joie le jour et l'heure des tourments. La délivrance approchait.
Ces supplices divers, qui allaient les réunir dans une même mort,
c'était, disaient-ils, comme autant de fleurs de couleurs variées qui
formaient une même couronne d'immortalité, offrande digne de plaire au
Seigneur.
Parmi les martyrs réservés aux bêtes de l'amphithéâtre, on avait mis les
plus courageux, ceux qui, après avoir lassé les bourreaux, sauraient
le mieux affronter la dent des lions et des léopards. Au premier rang
figuraient deux Romains, Maturus et Sanctus, avec un Grec, venu de
Pergame, Attale, que l'on appelait la colonne de pierre angulaire de
l'Église lyonnaise; à côté d'eux, meurtrie et mutilée, mais, toujours
indomptable, était la pauvre Blandine.
Maturus et Sanctus, qu'on avait torturés plusieurs fois, furent
tourmentés de nouveau dans l'amphithéâtre pour assouvir la cruauté d'une
foule insensée. On les battit de verges, on les jeta aux bêtes, qui
les déchirèrent; le peuple voulait une mort cruelle. Sur les cris de
l'assemblée, on les retira de l'arène à demi morts, pour les asseoir sur
une chaise de fer qu'on fit rougir. Malgré tout on ne put réduire leur
constance; Maturus ne poussa pas un soupir. Sanctus ne prononça d'autres
paroles que celles qu'il avait répondu le premier jour au proconsul,
et qui l'avaient soutenu au milieu des supplices: _Je suis chrétien._
Furieux de se voir vaincu par l'énergie de ces hommes sans défense, le
peuple ordonna d'étrangler les deux martyrs. Le tour de Blandine était
venu.
On l'attacha à un poteau, les bras étendus, pour l'exposer ainsi aux
animaux féroces. Sur son visage fatigué brillait comme une lueur divine;
elle mourait pleine de foi et d'espérance, car elle mourait pour
le Christ et par le même supplice. Pour tous les frères qui la
contemplaient, c'était une joie profonde de voir et d'admirer le courage
de leur soeur; tous se rappelaient le divin martyr du Calvaire, et tous,
bénissant le Seigneur, faisaient des voeux pour la délivrance et la
gloire de Blandine; mais les bêtes, moins féroces que les hommes, ne
voulurent point toucher au corps de la sainte; l'effort des bestiaires
fut impuissant pour les animer. Elles rentrèrent en grondant au fond de
la cage. Au grand déplaisir des spectateurs, il fallut détacher Blandine
et la remettre en prison; on la réservait pour une nouvelle fête de
meurtre et de sang.
Attale restait le dernier; c'était le plus odieux, car c'était le plus
brave. Suivant toute apparence, c'était un missionnaire venu d'Orient,
et, après l'évêque Pontinus, le principal apôtre de l'Église de Lyon. Le
peuple demanda à grands cris qu'on fit descendre Attale dans l'arène. Il
y parut le front serein, la tête droite, soutenu par sa conscience,
prêt au combat, comme un soldat du Christ. On lui fit faire le tour de
l'amphithéâtre, pour que la foule pût l'insulter à loisir; devant lui un
soldat portait un tableau où était écrit: _Voici Attale, le chrétien_.
Malgré les clameurs du peuple, le proconsul ne put livrer ce jour-là le
martyr au supplice; Attale était un citoyen romain, ce n'était pas un
esclave comme Blandine; il fallait l'ordre de l'empereur pour le mettre
à mort. Mais on avait écrit à Rome; la réponse de Marc-Aurèle n'était
pas douteuse. L'empereur philosophe écrivait un beau livre rempli de
nobles maximes sur la justice et l'humanité; mais un chrétien n'avait
pas de droits, ce n'était pas un homme, c'était l'ennemi du genre
humain.
Tandis que Blandine attendait en prison qu'une lettre du César lui
permit enfin de mourir, elle n'était pas inactive. C'était, disent ses
contemporains, c'était comme une mère qui rassemble ses enfants et leur
donne de nouveau la vie. A force de prière et d'argent, les fidèles se
faisaient ouvrir les prisons, et tous couraient auprès de Blandine pour
la saluer du nom de martyre. Mais son humilité repoussait ce titre
honorable. «Ceux-là seuls sont martyrs, disait-elle, que le Christ a
appelés auprès de lui; la mort qu'ils ont courageusement soufferte
est le sceau de leur gloire; nous ne sommes que de pauvres et humbles
confesseurs.»
