I
_La princesse Adalbert de Sauer-Apfel à la baronne von
Nobelfamilien._
Chère tante,
Vous voulez une longue lettre qui vous dira ce que je pense de
Sauer-Apfel, ou plutôt de ses habitants. Je suis arrivée bien
fatiguée, n'ayant pu, comme le prince Adalbert, _dormir_ tout le
long de la route; l'approche du château est fort majestueuse;
on nous a beaucoup acclamés. Hélas! ce ne sont plus nos sujets!
En montant l'avenue, j'ai récité quelques lignes de notre cher
_Gœthe_ à Adalbert; mais jusqu'ici il n'a pas de _poésie_ dans
l'âme.....
Leurs Altesses Sérénissimes m'attendaient à l'entrée, qui avait
été décorée de charmantes guirlandes de feuillage et de fleurs.
Derrière ma belle-mère se tenait la respectable chanoinesse de
Jungferstieg, qui est sa dame d'honneur depuis trente ans, et
à côté du prince le fidèle chambellan comte de Rothennase. Le
prince, qui est très-gros et fort rouge avec un air imposant, m'a
embrassée sur les deux joues, et la princesse m'a serrée dans ses
bras; elle est habillée _à la française_, avec beaucoup de goût.
L'excellent chambellan et la chanoinesse ont voulu me baiser
la main et me rendre les mêmes honneurs que si Leurs Altesses
Sérénissimes eussent encore régné dans leur capitale. J'ai été
bien émue, et j'ai saisi l'occasion de citer à la chanoinesse de
Jungferstieg quelques lignes de notre Schiller; elle me paraît
avoir l'âme sensible et les a aussitôt répétées à ma respectable
belle-mère, qui a semblé satisfaite de l'allusion.
Il y avait «grand couvert» en mon honneur; les derniers événements
ont condamné les princes de Sauer-Apfel à bien des sacrifices,
mais cependant quatre magnifiques valets en livrées rouges nous
servaient; malheureusement il y en avait deux très-grands et deux
très-petits; Son Altesse Sérénissime m'a fait observer que c'est
là où conduisait le progrès! Et le chambellan m'a confié, la mort
dans l'âme, que deux des valets servaient le jour dans le jardin!
Le prince a daigné boire plusieurs fois à ma santé; la princesse
m'a interrogée avec sollicitude sur mes goûts et m'a demandé
le prix de plusieurs choses: malheureusement je l'ignorais;
elle a soupiré en regardant la chanoinesse; il paraît que les
princesses de Sauer-Apfel ont toujours été renommées pour une
«noble économie». Le prince ne parle que très-peu, par dignité
sans doute; le chambellan et la chanoinesse se sont entretenus
assez longtemps d'un comte Wolgfang et d'une comtesse Marie;
je leur ai demandé si ces personnes étaient de leur famille;
j'ai appris qu'il s'agissait d'un grand-oncle mort il y a cent
cinquante ans et d'une noble aïeule qui vivait il y a deux
siècles. Ma belle-mère nous a raconté des faits pleins d'intérêt
sur l'empereur Frédéric Barberousse, dont son aïeul était le
confident intime; elle a voulu savoir si quelqu'un de notre
famille était à la cour de ce temps-là; j'ai dit que je vous
le demanderais, ma chère tante. Ma belle-mère a ajouté qu'il
était vrai que notre principauté n'avait point l'importance de
l'électorat de Sauer-Apfel! elle m'a adjuré de ne jamais oublier
que j'étais l'épouse d'un Sauer-Apfel. Après dîner, la chanoinesse
m'a montré les portraits de toutes les princesses de Sauer-Apfel;
il y en a cinquante-deux, tous parfaitement authentiques.
Nous avons passé la soirée en famille; le chambellan, qui est
très-bon musicien, a joué plusieurs mélodies au violon. La lune
éclairait le parc et argentait la surface du lac. En rentrant
dans mon appartement, j'ai composé quelques vers que j'ai ajoutés
à mon album; je les ai dédiés à ma chère tante, dont je suis
l'affectionnée nièce.
Marie.
[Illustration]