LES SOUKS

Après la Porte de France, deux rues tortueuses, commerçantes et étroites

bifurquent et montent vers la ville arabe. Parties d’une petite

placette, on dirait réservée à l’industrie des cireurs et des pâtissiers

arabes, elles s’enfoncent, odorantes et malpropres, entre des étals de

bouchers, de marchands de légumes et de brocanteurs, dans un pullulement

d’indigènes de tout âge et de toutes classes; marée arabe dont le flot

qui monte et le flot qui descend emplissent de jambes nues, de

gandouras, de burnous et de turbans les étroites travées, obstruées déjà

de petits bourricots chargés de légumes, de provisions, et même de

gravats de démolitions empilés dans des couffes; _Arroua, arroua_. Ce

sont et la rue de l’Église et celle de la Kasbah; toutes les deux

conduisent dans les Souks...

Les Souks sont le charme, la séduction et le danger de Tunis. Ils sont

le charme des yeux, la séduction des sens attirés et pris par les

couleurs, les nuances et les senteurs, ils sont aussi le danger pour les

bourses, ils sont la dette embusquée derrière les colonnes rouges et

vertes dont s’encadre chaque échope marchande. Les Souks, c’est le piège

tendu par l’Orient à l’Europe, l’inévitable nasse aux fines mailles de

soie, mailles ténues, chatoyantes, mais dont toutes se resserreront sur

vous et vous prendront à la gorge, pour peu que vous ne sachiez point

vous défendre contre la caresse enfantine du parler des vendeurs,

l’enveloppement de leurs gestes et leur offre de _kaoua_ (le café qu’ils

vous invitent, implorants presque, à venir prendre chez eux, au milieu

de leurs coussins et leurs tapis d’Asie). Les Souks, c’est votre budget

grevé pour des années, si vous ne savez pas éventer les ruses et les

travaux d’approche des courtiers fripons et harceleurs, toute cette nuée

de guides et de pisteurs que les Souks envoient chaque matin guetter

l’étranger riche à la porte des hôtels, juifs et musulmans rapaces,

juifs surtout dont le commerce arabe a fait des rabatteurs, affiliés et

affidés aussi des Vieux de la Montagne contre la bourse des roumis,

pisteurs et guides qu’une trouvaille heureuse d’un journaliste tunisien

a baptisés du nom de Vautours,

Constantine a ses charognards, Tunis a ses vautours.

Les vautours des Souks! et sous leurs voûtes blanchies à la chaux et

leurs toitures de planches disjointes, voici, baignés d’ombre et de

lumière, les mille et un dédales du souk aux parfums, du souk des

tailleurs, du souk des femmes et du souk aux étoffes, la cité même de la

couleur, de la richesse et du clair-obscur...

Mystérieuse pénombre trouée çà et là d’un filet de soleil, une foule

gesticulante et diaprée s’y démène, Arabes et juifs, les Arabes en

gandoura rose, bleu turquoise, vert d’eau, mauve, orange ou gris de fer,

les juifs en veste et culotte bouffante, la plupart en drap bleu pâle,

reconnaissables à leurs mollets énormes et aux larges yeux noirs de

leurs faces encore plus pâles et plus bouffies que celles des marchands

maures; et c’est le souk des fruits secs avec ses jattes de bois et ses

couffins d’alfa débordant de caroubes, de pois chiches, de pistaches et

d’amandes, ses sacs de _beller_ et des régimes entiers de bananes et de

dattes! Que de marchés longtemps débattus autour d’une livre de fèves

grillées, que de conciliabules pour une poignée de raisins secs! La rue

des Tamis le traverse, mais c’est auprès de la grande Mosquée de la

Zitouna que l’émerveillement commence.

A peine a-t-on dépassé la haute colonnade interdite aux roumis (le temps

d’une halte devant le grand escalier incessamment monté et descendu par

des fidèles), vous êtes dans le souk aux parfums.