Puis elle prêchait à tous la résignation, le courage, l'union, et,
enfin, répandant des larmes, elle suppliait les frères d'adresser leurs
prières à Dieu pour qu'elle obtînt la mort, qui devait l'affranchir.
Il ne manquait pas non plus de païens qui venaient pour séduire les
prisonniers par de belles promesses ou pour insulter à ce qu'ils
nommaient leurs vaines espérances. Blandine leur parlait avec douceur,
mais avec une foi profonde et une liberté sans bornes. Les païens, émus,
sentaient bien que cette femme ne craignait plus rien des hommes, et
attendait tout de Dieu. Ils se demandaient d'où venait cette force qui
leur manquait, et comment cette débile créature, seule et sans appui,
bravait l'injustice et la violence avec plus de fermeté et d'énergie que
n'en avaient jamais montré, en face de l'ennemi, leurs Scipions et leurs
Fabius, soutenus par une armée. Il y a une sainte contagion dans le
spectacle de la grandeur morale; parmi ces païens venus par curiosité,
peut-être y en eut-il plus d'un qui était entré dans la prison de
Blandine en ennemi de la foi et qui en sortit déjà chrétien dans le
coeur.
Enfin arriva la lettre de Marc-Aurèle; elle ordonnait la mort. Pour
honorer l'empereur et rendre la vengeance plus solennelle, le proconsul
attendit un des jours où se tenait l'assemblée de la province. Assis sur
son tribunal, entouré de ses licteurs et de ses gardes, au milieu
des pompes théâtrales, il se fit amener les chrétiens, et, après de
nouvelles menaces et de nouvelles prières, lut à chacun d'eux l'arrêt de
mort. Les citoyens romains eurent aussitôt la tête tranchée; les autres,
et Blandine était du nombre, furent renvoyés aux bêtes; Attale aussi
fut épargné le premier jour; tout citoyen romain qu'il fût on l'avait
réservé pour l'amphithéâtre, afin que l'ignominie du supplice fût un
châtiment de plus pour ce que le proconsul appelait l'obstination d'un
insensé, et ce que nous appelons aujourd'hui la foi d'un chrétien.
Au jour dit, le peuple emplit le vaste amphithéâtre, criant qu'on livrât
les chrétiens aux lions. Quand les grilles s'ouvrivent, il se lit un
profond silence, et alors parurent Attale, Blandine et un enfant de
quinze ans, nommé Ponticus. Comme ses devanciers, Attale souffrit tous
les tourments que demanda le caprice ou l'ivresse sanglante de la foule.
Lui aussi, après l'avoir battu de verges et livré aux bêtes, on le fit
asseoir sur le fauteuil de fer rougi. Au milieu du supplice, l'injure et
la calomnie le poursuivaient encore. On lui reprochait de dévorer
des enfants; il se tourna dédaigneusement vers les lâches qui
l'outrageaient, et, leur montrant ses membres réduits par le feu:
«Voilà, leur dit-il, ce qui s'appelle dévorer des hommes. Pour nous,
loin de dévorer des enfants, nous ne faisons de mol à personne.» Et,
comme on lui demandait le nom de son Dieu: «Dieu, répondit-il, n'a pas
de nom, comme nous autres mortels.» Après cette réponse, il mourut.
On avait réservé pour la fin Ponticus et Blandine, une femme, un enfant.
On les avait forcés d'assister à tous les supplices; on espérait que
la vue de tant de souffrances effrayerait et dompterait des âmes aussi
sensibles et aussi tendres; on les suppliait de jurer par les images des
dieux, car on sentait ce qu'il y avait d'odieux à écraser ainsi du même
coup la faiblesse et l'innocence. Tout fut inutile, Blandine et Ponticus
étaient chrétiens. La foule entra alors en fureur et ne voulut épargner
ni l'âge ni le sexe. Ponticus fut le premier saisi; le peuple demanda
qu'on épuisât tous les supplices sur cet enfant. Battu de verges, livré
aux bêtes, il résista à toutes les épreuves. Au milieu des tourments
qui le brisaient, on entendait la voix de Blandine qui encourageait son
jeune frère à souffrir des douleurs d'un instant pour conquérir une
gloire qui ne finirait pas. Ni menaces ni coups n'arrêtaient la
chrétienne; c'était une mère qui voulait enfanter son fils à la vie
éternelle. Ponticus résista aussi longtemps que ses forces le lui
permirent, et ce fut en souriant à Blandine qu'il rendit le dernier
soupir.
