A peine de retour après cinq ans de Japon, le baron de Tomy
fut nommé conseiller de légation à X...--Au ministère, on lui
donna avec obligeance tous les renseignements sur son nouveau
chef; justement le petit T... arrivait de X..., en congé, et
put éclairer complétement son collègue sur la position qui l'y
attendait.--M. de Tomy apprit que sa nomination avait fait
verser d'abondantes larmes aux plus beaux yeux du monde, et que
sa future cheffesse ne lui voulait aucun bien de venir prendre
une place si parfaitement occupée; quant au ministre, en perdant
Z..., il perdait son bras droit, et cela au moment critique
où se négociait le mariage de la princesse héritière, et que
celui des deux prétendants qu'il importait fort à la France de
faire agréer semblait en légère défaveur; le rappel de Z...,
admirablement au courant de toutes les ficelles de la négociation,
paraissait au représentant de la France une de ces balourdises
dont un _ministère_, être impersonnel, est seul capable, et le
remplacement de Z... par un monsieur qui arrivait du Japon, et
pour qui les méandres de la diplomatie européenne seraient sans
doute un mystère, mettait le comble à la maladresse. M. de Tomy
constata donc, sans l'ombre d'un doute, qu'il ne serait rien moins
que bienvenu: cependant il espéra secrètement que la fortune lui
serait moins contraire qu'on ne voulait le lui faire croire. Il
écouta avec recueillement et respect les instructions verbales
de son auguste supérieur, se chargea de plusieurs missives pour
ses collègues, et reçut le dépôt sacré des dépêches à remettre
à son chef, la veille de son départ, et le _jour_ en avait été
assez difficile à fixer, car il avait rapporté de ses différentes
missions plusieurs tendres superstitions à respecter et auxquelles
il avait juré d'avoir égard; mais le mercredi et le dimanche lui
appartenaient cependant encore sans réserve; aussi un samedi soir
flânait-il quasi tristement vers les sept heures, quand, entrant
au café Anglais pour son dernier dîner parisien, il fut surpris de
se trouver nez à nez avec Z..., qu'il remplaçait.
--Tiens, vous voilà ici?
--Et vous pas encore parti? Comment cela va-t-il, retour du Japon?
--Mais pas mal. Vous allez me dire un peu, puisque vous voilà,
comment on doit se comporter à X...
Ils se mirent à table ensemble. Z..., qui ne pensait qu'au fameux
mariage, en fit un cours approfondi et détaillé, sans laisser
percer ses regrets qu'on lui eût enlevé l'honneur de pouvoir dire
que le succès était son œuvre; il fut bon prince et dit à son
collègue qui il fallait flatter, qui craindre, qui tromper, qui
flagorner, qui contrecarrer; quant à la jeune princesse, on n'en
parlait pas.
Tomy, que le Japon avait barbarisé, demanda si elle avait des
préférences; mais Z... lui montra bien clairement que ce qu'il
y avait d'important là dedans c'étaient les préférences de la
France, c'est-à-dire celles, des deux ou trois gros bonnets qui
veillaient à sa destinée.
Tomy crut avoir admirablement compris la question du mariage, et
il passa à des questions plus particulières.
--Et Son Excellence?
Z... mangeait des petits pois et en avait la bouche pleine.
--Le meilleur des hommes.
--Et la comtesse? continua Tomy en regardant dans son verre.
--Charmante femme, très-instruite.
Puis Z... ajouta avec une autre intonation:
--Mon Dieu! qu'elle aimerait donc ces petits pois!
--Vous dites, mon cher?
--Je dis que la comtesse adorerait ces petits pois; ils sont
tous conservés, là-bas, et comme elle est un peu gourmande, elle
les aime mieux frais... Pardon, mon cher, j'en prends encore...
Mais quand on en mange depuis trois ans, qui sont durs, secs et
racornis, cela vous change.
