_P. S._--Ce d’Héloé! Grâce à lui, à Sfax, j’ai failli manger de la
pieuvre frite, oui, ma chère, de la pieuvre, quelle horreur! Les Arabes
en sont très friands, mais il est vrai qu’en revanche on nous sert ici
des fenouils absolument délicieux, et, à Tunis, j’ai fait connaissance
avec les asperges indigènes, un étrange légume tout mince et tout
flexible, l’air de pousse de houblon, mais d’une ravigotante amertume,
une saveur bien spéciale presque apéritive; il y a donc des
compensations.
* * * * *
_A Monsieur le comte Albert de Chasteley_,
_rue de la Pompe, Passy._
Ce 11 février.
Mon cher ami,
Vous n’aviez pas menti, mieux, vous n’avez pas exagéré; Tripoli est une
merveille, merci. Je n’y ai pas vu danser, les yeux mouillés de kohl et
tirés sur les tempes, les danseurs arabes que vous m’aviez prédits, la
police turque est intervenue entre votre départ et notre arrivée; mais
l’oasis est une féerie, la ville une imagination des _Mille et une
Nuits_, et, malgré sa saleté et même malgré la pluie que nous avons
trouvée au débarqué, j’aime et j’adore Tripoli, j’aime ses soldats en
haillons, j’aime ses dames turques à peine voilées, j’aime ses convois
de chameaux et ses nomades du désert; le consul nous a fait un accueil
charmant et tout se passerait à souhait sans Mme Baringhel.
Je ne sais ce qui lui est arrivé, mais je ne reconnais plus notre bonne
amie. Il faut que l’Orient lui ait tourné la tête ou que Barbouchi, dans
les souks, lui ait servi quelque café maléficié... _Elle_ n’a plus le
sens moral.
A quoi donc s’attendait-elle en venant en Tunisie? Je n’ose même pas le
soupçonner. Elle ne rêve que brigands, arrestations à main armées,
abordages et pirates; elle est trépidante, énervante, énervée et dans la
surexcitation fébrile d’une femme à qui rien n’arrive, et qui s’attend à
tout.
Oh! l’imagination des femmes, plus rapide encore que celle de l’Arabe
qu’on dit être galopante! Je crois, parole d’honneur, que notre pauvre
amie avait rêvé d’un enlèvement au sérail; je lui savais, certes, de la
curiosité, mais pas celle-là. C’est tout juste si j’ai pu l’empêcher de
venir aux bains maures et aux heures des hommes, car aux heures des
femmes, je ne connais pas de jour où elle y ait manqué... Déjà, à Tunis,
où son passage avait quelque peu remué l’opinion il y a quatre ans, elle
a été bien étourdie dans les souks, et de la Résidence on m’avait
officieusement prévenu d’éviter de la conduire dans les cafés maures...
Les indigènes nous méprisent déjà tant à cause de la liberté de nos
femmes et de l’abomination de leur visage non voilé. Vous savez comme
moi qu’ils les considèrent comme des chiennes et les tiennent juste dans
la piètre estime que nous avons, nous, des pierreuses: mais allez donc
convaincre de ces vérités un cerveau de Parisienne férue de l’Orient
comme d’un conte de fée! Jusqu’à Sfax, Mme Baringhel a pris son mal en
patience, en ma patience, surtout, mais, à Tripoli!... A Tripoli, elle
s’est cru tout permis, vos récits l’avaient montée. A Tripoli, où
justement l’Européen est tout ce qu’il y a de plus surveillé, Tripoli où
chaque consulat est presque responsable des faits et gestes de ses
nationaux, ne s’était-elle pas mis en tête d’aller voir Karagheuss... le
Karagheuss de Tripoli, ce formidable bretteur qui passe au fil de l’épée
le mufti, les passants, le juif, sa femme, les chameaux et son père! Et
devant quelle assistance? Vous pensez si je m’y suis refusé.
Eh bien! elle a trouvé le moyen d’y aller (oui, mon cher, elle a soudoyé
un misérable, mais vous le connaissez, Isaac, votre Isaac, votre guide
recommandé. Comment avez-vous pu m’indiquer cette ignoble fripouille? il
ne paie pas de mine d’ailleurs, et, sans votre lettre... au bout de deux
jours il était chassé... une familiarité!) donc, elle a circonvenu, avec
quelle facilité, cet immonde Isaac, et, profitant de ce que j’étais
sorti, par un certain respect humain pourtant elle s’est déguisée en
homme et, revêtant mon grand pardessus de voyage, une de mes casquettes
sur la tête, elle est partie en guerre avec l’ex-légionnaire et est
allée à Karagheuss, puisque Karagheuss était son idée.
Que s’est-il passé? Toujours est-il que son stratagème a été découvert,
son identité reconnue, que sa présence au Karagheuss a fait
scandale, que son déguisement, loin d’atténuer les choses, les a
extraordinairement aggravées; qu’on lui a prêté le désir des pires
aventures, des plus étranges curiosités. Elle m’est revenue à l’hôtel à
dix heures, huée et escortée par une foule furieuse! Ces Turcs, ils
semblaient tous hors d’eux d’avoir été trompés. Il faut dire aussi,
qu’ainsi costumée notre bonne amie était tout à fait charmante, toute
une révélation; Mme Baringhel porte le travesti à ravir,
Lavallière-Mallet! Bref, je sors de chez le consul qui m’a fait appeler;
nous sommes la fable de la ville, et nous partons à trois heures,
abreuvés de toutes les hontes. Heureusement que notre amie avait attendu
la veille de notre départ pour mettre à exécution son projet. Ah! cet
Isaac, si je le tenais! Du reste, mon cher, vous êtes l’imprudence même,
d’une inconséquence, d’une légèreté! Qu’est-ce que ce spahi de Gabès qui
doit entrer dans vos écuries à l’expiration de son congé? Jugez
vous-même. En rade de Gabès, pendant la traversée, je descends à terre,
un télégramme à envoyer... l’unique rue que vous savez, des sables, des
palmiers et des Italiens pour me renseigner; j’avise un grand spahi
indigène, celui-là saura au moins deux mots de français, me dis-je; je
l’aborde donc et lui demande la poste; alors, mon Arabe avec un large
sourire: «Oh! moi, parler français, moi être allé à Paris, toi Parisien,
la poste, il est là; viens, moi t’y conduire, moi avoir des amis là-bas,
moi connaître un Parisien, un comte, moi aller chez lui à Paris dans ton
pays, fini congé, M. Albert de Chasteley, moi entrer chez lui comme
coucher.» J’ai compris cocher, mais avouez que c’est déplorable.
Je vous pardonne quand même les ennuis que je vous dois, car le pays est
vraiment beau, mais, dorénavant, soyez prudent.