Odeurs à la fois écœurantes et violentes d’essences de rose et de

jasmin, c’est, dans un long couloir-voûte soutenu par des piliers au

coloriage brutal, une double rangée de boutiques aux boiseries

peinturlurées avec un goût barbare, une galerie de véritables niches

auréolées de cierges de toutes grandeurs, quelques-uns à cinq branches:

cierges aux extrémités rouges, vertes et dorées, longs flacons de verre

peints d’arabesques d’or, de verre bleu pour le kohl, de verre blanc

pour les essences, toute une enfilade d’étroites petites chapelles d’une

ornementation criarde où s’encadre, tel un Boudha dans la pénombre de

son temple, un parfumeur indolent et blafard... Avec des langueurs de

captifs derrière leurs comptoirs encombrés de flacons et de boîtes, ils

se tiennent là le long des jours, les aristocratiques et pâles vendeurs

du souk.

Une corde pendante à la portée de leurs mains pour les aider à se hisser

dehors, ils demeurent là au milieu des vastes corbeilles remplies de

henné et de souak, vous hélant nonchalamment au passage et sans autre

mouvement que celui du fumeur faisant tomber les cendres de sa

cigarette; pas d’autre appel au client. Un peu dédaigneux, efféminés et

blêmes dans leurs longues gandouras de drap fin et de nuances mourantes,

ils forment dans les Souks une classe à part.

C’est la noblesse même de Tunis commerçante: fils de grandes familles

pour la plupart, ils s’étiolent durant l’hiver au milieu de leurs

parfums d’ambre et de benjoin et de leurs cornes remplies de _ched_,

mais vont passer, pour la plupart, la saison chaude à Djerba, où leurs

parents ont des villas, et où ils pêchent et ils chassent, chasses au

faucon, chasses au sloughi, comme des fils d’émir; puis reviennent à la

saison des pluies reprendre leur longue immobilité d’idoles dans leur

niche odorante et peinte et de nouveau s’étioler et pâlir en attendant

les visiteurs.

A l’entrée des boutiques, des Arabes, clients ou amis (tout un cénacle),

se tiennent assis sur des petits bancs et causent.

C’est Souk-el-Attarine, ou le souk aux parfums. Aussitôt après, s’ouvre

en long couloir le souk des tailleurs.

Mêmes colonnettes peintes en vert et en vermillon, même jour de mystère

tamisé par des planches en toiture, même rangée d’échopes, mais ici en

estrade, assez larges et profondes. Dans chacune d’elles, sept ou huit

indigènes, presque tous juifs, se tiennent accroupis en cercle et

travaillent silencieusement. Coiffés de chéchias et vêtus de drap de

couleur claire, leurs grosses jambes croisées dans l’attitude classique,

ils taillent, ils cousent, très actifs, bien plus acharnés à leur tâche

que les tailleurs d’Alger, ne lâchant leur travail que pour vous appeler

et vous offrir, à des prix naturellement doubles et quadruples de leur

valeur: «Une gandoura, sidi!» ou: «Sidi, un burnous!» Et quels burnous!

Depuis le vert amande jusqu’au violet pâle des violettes de Parme.

Derrière eux, suspendue à des clous, c’est toute la défroque de

l’Orient, gilets de moire, vestes brodées, gandouras aux nuances de

fleurs.

Plus loin, c’est le souk aux étoffes, aux logettes petites et sombres,

avec leurs marchands d’écharpes, de ceintures, de foutas et de haïcks.

Puis voici des étoffes à turbans, brodées de soie jaune, des soieries

d’Orient, de frêles tabourets incrustés de nacre et des gros chapelets

d’ambre posés parmi les fusils damasquinés et les cimeterres de Damas;

là aussi dorment, entassés l’un sur l’autre, les moelleux tapis de

Kairouan à côté des tapis de Perse, et les portières de Stamboul

bossuées d’arabesques d’or.

C’est ici que le roumi doit redoubler de vigilance, car c’est dans le

souk aux étoffes qu’il est le plus guetté par les courriers pisteurs.

Ils sont là confondus dans la foule arabe, épiant vos gestes, votre

physionomie, et, à la moindre velléité d’achat par vous manifestée, ils

sont sur vous, sollicitant pour vous conduire ailleurs.

