LA PRISONNIÈRE.

ET Marguerite?

Heureux de ce monde, si ce récit tout entier n'est pas fait pour vous,

ce chapitre, qui ne roule que sur des souffrances solitaires, vous

convient encore moins, et vous ne sauriez le comprendre. Mais celui qui

souffre, celui qui a souffert, sauront m'entendre et compatiront aux

malheurs de Marguerite.

Nul peut-être parmi mes lecteurs (car je ne puis espérer que ces pages

dépassent de beaucoup l'enceinte de Milan), nul d'entre eux n'est passé

sur le pont de la porte Romaine sans jeter un coup d'oeil sur la maison

qu'on voit à droite et qui porte des bas-reliefs représentant la

réédification de Milan par ses alliés lombards. Ces sculptures,

témoignage de la grossièreté d'exécution qu'on apportait dans les

beaux-arts au douzième siècle, ornaient la porte de la muraille, bâtie

et percée de deux arches, précisément au temps de la ligue lombarde. A

l'endroit où s'élève aujourd'hui la maison dont nous venons de parler.

Luchino avait élevé une forteresse qui s'étendait fort au loin sur les

bords de la rue del Terragio et du fosse des remparts. A l'époque où les

événements de notre histoire se passent, cette forteresse n'était pas

encore terminée, et il n'y avait d'achevé qu'une tour très-élevée.

[Illustration.]

[Illustration.]

Ce fut dans les étages supérieurs de cette tour qu'on enferma

Marguerite. La chambre qu'on lui avait destinée n'avait rien de cette

sordide saleté qui est un premier châtiment infligé par ce qu'on nomme

la justice à l'homme qui n'a point encore été jugé coupable. Une petite

fenêtre lui permettait de voir à travers les barreaux de fer le faîte

des maisons de la ville. Elle s'apercevait encore de la vie qui

s'agitait autour d'elle; elle entendait encore les cloches, les

cavalcades, le fracas des ateliers; elle voyait le ciel, le soleil, la

verdure. Faibles dédommagements pour un coeur qui avait tout perdu,

dédommagements toutefois aux yeux de celui qui en connaît le prix

immense, lorsque les raffinements de la cruauté lui ont prouvé tout ce

qu'il y a d'intolérable à en être privé.

[Illustration.]

[Illustration.]

Elle était donc là solitaire, arrachée à toutes les habitudes de sa vie,

à la liberté de ses occupations et de ses loisirs. Il lui fallait

demeurer sous la puissance de gens inconnus, dont elle n'entendait

jamais une parole de compassion, dont elle n'avait jamais reçu un regard

pitoyable; là, chaque bruit est une main glaciale qui lui serre le

coeur, chaque retentissement des verrous un coup de poignard!

[Illustration.]

Et pourquoi ce supplice? Une profonde obscurité lui voile toute chose.

Et que sont devenus tous ceux qui lui sont chers? Ah! les larmes qui

n'avaient point coulé lorsqu'elle ne contemplait que ses propres

malheurs, dès qu'elle reportait sa pensée sur son fils et sur son époux,

s'échappaient à torrents de ses yeux désolés. Frémissante, elle cachait

sa tête dans ses mains et se précipitait à genoux en poussant des cris

de désespoir. Puis, c'était une alternative de calme et de délire,

d'espérances et de douleurs, de réflexions courageuses et d'abattement

profond, rêves heureux ou terribles, qui, au cliquetis des chaînes ou au

grincement des clefs, s'évanouissaient, pour rappeler l'infortunée au

sentiment de la sombre réalité.

Pendant que Marguerite était ainsi abandonnée à ses souffrances, Luchino

dit un jour, en souriant, au bouffon, son compagnon inséparable:

«Eh! Grillincervello, te souvient-il de la belle dame que je te montrai

naguère sur la terrasse à la _Balla_, et que tu me dis ...

--Que ce n'était pas avoine pour tes dents, répondit le fâcheux.

--Sais-tu où elle est? reprit le prince.

--En cage, je le sais.

--Donc?

--Hum! prenez garde, répliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu

prématuré. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand

morceau qui me faisait venir l'eau à la bouche, et pour cela pouvais-je

y mettre la dent? C'était beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur.»

Luchino sourit et ajouta: «Va, bouffon, et dis au geôlier que je le

mande en ma présence.»

Alors l'étiquette était moins raffinée qu'elle ne l'a été depuis; aussi

bien que l'astrologue et le fou, le geôlier et le bourreau faisaient

partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'étonner de voir s'établir

des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de

Milan.

