Cette fois, Violette descendit avec plus de courage. L'espoir lui
revenait. Comme la veille, elle trouva les filles d'honneur dans la
cour, toujours filant leurs étoupes.
«Allons, beau joueur de zampogne, lui crièrent-elles en riant, fais-nous
encore un tour de ton métier?
--Pour vous plaire, belles demoiselles, répondit Violette: _Patati,
patata_, dit-elle, _regarde bien et tu verras._»
A l'instant, compère l'écureuil jette à terre une de ses noisettes;
aussitôt on voit paraître un théâtre de marionnettes. Le rideau se tire;
la scène représente une audience de justice, l'audience de Rominagrobis.
Au fond, sur un trône tendu de velours rouge et tout étoilé de griffes
d'or, est le bailli, un gros chat à mine respectable, quoiqu'il y ait
un reste de fromage sur ses longues moustaches. Toujours recueilli en
lui-même, les mains croisées dans ses longues manches, les yeux fermés,
on dirait qu'il dort, si jamais la justice dormait dans le royaume des
chats.
De côté est un banc de bois où sont enchaînées trois souris, auxquelles
par précaution on a rogné les dents et coupé les oreilles. Elles sont
soupçonnées, ce qui à Naples veut dire convaincues, d'avoir regardé de
trop près une couenne de vieux lard. En face des coupables est un
dais de drap noir, au front duquel on a inscrit en lettres d'or cette
sentence du grand poète et magicien Virgile:
Écrase les souris et ménage les chats.
Sous le dais se tient debout le fiscal; c'est une belette au front
fuyant, aux yeux rouges, à la langue pointue; elle a la main sur son
coeur et fait une belle harangue pour demander la loi d'étrangler les
souris. Sa parole coule comme l'eau d'une fontaine; c'est d'une voix si
tendre, si pénétrante, que la bonne dame implore et sollicite la mort
de ces affreuses petites bêtes, qu'en vérité on s'indigne de leur
endurcissement. Il semble qu'elles manquent à tous leurs devoirs en
n'offrant pas elles-mêmes leurs têtes criminelles pour calmer l'émotion
et sécher les pleurs de cette excellente belette, qui a tant de larmes
dans le gosier.
Quand le fiscal eut fini son oraison funèbre, un jeune rat, à peine
sevré, se leva pour défendre les coupables. Déjà il avait assuré ses
lunettes, ôté son bonnet et secoué ses manches, quand, par respect pour
la libre défense et dans l'intérêt des accusées, le chat lui interdit la
parole. Alors, et d'une voix solennelle, maître Rominagrobis gourmanda
les accusées, les témoins, la société, le ciel, la terre et les rats;
puis, se couvrant, il fulmina un arrêt vengeur, et condamna ces
bêtes criminelles à être pendues et écorchées séance tenante, avec
confiscation des biens, abolition de la mémoire et condamnation en tous
les frais, la contrainte par corps limitée toutefois à cinq années; car
il faut être humain, même avec les scélérats.
La farce est jouée, la toile se ferma.
«Comme cela est vivant! s'écria la dame des Écus-Sonnants. C'est la
justice des chats prise sur le fait. Pâtre ou sorcier, qui que tu sois,
vends-moi ta chambre étoilée.
--Toujours au même prix, Madame, répondit Violette.
--A ce soir donc! reprit la marquise.
--A ce soir!» dit Violette.
Et elle ajouta tout bas:
«Puisses-tu me payer tout le mal que tu m'as fait!»
Pendant qu'on donnait la comédie dans la cour, l'écureuil n'avait pas
perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par
découvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit,
maître écureuil avait sauté sur un arbre, de l'arbre sur un buisson.
Toujours dégringolant, il arriva jusqu'à Perlino, qui jouait à la
_morra_[1] avec son ombre, moyen sûr de toujours gagner.
[Note 1: Dans le jeu de la _morra_, chacun des joueurs ouvre un ou
plusieurs doigts; c'est ce nombre de doigts ouverts que l'adversaire
doit deviner.]
L'écureuil fit une cabriole et s'assit devant Perlino avec la gravité
d'un notaire.
[Illustration]
«Ami, lui dit-il, la solitude a des charmes; mais tu n'as pas l'air de
beaucoup t'amuser en jouant tout seul; si nous faisions ensemble une
partie?
--Peuh! dit Perlino en bâillant, tu as les doigts trop courts, et tu
n'es qu'une bête.
--Des doigts courts ne sont pas toujours un défaut, reprit l'écureuil;
j'en ai vu pendre plus d'un dont le crime était d'avoir les doigts trop
longs; et si je suis une bête, seigneur Perlino, au moins suis-je une
bête éveillée. Cela vaut mieux que d'avoir tant d'esprit et de dormir
comme un loir. Si jamais le bonheur frappe à ma porte pendant la nuit,
au moins serai-je debout pour lui ouvrir.
--Parle clairement, dit Perlino; depuis deux jours il se passe en moi
quelque chose d'étrange. J'ai la tête lourde et le coeur chagrin; je
fais de mauvais rêves. D'où cela vient-il?
--Cherche! dit l'écureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas; ne dors
pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut!»
Sur ce, l'écureuil grimpa sur une branche et disparut.
Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait; rien
ne rend méchant comme de s'ennuyer à deux, rien ne rend sage comme de
s'ennuyer tout seul. Au souper, il étudia la figure et le sourire de la
dame des Écus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d'habitude; mais
chaque fois qu'on lui présenta la coupe d'oubli, il s'approcha de la
fenêtre pour admirer la beauté du soir et chaque fois il jeta de l'or
potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs
qui perçaient la terre; c'est depuis ce temps-là que les hannetons sont
dorés.