A partir de ce moment, M. de Tomy fut préoccupé et n'écouta
que d'une oreille distraite Z... qui le bourrait d'adresses et
d'instructions en tout point contraires à celles dont il était
officiellement muni; enfin, Z... lui souhaita bon voyage sans
rancune.
--Tous mes hommages à la comtesse.
--Soyez sûr que je n'y manquerai point.
Une fois seul, M. le baron de Tomy oublia promptement le mariage
princier, les adresses de fournisseurs, et se posa gravement cette
unique question:
--Où trouver ce soir des petits pois?
Il médita quelques minutes, rentra vivement chez lui et ordonna à
son domestique d'avoir à lui faire confectionner immédiatement un
sac de l'apparence la plus diplomatique.
M. Jean comprit parfaitement ce qu'il fallait à M. le baron, mais
s'étonna à part lui de ce que le ministère ne fournît pas le sac
avec les dépêches; cependant, comme il était homme de ressource, à
onze heures, M. de Tomy était en possession de son sac.
Pour le coup, Jean fut au comble de l'ahurissement quand son
maître lui demanda gravement:
--Combien de kilos entreront là dedans?
--Monsieur le baron!...
--Bien, bien... Cette corde est-elle forte, au moins? Je n'ai pas
envie que ce sac s'éventre en route.
[Illustration]
--Ah! monsieur le baron, c'est un sac de pommes de terre; à cette
heure-ci je n'ai pas pu me procurer autre chose; je l'ai fait
mettre à la grandeur voulue; j'espère que cela ne contrarie pas
monsieur le baron... Quant à la solidité...
Jean se mit à la démontrer à grands coups de poing dans la toile.
--C'est parfait! parfait!
Et M. de Tomy regarda le sac avec une complaisance si visible
qu'elle jeta le trouble final dans l'esprit de son valet de
chambre.
Enfin Tomy ordonna qu'on le réveillât à quatre heures, et qu'une
voiture fût prête à cinq heures _précises_.
--Monsieur le baron sait pourtant que le train ne part qu'à sept
heures et demie.
--Jean, je vous dispense de me donner des conseils.
A cinq heures, M. de Tomy montait en voiture, son sac roulé dans
une main, et de l'autre portant son nécessaire de voyage.
--A la Halle!
Mon Dieu! il avait été au Japon, mais il n'avait jamais été à la
Halle; il n'était certes pas timide; mais cependant, avec son
grand sac vide ballant, son costume de voyage, il sentait qu'il
n'avait pas l'air d'un cuisinier, mais qu'il avait l'air drôle.
Avec pas mal de peine, il découvrit la marchande qu'il lui
fallait, et fut au comble de la joie quand, à sa question
hésitante si elle avait des petits pois en quantité suffisante
pour remplir son sac, et il le montrait avec réserve, elle
répondit de sa voix la plus sonnante:
--Celui-là et dix autres pareils, mon petit père. Et quels pois!
Regardez-moi ça! (Et de ses dents, elle en écossait, puis les
faisait sauter sur l'ongle.) Est-ce tendre? est-ce fin? et sucré?
Goûtez voir un peu.
Il goûta; elle le regardait avec une certaine anxiété:
--Hein! c'est-y de première qualité? Donnez que je vous arrange
ça.--Et elle entassa les pois dans le sac.
--Mettez-en le plus possible.
Il fut presque effrayé d'être si bien obéi; le sac, devenu ventru,
était énorme; il tâta le poids et fit la grimace.
--Ah! vos douze kilos y sont, vous n'êtes pas volé!
Il en demeura persuadé et ajouta:
--Est-ce qu'ils se conserveront trois jours?
--Et vous m'en direz des nouvelles, encore.
Il porta gravement son sac à la voiture, ouvrit son nécessaire,
alluma une bougie et se mit en devoir d'apposer dans tous les sens
et aux deux bouts errants de la ficelle les plus gigantesques
cachets; tout de suite cela prit bonne mine, et l'apparence de sac
de pommes de terre disparut entièrement.
