Dans l’atelier de Marchellemont, l’éditeur d’art de la rue de la
Mer-Rouge, une étroite pièce oblongue située au premier d’une vieille
maison arabe convertie en imprimerie, un entassement de bibelots et
d’antiquités pittoresques, bizarres, des bijoux kabyles, de belles armes
de fabrication arabe. Aux murs, des panneaux de velours de Scutari d’un
jaune d’or frappé de vert, quelque chose de lumineusement trouble et
doux, comme une vague trempée de soleil; par terre des tapis d’Asie,
d’autres en poils de chameau et, dévalant des divans éreintés et comme
crevés sous le poids des cruches et des bassins de cuivre jetés au
travers, partout, à droite, à gauche, des écroulements soyeux d’étoffes
et de coussins.
Nous sommes bien là une dizaine de Français, réunis au hasard de la
rencontre, dix flâneurs venus par veulerie serrer la main, dire un
bonjour en passant à l’ami Marchelle; les heures se traînent si
voluptueusement vides et douces sous ce beau ciel d’Alger! Ne rien faire
et rêver, se laisser vivre et songer, telle est la devise des hommes
d’Europe attardés sur ces rives de paresse et de langueur.
Il y a un procureur général de la République, un avocat à la Cour
d’appel en vacances, un professeur à l’École de médecine d’Alger, deux
hommes de lettres en mal de _pérégrinations_ exotiques, un banquier de
Constantine, un lieutenant-colonel de spahis, etc., et, tout en fumant
d’excellent tabac turc, friable, soyeux et doré, nous causons--vautrés
au revers des divans--femmes de France, d’Afrique, amour de tous les
pays, de toutes les classes, de tous les climats,--le climat, ce maître
tout-puissant des morales et des prostitutions.
Pour nous distraire, notre hôte, qui songe à tout, a fait monter deux
_Ouled-Naïls_ du quartier de la Marine, deux petites filles du désert,
prostituées et mendiantes, qui, affublées d’oripeaux et scintillantes de
bracelets, rôdent le long des jours autour des cafés du boulevard de la
République, offrant aux consommateurs de lire l’avenir dans leur main
dégantée, leur œil somnolent de fauves au repos brusquement allumé à la
vue d’un louis d’or.
Elles sont là, rentassées dans un angle, appuyées l’une sur l’autre dans
l’attitude de deux bêtes traquées, sournoises et attentives, avec des
yeux inquiets et des petites mains prêtes à griffer.
Des coiffures bizarres, carrées et dorées comme des mitres, s’écrasent
au ras de leurs sourcils; et, avec leurs lourdes tresses de crin
bouffant autour de leur ronde face olivâtre, un pitoyable rideau de
mousseline à fleurs jeté comme un manteau sur leur robe de cotonnade
rouge, elles évoquent assez la vision de deux petites idoles
malfaisantes et stupides.
Elles nous observent de leur côté, immobiles, en silence.
Mais nous les avons assez vues. Marchelle se lève, leur chuchote je ne
sais quel mauvais arabe à l’oreille et les pousse derrière une portière:
elles résistent un peu avec un léger tourdion des hanches, mais il
insiste et elles disparaissent avec lui... La portière se relève, les
deux Ouled reparaissent et notre hôte avec elles.
Les deux petites idoles de terre brune sont nues, absolument nues; elles
n’ont gardé que leurs lourdes coiffures tressées, piquées de longues
aiguilles et de chaînes de métal. Leur peau, que Marchelle nous fait
toucher, est froide et résiste sous le doigt comme du caoutchouc; une
patine étrange lustre les méplats de leurs bras un peu grêles et de
leurs fesses énormes; elles ont la gorge ronde, mais basse, le ventre en
pointe et des cuisses en poire, avalées et renflées à la fois, d’un
dessin ignoble; les reins sont pourtant creusés et d’une jolie chute.
Mais une stupeur nous fige tous: leur corps est glabre et poli partout
comme celui d’une statuette de bronze; aucune des touffeurs chères à
Catulle Mendès ne jaillit et ne ponctue d’un frisson ombré les méplats
et les creux: c’est la terrible _N’en a pas_ du roman de Zola, la
_Grenouille Humaine_ de _la Terre_, et nous avons tous le même effroi
horripilé de cette chair sans poil, odorante et froide; car une chaude
odeur de suint et d’épices, d’aromates et de crasse, s’émane de ces deux
nudités de bête, et c’est bien deux bêtes d’une espèce inconnue,
inquiétante par ses côtés humains et simiesques, que ces deux Ouled
posent indifféremment devant nous.
«Aucun succès, je vois cela, conclut notre hôte en congédiant ses deux
bronzes d’art. Voulez-vous que je fasse monter Kadour?»
Kadour est le petit Arabe vêtu de drap bleu soutaché d’or, qui fait
l’office de chasseur à la porte. Il a la mine éveillée d’un enfant
kabyle, des dents de nacre et des grands yeux riants.
«Kadour! pourquoi?»
Et quand Marchelle, avec une insouciance toute algérienne, nous a mis au
courant des qualités de Kadour: «Mais c’est épouvantable, s’indigne l’un
des assistants, c’est un enfant, il n’a pas onze ans!»--«Bah! En
Algérie, il y en a qui commencent encore plus tôt.» Alors, l’un de nous:
«Mais vous n’avez pas de honte! il doit atrocement souffrir, cet
enfant!» Et sur un geste vaguement négatif de Marchelle: «On voit bien
que vous n’y avez pas passé», interrompt tout à coup le
lieutenant-colonel de spahis, qui regrette aussitôt sa réflexion
imprudente.
On n’en dit pas plus long ce jour-là.