Pour condamner aussi hardiment un cœur d’homme,
Et pour juger ceci: «L’amour dans la douleur...»
Deux mots profonds, monsieur, qui vous rendront meilleur.
En attendant, je veux me rappeler votre âge.
A voir l’étourderie, on ne sent plus l’outrage.
ROBERT
Nous n’avons pas souscrit à votre engagement:
Vous rendrez sa parole à mon père...
ANDRÉ, impatienté.
Ah! vraiment?
Mais la demande est folle en ce qu’elle me blesse,
Et que je n’y peux plus obéir... sans bassesse!
_Il s’éloigne._
ROBERT
Ne dites pas le mot «bassesse!»
ANDRÉ, se retournant avec violence.
Parce que?
ROBERT
Parce que vous avez capté, sans notre aveu,
Sachant bien ce qu’un jour en dirait la famille,
L’esprit d’un vieillard faible et d’une jeune fille,
Vous, docteur,--introduit chez nous par le devoir...
Vous...
ANDRÉ, tranquille, avec autorité.
Silence, monsieur!--Je vous fais, moi, savoir
Que de vous tout m’afflige et que rien ne me fâche,
Et qu’ainsi m’insulter plus longtemps serait lâche,
Puisque--entendez-vous bien?--je ne me battrai pas
Avec vous... Je n’entends me battre, en aucun cas,
Avec le frère aimé de la femme que j’aime,
Qui m’aime, et que j’épouse!... Il me convient quand même
D’ajouter que j’allais, pour vous, spontanément,
Remettre en question un cher engagement...
Mais maintenant, c’est moi, seul, que cela regarde.
La parole que j’ai,--maintenant, je la garde...
ROBERT, avec un mouvement de menace.
Ah!...
ANDRÉ, avec un léger haussement d’épaules.
Enfant!... qui voudrait changer ma volonté!
Je ne me battrai pas, c’est dit et répété.
Donc, geste qui provoque ou parole qui blesse,
Toute attaque est dès lors--songez-y--sans noblesse
Et sans utilité, comme elle est sans péril.
Aussi, tout bien jugé, le projet tiendra-t-il,
A moins que des raisons--que vous n’aurez point faites
Changent trois volontés, aussi fermes qu’honnêtes.
Pesez tout. Faites tout. Mais rien n’y pourra rien.
... Au revoir, mon ami!
_Il sort en lui faisant un petit salut de la main._
ROBERT, menaçant.
Pardieu! nous verrons bien!
_Le rideau tombe rapidement._
[Illustration:
M. JOUBÉ (ROBERT). REPRÉSENTATIONS D’ASNIÈRES, M. SILVAIN.
--«_Ah! c’est assez!... mon fils!..._»
Acte II, scène X.]
ACTE III
Même décor.
SCÈNE PREMIÈRE
LEBONNARD, MARTHE.
LEBONNARD, son chapeau sur la tête, sa canne à la main, veut
sortir. Marthe, debout devant la porte, l’empêche de passer.
Où voulez-vous courir? dans un état semblable!
Vous ne sortirez pas, monsieur.
LEBONNARD, frappant du pied.
Va-t-en au diable!
MARTHE.
Quelque chose qui me fait peur est dans vos yeux.
LEBONNARD, subitement apaisé.
Tu me crois fou?... Je suis seulement malheureux.
_Il s’assied tristement et réfléchit._
Ce silence, depuis dix jours, est un présage
Qui me trouble. Un tel calme annonce un grand orage.
Le docteur ne vient plus chez moi...
_Il se lève brusquement._
Je vais chez lui!
Je veux à toute force en finir aujourd’hui.
MARTHE
Ne sortez pas, mon cher Monsieur, je vous en prie.
LEBONNARD
Ah! tiens, tu les sers tous contre moi, je parie!
MARTHE, joignant les mains.
Oh! Monsieur, pouvez-vous penser cela de moi
... Depuis que je vous sais si bon... si bon...
LEBONNARD
Pourquoi,
Alors, m’arrêtes-tu quand il faut que je sorte?
Explique-toi, voyons!
MARTHE
Madame est la plus forte,
Monsieur... Vous saurez tout trop tôt!... On a parlé
Devant moi.
LEBONNARD
Ah?--Dis tout.
MARTHE
Vous êtes trop troublé...
Et cependant, Monsieur, il faut que je vous dise.
Sans moi, Mademoiselle y serait,--à l’église!
(Mon bon Monsieur, ne faites pas ces yeux mauvais)
Mais moi, Monsieur, sachant tout ce que je savais,
J’ai pu la décider, avec un peu d’adresse,
A m’accompagner seule à la première messe.
