Est-elle l’instinct de défense et de conservation de l’humanité?
Est-elle le produit le plus pur de notre raison, ou bien y retrouve-t-on
un grand nombre de ces forces sentimentales qui ont si fréquemment
raison contre la raison même, et qui ne sont au fond qu’une sorte de
raison inconsciente et plus vaste, à laquelle la raison consciente
apporte presque toujours une approbation étonnée quand elle arrive aux
lieux d’où ces bons sentiments voyaient depuis longtemps ce qu’elle ne
voyait pas encore? De quoi dépend-elle davantage, de notre caractère ou
de notre intelligence? Questions qui ne sont peut-être pas oiseuses si
l’on se demande ce qu’il convient de faire pour donner toute sa force et
tout son éclat à cet amour de la justice qui est le joyau central de
l’âme humaine. Tous les hommes aiment la justice, mais tous ne l’aiment
pas du même amour, farouche et exclusif. Tous n’ont pas les mêmes
scrupules, la même sensibilité, ni la même certitude. Nous rencontrons
des êtres d’une intelligence très développée, dont le sentiment du juste
et de l’injuste est infiniment moins délicat et moins sûr que chez
d’autres d’une intelligence apparemment très médiocre; et cette portion
de nous-mêmes, mal connue et mal définie, qu’on nomme le caractère a ici
une grande influence. Mais il est difficile d’évaluer ce qu’un caractère
simplement honnête suppose d’intelligence plus ou moins inconsciente. Au
surplus, il importe avant tout d’apprendre de quelle manière il est
possible d’éclairer et d’augmenter en nous l’amour de la justice; et à
ce point de vue une chose est certaine, à savoir que notre caractère
commence par échapper à l’action directe de notre bonne volonté, au lieu
que le développement de notre intelligence y est en grande partie
soumis; on devient meilleur en devenant plus intelligent; et il est
loisible à tout homme de cultiver et d’étendre son intelligence. C’est
donc en passant par notre intelligence que nous améliorerons cette
portion de l’amour de la justice qui ressortit à notre caractère, car, à
mesure que l’intelligence s’élève et s’éclaire, elle parvient à dominer,
à éclairer, à transformer nos sentiments et nos instincts.
Mais n’allons plus placer ni interroger cet amour dans une sorte
d’infini surhumain et souvent inhumain. Il ne participerait ni de la
grandeur ni de la beauté que cet infini peut avoir, il serait incohérent
et inactif comme lui. Tandis qu’en apprenant à le trouver et à l’écouter
en nous-mêmes, où il est réellement, en voyant de quelle manière il
profite de toutes les acquisitions de notre esprit, de toutes les joies
et de toutes les souffrances de notre cœur, nous saurons bientôt ce
qu’il faut faire pour l’augmenter et l’épurer.