On pense que Mlle Rose, si indignement traitée, n'avait pas gardé pour
elle les paroles de Madeleine; mais Mme de la Guerche était sortie; il
n'y avait à la maison que sa fille, Marie; c'est à elle que Rose, tout
émue, et agitant les bras, contait les injures que lui avaient dites
cette méchante femme et les dangers qui l'avaient menacée.
«Oui, Mademoiselle, disait-elle, les larmes aux yeux, on m'a outragée;
peu s'en faut qu'on ne m'ait battue. Cela ne me fait rien, je suis
au-dessus de ces misérables, mais c'est manquer à Madame et à vous
aussi, Mademoiselle. Du reste, Mme Remy le dit souvent: «Ces dames sont
trop bonnes, aussi on leur manque de respect. Avec les pauvres, il faut
être raide quand on leur donne, pour leur faire sentir qu'on les oblige:
c'est comme ça que font toutes les dames comme il faut.»
--C'est bien, que Mme Remy garde ses réflexions pour elle, et faites
comme Mme Remy. Donnez-moi le paquet de flanelle et de linge que j'ai
cousu cet hiver.
--Vous sortez de l'appartement, Mademoiselle?
--Oui, je monte chez cette pauvre femme; c'est au sixième, la seconde
porte à gauche, n'est-ce pas?
--N'y allez pas, Mademoiselle! Il vous arriverait quelque malheur. Vous
ne connaissez pas cette femme; elle a des yeux comme un tigre en furie.
Au moins, Mademoiselle, prenez quelqu'un avec vous; je vais appeler
Baptiste.
--N'appelez personne, et restez; je n'ai pas besoin de vous.»
Et, au grand effroi de Rose, Marie monta au grenier, sans même se
retourner pour regarder les gestes éplorés de sa femme de chambre.
Pendant que la jeune fille est en chemin, laissez-moi vous faire son
portrait; car vous avez deviné que Mlle de la Guerche, c'est ma cousine
Marie.
Elle n'est pas jolie, non, et cependant j'aime à la voir. Sa taille est
lourde, sa démarche peu gracieuse, sa figure large et carrée; mais elle
a de si beaux yeux, un regard si doux et si limpide, et quand elle rit
de sa grande bouche et montre ses belles dents blanches, il y a tant de
franchise et de bonté dans son sourire qu'en vérité je ne connais pas de
femme que je préfère à ma cousine. Elle est pieuse, et même dévote; il
ne se passe guère de jour qu'on ne la voie à l'église; un sermon est
pour elle une fête, mais sa religion ne gêne personne; jamais Marie ne
se fait valoir; jamais elle ne condamne les autres; elle est toujours
prête à défendre les absents, à protéger ceux qu'on attaque, à excuser
ceux qui sont tombés; je ne sais ce qu'elle entend par religion dans le
fond de l'âme, mais au dehors sa religion n'est que douceur et bonté.
Marie pense toujours aux autres et jamais à elle-même; elle met son
plaisir dans le bonheur d'autrui. Une chrétienne comme ma cousine
convertirait, par son exemple, le monde tout entier. Voilà pourquoi,
malgré son peu de beauté, je n'ai jamais vu de femme plus belle que ma
cousine Marie.