LEBONNARD, frappant le plancher de sa canne.
Qu’est-ce que tout cela veut dire, sacrebleu!
MARTHE, baissant la voix.
Qu’à présent on a mis contre vous le bon Dieu!
LEBONNARD
Quoi?
MARTHE
Ce prêcheur qui fait courir la ville entière,
Doit parler ce matin... de certaine manière...
Lorsqu’on est en colère on ne fait rien de bon!
Du calme.
_Elle lui fait signe qu’on vient._
LEBONNARD, subitement apaisé.
J’en aurai;--merci, Marthe. Et pardon.
_Marthe sort vivement._
SCÈNE II
LEBONNARD, LE MARQUIS, Mme LEBONNARD,
ROBERT, BLANCHE.
LE MARQUIS
Hélas! mon cher monsieur, nous venons tous, en hâte,
Vous parler du docteur. Son avenir se gâte.
Il a pour père un joli gueux, ce médecin!...
Oui, je vous fais souffrir? Eh bien, c’est à dessein...
Nous sortons à l’instant du prône, où le bon Père...
LEBONNARD
Vous aura su prêcher la charité, j’espère?
LE MARQUIS
Sans doute,--mais...
MADAME LEBONNARD, venant au secours du marquis.
Enfin, le scandale est complet.
Décisif!
LEBONNARD
Contez-moi donc cela, s’il vous plaît?
MADAME LEBONNARD
Quand je pense que vous vouliez d’un pareil gendre!
Et pourtant cet éclat ne doit pas vous surprendre;
Vous deviez bien sentir, vous, qu’il était fatal?
LEBONNARD
Bah?
MADAME LEBONNARD
Le mal est toujours une source de mal!
_Elle commence à raconter_:
Donc, ce matin, le Père, à propos du divorce...
_D’un air brusquement découragé._
Mais, parle, toi, Robert; moi, je n’ai pas la force.
ROBERT, intervenant.
Le père du docteur, illustre... et député,
Vite usa du divorce, après l’avoir voté.
Devant les magistrats, il accusa sa femme
En des termes qui l’ont fait, lui, paraître infâme.
La honte sur l’enfant jaillit de leurs débats;
Comment? c’est un récit que je ne ferai pas,
Car les détails en sont un peu trop réalistes,
Et puis, quoique fort gais,--ils vous sembleraient tristes.
Or, le sermon qu’on nous a prêché ce matin
Cachait, sous la pudeur de maint verset latin,
Plus d’une allusion à toute cette histoire,
En sorte que, couvert d’une fâcheuse gloire,
_S’adressant plus particulièrement à Lebonnard_:
Votre héros devra,--si vous le voulez bien--
Subir,
_Avec emphase, comme s’il prêchait._
membre pourri...
LEBONNARD, indigné.
... ton langage chrétien?
ROBERT, riant.
C’est un homme fini.
LEBONNARD
Ah?
MADAME LEBONNARD
La Supérieure
De Saint-Paul a promis de chasser tout à l’heure
Ce singulier monsieur,--médecin attitré
De son couvent, qui fut, de tout temps, honoré.
_Au marquis._
J’y fus élevée...
LEBONNARD, gouailleur.
Ah! vraiment?
ROBERT
Quelle aventure!
_A sa mère._
Mais sois juste: il l’aura voulu, puisqu’on assure
Qu’elle a fait demander, hier soir, au docteur,
Son départ... spontané!
MADAME LEBONNARD
Je reconnais ton cœur,
Mon fils, mais, en tout cas, l’effet serait le même:
C’est un homme perdu.
ROBERT, appuyant.
Perdu.
LEBONNARD
Ma fille l’aime.
Celui que vous nommez le héros d’un roman,
N’en est que la victime honorable.
MADAME LEBONNARD, se levant.
Comment!
Victime si l’on veut, mais il encourt un blâme
Dont souffrirait ma fille en devenant sa femme,
Cela ne sera pas.
LEBONNARD
Un blâme, dites-vous?
Quelle justice est donc la vôtre?
MADAME LEBONNARD
Cher époux,
La justice du monde. Elle en vaut bien une autre.
Vous n’y changerez rien; gardez pour vous la vôtre.
La justice du monde estime glorieux
Ou bas--les fils, selon la valeur des aïeux.
LE MARQUIS, conciliant, à Lebonnard.
Et, certe, il y a bien quelque chose, que diable!
La science aujourd’hui--cela n’est pas niable--
Est d’accord elle-même avec nos... préjugés!
L’hérédité n’est pas un mot.
LEBONNARD, brusque.
Vous dérogez,
Vous, pourtant, en donnant votre fille?...