Il fut charmé et se dit:
--Je pourrai parfaitement porter cela sans être ridicule.
Jean ouvrit de grands yeux quand il vit les dimensions du sac,
et que M. le baron lui défendit de le toucher, disant qu'il s'en
chargerait seul. Néanmoins, il eut le temps de se rendre compte
de la lourdeur, et resta convaincu que ce n'étaient pas là des
dépêches.
[Illustration]
Pendant trois jours et deux nuits, en voiture, en chemin de
fer, en bateau, ce sac ne quitta pas l'œil ou la main de M. de
Tomy; les grands cachets le firent regarder avec respect par le
vulgaire, et Jean alla jusqu'à imaginer qu'il pouvait contenir de
l'or en lingots.
Jamais M. de Tomy n'avait vécu sous le poids d'une pareille
responsabilité; ce qu'il dépensa de soins, de précautions, presque
de tendresse, pour défendre ce précieux sac de l'humidité, du
chaud, des secousses, ne s'imagine point; il ne lut, ne mangea,
ne dormit qu'autant que son sac était à l'abri de tout danger.
Jean n'en revenait pas et pensa que M. le baron était chargé d'une
mission qui allait le faire nommer ambassadeur.
Ils débarquèrent à X..., un assez triste matin, à cinq heures, par
un jour indécis. Mais tout parut radieux au jeune diplomate; il
était arrivé, et son sac était intact.
Comme il portait des dépêches et des lettres particulières, il se
présenta à dix heures chez son chef; son sac l'accompagnait, et
il le déposa aussi furtivement que cela était possible sous la
première chaise à côté de la porte; mais le coup d'œil d'aigle
du ministre avait vu.--Le comte de T... accueillit froidement,
quoique courtoisement, son nouveau subordonné, devant lequel il
posa de son attitude la plus digne, assis dans son fauteuil de
travail, le buste renversé, et la main gauche éparpillant les
papiers sur la grande table, tandis que la droite et le regard
écoutaient. Le pauvre Tomy pensait qu'il n'avait jamais rencontré
un pareil glaçon--toujours et toujours un: _Parfaitement,
parfaitement_.--Enfin, la conversation officielle close, le comte
de T... dit assez brusquement:
--Ah çà! qu'est-ce que c'est que ce gros sac que vous avez posé
dans le coin?
[Illustration]
Le malheureux, à qui ce sac pesait de ses trois journées et de ses
deux nuits, répondit d'un air dégagé:
--Mon Dieu, monsieur le ministre, c'est tout simplement un sac
de _petits pois_... mais oui, de petits pois. Voici comment cela
est arrivé. La veille de mon départ, je rencontre Z... au café
Anglais; le hasard fait qu'il me dit que vous n'avez ici que des
légumes conservés, et que madame la comtesse aime les petits pois
frais; alors j'ai eu l'idée de lui en apporter un sac... et les
voilà.
M. de Tomy fut étonné lui-même de l'effet de sa harangue;
le ministre se leva, fit le tour de sa grande table, et,
paternellement, lui posant les deux mains sur les épaules:
--Mon cher enfant, ceci est tout simplement un coup de maître.
Mais sans permettre à Tomy de répondre, il se rassit et écrivit
deux billets dont il parut peser chaque mot.
--Veuillez être assez aimable pour sonner!
Tomy sonna docilement, se demanda quel rapport pouvait exister
entre ses petits pois et la correspondance du ministre.
--Qu'on porte à l'instant ces lettres à leur adresse, et qu'on
fasse demander à madame la comtesse si elle peut me recevoir avec
M. le baron de Tomy.
Puis se tournant vers lui de l'abord le plus amical:
--Vous dînez avec nous ce soir, mon cher ami; je viens d'écrire au
prince de V... et au conseiller de B...; nous étions légèrement en
froid depuis quelques jours, le mariage traînait, je ne savais par
où rompre la glace, vos petits pois sont un admirable prétexte...
le prince est gourmand en diable... la comtesse va être ravie, le
mariage est fait... Parlez-moi de Paris, du Japon, de tout ce que
vous voudrez; je vois que nous nous entendrons parfaitement.