L'enfant mort et dans le sein de Dieu, on vit Blandine marcher aux bêtes
de l'amphithéâtre, non pas comme une captive qui va à la mort, mais
comme une fiancée qui prend place au festin nuptial. Sur l'ordre du
peuple, on la suspendit dans un filet, et on l'exposa ainsi à un taureau
indompté. Trois fois l'animal, de sa corne furieuse, jeta en l'air la
pauvre Blandine, trois fois il la foula aux pieds, pour assouvir sa rage
sur la victime qu'on lui livrait; on n'entendit ni plaintes ni pleurs,
mais seulement quelques mots de prière, une invocation au Christ
sauveur. Enfin on la tira du filet à demi morte et on l'égorgea comme un
agneau qu'on égorge à l'autel.
Le spectacle était fini; mais l'ivresse de la foule avait cessé; le
peuple sortit en silence, sans jeter au ciel le nom de César. Chacun se
disait que jamais femme n'avait supporté de tels supplices et n'avait
montré un courage plus indompté; le proconsul, qui tremblait devant
les serviteurs de César, se demandait quelle était donc cette religion
nouvelle qui affranchit la conscience, chasse toute frayeur, donne
la liberté au milieu des fers, et met une esclave au-dessus même de
l'empereur.
Blandine n'avait plus rien à craindre des hommes; c'était elle
maintenant qui faisait trembler les ministres de César. Cette dépouille
sanglante, ce reste de chair et d'os, qui avaient échappé à la dent des
bêtes et au fer des bourreaux, voilà des trésors que se disputaient
les chrétiens. Pour obtenir ces saintes reliques, un fidèle offrait sa
fortune; si on la refusait, il se glissait dans l'ombre des nuits pour
ravir ce qui, pour lui, était plus précieux que l'or. Les magistrats
n'ignoraient pas que, si ce cadavre leur échappait, on se disputerait
chacun des cheveux de Blandine, et que chacun des possesseurs serait un
nouvel ami de la vérité, un nouvel ennemi du despotisme impérial. C'est
là qu'était le danger pour ces bourreaux qu'effrayait la pâle figure
d'une pauvre femme qu'ils avaient égorgée.
Pendant six jours on exposa les restes des martyrs à toutes les injures
du temps, à tous les outrages des hommes; le septième jour, on
les brûla, et les cendres furent jetées dans le Rhône. Les païens
s'imaginaient ainsi défier Dieu et empêcher la résurrection
qu'attendaient les chrétiens; ils voulaient ravir aux fidèles toute
espérance, en même temps leur ôter tout souvenir. Impuissance de la
force!
Toutes ces violences ne trahissaient que la crainte. Les siècles ont
passé; le paganisme est tombé; le nom des bourreaux a disparu sous
l'exécration publique. Mais le nom de Blandine est resté. De cette douce
et courageuse victime, l'Église a fait une sainte, et tant qu'il y aura
des fidèles sur la terre, le cri de Blandine restera la devise de la
société chrétienne: _Nous nommes chrétiens, et nous ne faisons rien de
mal_; belles et saintes paroles qu'on ne saurait trop méditer.
C'est ainsi que par sa foi, son amour de la vérité, son dévouement à
Dieu, Blandine, la pauvre esclave, a mérité de vivre dans l'histoire.
Aussi longtemps qu'il y aura en France des femmes chrétiennes, elles
respecteront sa mémoire, elles admireront l'exemple de cette héroïne
chrétienne, qui du sein de sa faiblesse et de ses misères, nous crie
qu'on peut toujours s'élever en faisant son devoir; que la véritable
grandeur de l'homme est dans son âme, et qu'on ne doit jamais avilir
cette âme, que Dieu a faite à son image et qui n'appartien qu'à lui.