BLANCHE
Mon père,
Vous n’allez ni céder, ni discuter, j’espère.
J’ai les conseils du prêtre, et j’ai pris mon parti!
Dût mon bonheur, Robert, en être anéanti,
Moi qui veux fièrement devenir votre femme,
Je mets à mon refus la même force d’âme,
Si l’on veut m’imposer ce beau-frère. Ah! mais non!
Un nom roturier, soit, mais point de tare au nom!
Enfin,--le mot «divorce» offense ma pensée!
Et je ne cède plus, quand je suis offensée.
Jamais.
ROBERT, à Lebonnard.
Vous l’entendez, mon père?
MADAME LEBONNARD, au marquis, en regardant Lebonnard,
qui semble se consulter, la tête dans ses mains.
Soyez sûr
Qu’il cédera. C’est tout l’opposé d’un cœur dur.
LEBONNARD, à lui-même en regardant Robert.
S’il savait!...
LE MARQUIS, à Lebonnard.
Qu’avez-vous?
LEBONNARD, bégayant d’indignation.
Je voudrais... pouvoir dire...
C’est une hypocrisie affreuse!... et rien n’est pire!
La justice du monde, ah! oui!... la pension
Saint-Paul, où l’on a fait votre éducation,
Ma femme? Parlons-en!... Le scandale est infâme;
Le péché, non!... Voilà le principe, ma femme!
On chasse le docteur?... Vous aurez machiné
Tout ça!... je le vois bien! et j’en suis indigné!...
Prenez garde!...
Et pourtant... l’honneur de ma famille...
_A Robert et à Blanche._
Votre bonheur à vous...
_Il s’éloigne dans une grande agitation._
Ah! ma fille! ma fille!
_Il sort à gauche._
SCÈNE III
LES MÊMES, moins LEBONNARD.
MADAME LEBONNARD
Il est vaincu, soyez-en sûrs,--je le connais.
BLANCHE
Jeanne, pas plus que moi, ne cédera jamais.
C’est son entêtement qu’il faut craindre pour elle.
ROBERT
Toute sévérité la trouverait rebelle;
Mais, pour plaider ma cause à fond, avec douceur,
Je vais faire appeler ici ma chère sœur...
_Allant à la porte de droite._
Restez là, tous.--Il faut, si j’obtiens l’avantage,
Qu’aussitôt votre accord la soutienne et l’engage.
MADAME LEBONNARD
C’est cela... laissons-les.
_Mme Lebonnard, Blanche et le Marquis sortent._
_Robert ouvre la porte de gauche, au fond, et appelle:
«Jeanne!»._
SCÈNE IV
ROBERT, JEANNE.
ROBERT, appelant.
Jeanne?
JEANNE, entrant.
Je viens de voir
Mon père. Tu l’as mis, mon frère, au désespoir!
ROBERT
Pouvions-nous lui cacher un bruit qui court la ville?
JEANNE
Tu devais lui cacher ta malice inutile,
Car rien ne changera mes résolutions.
ROBERT
Tu sais tout?
JEANNE
Et j’épouse André.
ROBERT
Comment!
JEANNE
Voyons,
Dois-je l’abandonner dans le malheur, mon frère?
ROBERT
Mais tu ne songes pas aux suites?
JEANNE
Au contraire;
J’y songe, et je les veux!--oui, toutes!
ROBERT
Tu veux donc
Faire mon désespoir, à moi, Jeanne?
JEANNE
Pardon;
Je ne te comprends plus. Dis toute ta pensée...
Est-ce que Blanche?...
ROBERT
Oui, je perds ma fiancée
A ton mariage!
JEANNE, attendrie et prête à fléchir.
Oh! mon pauvre frère! Quoi!
Blanche ferait cela!... Tu vas donc souffrir, toi?
Mais alors...
ROBERT, vivement.
Ah! j’avais compté sur la noblesse
De ton cœur!...
JEANNE, se raidissant contre elle-même.
Eh bien! non, non! ce serait faiblesse!
Je méprise ce vil, ce rusé compliment
De l’égoïste adroit qui cherche un dévoûment!
Je sens que je perds tout pour un point que je cède,
Et l’entêtement seul peut me venir en aide!
Ah! Blanche a dit cela? Blanche ferait cela!
En ce cas, sois heureux, mon frère, et pleure-la!
Pleure: elle t’aimait mal et n’est pas généreuse;
Sois heureux: tu le sais à temps... j’en suis heureuse!
ROBERT
Folle!
JEANNE
Assez!--Je n’accepte injure ni conseil;
Je sens ma volonté, ma colère, en éveil...
Respecte en moi, Robert, ta sœur, ta sœur aînée.