L'accueil de la comtesse fut encore plus réservé et plus digne
que ne l'avait été celui du ministre; mais en un instant le sac
se trouva placé sur la table, et, l'explication faite, Tomy vit
s'éclairer et sourire le charmant visage qui le regardait assez
sévèrement une seconde auparavant.
[Illustration]
--Ah! mais c'est une idée délicieuse: donnez-moi donc des
ciseaux... Monsieur de Tomy, prenez garde à _mes_ pois; sont-ils
assez frais, assez verts!
Et elle les écrasait entre ses dents, tout comme la marchande de
la halle.
--Comment! vous avez eu le courage de vous charger de ce sac
depuis Paris! mais c'est admirable! Mon cher ami, vous avez là un
homme précieux; je ne savais pas qu'au Japon l'on apprît de si
jolies manières... Comment! vous savez aussi faire la cuisine? Je
vois que vous avez tous les talents.
Enfin on permit à Tomy d'aller se reposer, et on lui recommanda de
dormir ferme afin d'avoir beaucoup d'esprit à six heures.
Lui parti, la comtesse pensa: C'est donc ce pauvre garçon que je
détestais sans le connaître; comme il faut se méfier des jugements
téméraires! Certes, le départ de Z... change ma vie, et, dans ce
pays, elle n'est pas toujours gaie. Mais, enfin, il est parti, je
ne peux plus le faire revenir; ce petit baron a sans nul doute
infiniment d'esprit; cette idée des pois est lumineuse; je suis
sûre qu'il aura une carrière brillante; je crois qu'on pourra en
tirer parti. Allons, j'ai eu tort de tant pleurer; cela ne sert
qu'à rendre fort laide.
Le ministre eut, sur la façon d'accommoder les pois, une longue
conférence avec sa femme et le cuisinier, et il fut décidé qu'on
en servirait à l'anglaise et à la française; le _maître queux_
reçut les plus pressantes adjurations de donner à ces bienheureux
pois ses soins les plus particuliers.
A six heures moins un quart, Tomy était dans le salon de la
ministresse; elle le reçut comme un vieil ami.
--Vous allez goûter _nos_ pois, dit-elle.
Puis, en quelques mots, elle lui donna tous les éclaircissements
sur les nouveaux visages qu'il allait rencontrer. M. de Tomy
fut présenté à chacun, par son chef, avec une sollicitude toute
particulière: il était de la maison.
Le dîner fut exquis; le prince de V..., de l'humeur la plus
joviale; le conseiller de B..., galant et assidu auprès de la
comtesse; Tomy, plaisanté et l'objet de l'attention générale.
--Comment! c'était dans un sac à dépêches!
--Mais oui, avec d'immenses cachets; trois jours et deux nuits, et
un poids de douze kilos, mon cher prince.
Le prince de V... le regardait avec aménité. Le conseiller de B...
lui adressa plusieurs fois la parole.
En sortant de table, le prince dit à son hôte:
--Mon cher ministre, j'avoue que M. de Tomy me paraît un jeune
homme remarquable.
Et le conseiller ajouta:
--Vous avez là un garçon qui fera parler de lui.
Le ministre répondit avec sérieux:
--Je l'avais demandé, connaissant son mérite.
Et ces messieurs de la légation constatèrent, avec une pointe de
jalousie, le succès du nouveau collègue qui d'emblée avait conquis
la confiance de son chef et la bienveillance de la comtesse.
Un mois après on célébrait à X... le mariage de la princesse avec
le prétendant patronné par la France.
A quoi tient la destinée des hommes et des princesses!
[Illustration]
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