[Illustration.]

Le geôlier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, était un

grand benêt, long, large, flasque, à la peau toute tachetée; ses yeux

louches étaient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils

rudes; ses cheveux roux s'éparpillaient sur son front et formaient comme

un cadre singulier à la petite partie de ses traits que ne cachait point

une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie était à donner des

nausées et à faire peur. Il était ne dans le Bergamasque, mais las de

travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs des

_giorgi_, et prit part à leurs dévastations. Mais comme il n'était pas

assez courageux pour bien réussir dans ce métier de bandit, il ne tarda

pas à tomber entre les mains du capitaine de justice.

Un autre eût été pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dénonça si

bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades,

que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rébarbatif et

cette âme plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le

nomma gardien de la tour de la porte Romaine.

Lâche avec ses supérieurs, intraitable à l'égard de ses subordonnés, il

ne fut point désarmé par la douceur inaltérable de Marguerite, et se

plut à lui faire subir ces mille petits supplices, ces tortures

journalières qui aggravent si lourdement les grandes infortunes.

Pour en donner un exemple, je raconterai, sans avoir égard à la dignité

de l'histoire, cette minutieuse circonstance. Un jour (c'était dans les

jours de mai), Lasagnone entra dans la prison avec une belle rose à

l'oreille. Une fleur, ce frais coloris, ce rougissant éclat, éveillèrent

mille tendres idées dans l'âme de Marguerite. Saisie d'un innocent désir

et montrant la rose avec une douce émotion: «Donnez-la-moi, dit-elle au

geôlier.

--Ah! oui! elle vous plaît,» répondit le butor. Il prit la rose entre

ses doigts, la respira lourdement, fit semblant de l'offrir à

l'infortunée, puis la retirant tout à coup, et l'effeuillant, il la jeta

par la fenêtre; puis, souriant comme d'une bonne plaisanterie, il s'en

alla.

Ce n'est rien sans doute. Mais le coup porta cependant; Marguerite se

souvint de cette grossièreté, et lorsqu'elle put s'épancher avec un

confident, elle la rappela plutôt que cent autres injures.

Grillincervello introduisit Macaruffo dans l'appartement du prince, de

préférence à tous ceux qui attendaient le bon plaisir de son audience,

et faisant sonner ses sonnettes, il imitait malignement le bruit des

clefs qui résonnaient à chaque pas de Macaruffo. Et comme celui-ci, le

béret en main, se rapetissait dans un coin de la porte, faisait de

grands saluts en tirant de grandes jambes, le bouffon lui disait en lui

donnant des coups: «Prends donc garde, grossier manant, de ne pas

déchirer le tapis: il vient de Damas, et tu me le paierais avec un

morceau aussi large de ta peau.»

[Illustration.]

Luchino lui demanda des nouvelles de Marguerite et ce qu'elle disait de

lui. Le geôlier s'épuisa en révérences, en seigneuries, en sérénissimes,

et ne sut que répondre, parce qu'il ne pouvait deviner sur l'impassible

visage du prince s'il fallait que Marguerite eût dit du mal ou du bien

ou n'eût rien dit de son seigneur. Enfin, Luchino dit au geôlier:

«Dorénavant, que son sort soit adouci. Tu viendras chaque jour à midi

chercher un plat de ma table pour le lui porter, et tu lui diras que le

prince se souvient d'elle.»

Grillincervello montrant le geôlier à Luchino, lui dit: «Lasagnone

mériterait son nom de Lourdaud au superlatif, s'il ne se rendait la

gorge plus onctueuse avec ce plat, et s'il ne vous donnait à entendre

que la dame en devient plus grasse et qu'elle vous en rend grand merci.

--Il pourrait se faire, répondit Visconti avec un grand éclat du rire,

il pourrait se faire que ce plat lui fit le même profit que le lièvre de

l'autre jour à celui qui le mangea.»

Il faut savoir que la veille on avait pris un malheureux qui avait eu

l'impardonnable audace de tuer un levraut. Le prince avait froidement

décrété que le délinquant mangerait la bête toute crue, avec les os et

la peau tout entière. La sentence fut exécutée, et il en mourut.

Grillincervello comprit l'allusion, et s'écriant: «Dieu garde les chiens

de pareils morceaux!» il congédia Macaruffo avec, un coup de pied.

Celui-ci souhaitait entre ses dents que le déjeuner de ce bouffon bavard

fût empoisonné, parce qu'il avait éventé ses desseins sur les plats et

la cuisine princière.

[Illustration:]

L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843 · 第 11 / 17 题