C’est à qui vous indiquera un magasin où vous trouverez à meilleur

compte le même objet beaucoup plus beau et beaucoup moins cher: «Viens

par ici, sidi, viens!» Et l’un vous prend par le bras, et l’autre vous

tire par la manche; un troisième, insidieux, a osé glisser sa main dans

la vôtre. Songez! voilà peut-être une heure qu’ils vous suivent, une

heure qu’ils vous étudient, attendent, avec quelle patience! le moment

de la curée. Si vous ne savez vous en défaire, dix minutes après vous

serez installé, devant une tasse de café, chez Djemal ou Barbouchi, les

deux grosses fortunes de Tunis, Barbouchi et Djemal, dont les

rabatteurs, entretenus à l’année, ont mission d’amorcer et d’amener tout

étranger de passage dans les deux anciens caravansérails dont ils ont

fait leurs cavernes, car c’est dans deux anciens marchés d’esclaves que

les deux rusés Tunisiens ont empilé les objets les plus tentants, les

armes les plus rares et les plus fastueux tapis de Turquie et d’Asie que

puisse trouver un chrétien à Tunis.

D’ailleurs, dans la rue, la séduction continue.

Après le souk des brodeurs, voici le souk des selliers et la féerie de

leurs harnachements de velours plaqués d’or et d’argent, le luxe barbare

de leurs hautes selles brodées de soie, puis le souk des tisseurs, celui

du cuivre, le souk El-Bey et le souk des teinturiers, le plus ancien de

tous, dans la rue du même nom; le souk des teinturiers avec sa bordure

d’amphores gigantesques et son vaste puits, dont l’eau servit peut-être

à teindre les robes des suffètes de Carthage.

Il y a aussi le souk des libraires, le souk des orfèvres, mais c’est au

souk des femmes que l’Européen s’arrêtera surtout charmé...

Là règnent en maîtres les vendeurs de costumes, de coiffures et

d’oripeaux à l’usage des Tunisiennes; là s’épanouit, comme une flore, la

gamme des nuances infiniment tendres, pantalons de soie mauve écrasés de

broderies, brochés rose turc et bleu turquoise filigranés d’argent; et

c’est dans un désordre qu’on croirait voulu, tant l’ensemble en chatoie

et miroite, les coiffures pointues en argent et en or fin, les damas

d’Orient à côté des brocarts de Lyon, des tons de fleurs et de métaux,

des vestes de velours et des voiles de gazes, des tulles lamés, des

caftans de drap rouge bossués de lourdes broderies d’or de princesses

beylicales, des chaussures de toutes couleurs, depuis les clot-clot en

bois verni, incrustés de nacre... jusqu’aux minuscules babouches de

sultane, en argent repoussé et martelé comme de véritables bijoux; et

là, dans une foule de plus en plus affairée, plus gesticulante et plus

dense, gandouras et burnous se coudoient et s’agitent dans la fièvre et

le brouhaha de la vente à la criée; des indigènes circulent à travers

les groupes, criant à tue-tête en arabe, en mauvais français s’ils vous

voient, le prix de l’objet qu’ils tiennent à la main. «Trois douros

(quinze francs) une veste de velours mandarine treillagée d’argent.» Un

hennin de juive, tout brodé d’or fin à rubans de soie vert pistache,

m’est laissé à deux douros (dix francs); des vendeurs promènent des

perles, la plupart mal montées et presque toutes baroques, et, sur tout

ce bruit, toutes ces couleurs et sur tout ce mouvement, la Zitouna,

interdite aux chrétiens, répand son ombre sainte, dressée au milieu des

Souks ou plutôt les tenant groupés autour d’elle, si bien que de sa

boutique, pour s’encourager à tromper et spolier le client d’Europe, le

marchand musulman peut longuement fixer la mosquée et son fin minaret

revêtu de tuiles vertes pointant vers le ciel, dont le dieu de Mahomet a

exclu le roumi.

Heures d'Afrique · 第 60 / 83 题