DE L'APOSTROPHE OU DETOUR D'UNE LETRE, OU SYLLABE FINALE.

Chapitre V.

[En marge: Ce, que, ma.]

Quelques savans homes ont si bien introduit l'apostrophe, qu'elle est ja

receue en l'imprimerie, comme qui est bien necessere pour eviter

superfluité de letres: & l'ont restraincte tant seulement aux

monosyllabes comme en ce, que, ma, ta, sa, & assez d'autres, disans

qu'il failloit escrire m'amye, t'amye, m'amour, t'amour: au regard de

s'amour il n'est point en usage selon qu'il me semble. Et fault entendre

que m'amour, t'amour, ne sont pas fourgez de mon, & ton, mais de ma, &

ta: d'autant que ce vocable amour est aussi bien femenin, que masculin:

de sorte que quant nous y adjoustons mon, ton, & son, il ne s'y peut

faire collision, ou apostrophe. Car nous disons entierement mon amour,

ton amour, son amour. Et pour monstrer qu'il se prononce en sexe

femenin, nous disons ma grand' amour, ta grand' amour, sa grand' amour,

une merveilleus' amour. Or il me semble que ceste restrinction aux

monosyllabes, n'est qu'ung chastoillement & qu'elle n'atteint point au

vif: & qu'au surplus elle peut donner occasion à quelqu'ung de la

debatre comme plus fantastique que necessere. Car s'il met en avant que

quant nous disons, j'ayme de grande amytié, il n'y a non plus de rayson

que l'e de je, doyve estre noté par l'apostrophe que celuy de grande,

attendu qu'e en grande est aussi bien teu qu'en je: il aura occasion de

tenir ta doctrine pour faulse, ou pour le moins pour imperfecte. Aussi

n'y a il point de rayson qu'il doyve estre escrit en l'ung, & non en

l'autre. Et pourtant quiconque se veult entremettre de donner regle en

quelque art que ce soit, doit prendre bons fondemens sans avoir autre

egard qu'à la rayson. Ny ne feit oncques medecin belle cure qui a eu

plus les appetiz d'ung malade en recommandation que l'ordre, & les

moyens, par les quelz on luy doit procurer la santé. Aussi ne doit non

plus chercher ung qui baille doctrine, ny attendre d'avantage, que fait

ung qui monstre le vray chemin à ung passant, du lieu ou il tyre:

d'autant que s'il ne le croyt, & qu'il s'esgare ce n'est que sa faulte,

& non celle de celuy qui l'enseigne. Je dy donques generallement que

toutes les fois qu'en la prononciation aucune letre finalle se pert,

l'Apostrophe est necessere en l'escriture pour denoter la collision, ou

perte de la voyelle ou consonante. Et là ou nous ne vouldrions recevoir

l'Apostrophe, je dy qu'encores la letre ne doit point estre escripte.

Comme quant nous disons une amye entiere, ayme d'une perfecte amour,

nous devons escrire un' amy' entier' aymé d'une perfet' amour. Et quoy

que ceste maniere d'escrire semble estre de prime face estrange, si est

elle telle que la faulte de bonne lecture ne viendra que de

l'imperfection du lisant, & non pas de l'escriture.

[En marge: Les des.]

Quant aux consonantes je treuve que les, des, es, perdent s, quant le

vocable ensuyvant commence par consonante, comme quant nous disons les

compaignons de guerre es quelz les Capitaines ont faict des dons sont

les mieulx agguerriz: nous devons escrire, lé compaignons de guerre é

quelz, l'é Capitaines ont faict de dons sont lé mieulx, agguerriz: car

si nous prononçons s, en ces monosyllabes, la prononciation sera

vicieuse. Brief il me suffist de vous faire entendre la vertu de

l'Apostrophe pour vous en ayder ainsi que la prononciation vous

contreindra. Or fault il entendre qu'elle n'a point de lieu, là ou il

entrevient quelque point autant de virgule, que de fin de clause: comme

quant nous disons une femme bonne, apprinse, & sage, pensera tousjours

de son honneur. Autrement tu ferois une prononciation confuse, là ou

elle requiert estre distincte & faicte quasi avecq quelques poses.

[En marge: il, elle.]

Notés aussi que il, & elle, apres le verbe terminé en e femenin ne

fait pas perdre le son d'e, comme quant nous disons, ayme il? ayme elle?

il s'en pourroit trouver d'autres, dont la prononciation vous devra

faire sages. Il y a aussi quelque fois detour de syllabe entiere comme

en avez, & savez quant nous disons a'vous, sa'vous, pour avez vous,

savez vous, que pour eviter tant de diverses figures je trouveray bon de

marquer de la figure de l'Apostrophe: d'autant que c'est une mesme

rayson de detour en voix, ou syllabe finale.

_A UNG SEUL DIEU HONNEUR_

Traité touchant le commun usage de l'escriture françoise · 第 10 / 19 题