ROBERT
Non! tu ne seras pas à ce point obstinée!
Est-ce que tu pourrais, est-ce que tu voudras
M’arracher l’avenir que j’ai là, dans mes bras,
Et la désespérer, elle, en me brisant l’âme!
JEANNE
Mais c’est ton égoïsme, et lui seul, qui réclame,
Mon frère!--Et si je viens, moi, te dire à mon tour
«J’aime aussi, moi, mon frère, et j’ai droit à l’amour,»
Peut-être est-ce à ton tour de faire un sacrifice?
ROBERT
Soit. Mais Blanche du moins (rends-lui cette justice)
N’a pas les mêmes torts que moi; tu l’avoueras;
Elle m’aime, elle souffre.
JEANNE
Elle ne t’aime pas.
ROBERT
Ce qu’elle fait, c’est son devoir. Noblesse oblige.
JEANNE
Son devoir, ce serait de t’aimer mieux, te dis-je;
Elle ne t’aime pas ou du moins pas assez...
Quand le destin nous lie à d’heureux fiancés,
C’est pourqu’ils soient plus forts dans toutes les batailles,
Et le jour de défaite est un jour d’épousailles!
ROBERT
Quelle tête de fer elle a!
JEANNE
J’ai reconnu
Qu’il faut ça,--pour défendre un cœur trop ingénu.
Tu disais l’autre jour, tu m’as fait mieux comprendre
Qu’on est lâche aisément, à force d’être tendre!
Le dévoûment n’est bon que s’il produit le bien.
Oui, c’est beau d’être fort!... Je ne céderai rien.
ROBERT
Au nom de l’amitié solide qui nous lie,
O Jeanne!
JEANNE
Et ne crains pas, Robert, que je l’oublie!
ROBERT
D’une amitié que rien jusqu’ici ne troubla...
JEANNE
J’ai pris parfois un peu de peine pour cela.
ROBERT
Au nom de notre mère!...
JEANNE
Ah! le nom de ton père
Nous eût mieux rapprochés!...
ROBERT
Elle me désespère!
_Il s’éloigne. Jeanne s’assied et réfléchit tristement.
Il revient tout à coup vers elle._
ROBERT
Jeanne, veux-tu causer avec Blanche, un moment?
JEANNE
A quoi bon, si tu m’as bien dit son sentiment!
ROBERT
Elle t’aime.
JEANNE, amèrement.
Crois-tu?
ROBERT
Veux-tu que je l’appelle?
JEANNE
Non!
ROBERT
Si.--Tu prendras mieux ce qui te viendra d’elle.
_Jeanne demeure plongée dans ses réflexions. Il sort,
ramène Blanche et disparaît._
SCÈNE V
JEANNE, BLANCHE.
JEANNE
Venez-vous en amie?
BLANCHE
Assurément; pourquoi
Viendrais-je en ennemie?
JEANNE
Êtes-vous contre moi
Ou non?
BLANCHE
Je suis pour toi,--contre ton mariage.
JEANNE
Contre et pour moi! j’entends assez mal ce langage.
Vous vous opposez à mon mariage?
BLANCHE, très ferme.
Oui.
Ou plutôt,--n’ayant pas ce droit,--dès aujourd’hui...
JEANNE, presque méprisante.
Je sais. Vous renoncez... au bonheur de mon frère!...
BLANCHE
La douceur t’allait mieux!
JEANNE
Ma force est le contraire
De la vôtre, qui sait repousser sans retour:
Mon énergie à moi, c’est encor de l’amour!
BLANCHE
Voyons, tu le connais à peine ce jeune homme?
Où, quand l’as-tu jugé? Tu crois l’aimer! En somme,
Tu ne peux pas encor l’aimer si fortement!
C’est ta pitié qui va vers lui!... Du dévoûment?
Prends garde! On ne peut pas être longtemps sublime.
JEANNE
Sais-tu bien depuis quand je l’aime et je l’estime?
BLANCHE, dédaigneuse.
Du jour de la première «ordonnance?»
JEANNE
Mais oui!
Et que peut ce détail si plaisant,--contre lui?
Ce facile dédain m’étonne, sur vos lèvres...
Je souffrais mille morts, le sang brûlé de fièvres;
Il m’aidait à souffrir, il combattait mon mal.
Les misères du corps, eh! oui, c’est trivial!
Mais seul il sait aimer celui qui les supporte
Dans une femme, et l’aime encor malade ou morte!
BLANCHE
C’est très bien, mais...
JEANNE
C’était l’angine, un mal hideux...
On éloigna ma mère et Robert, tous les deux.
Marthe ne voulut pas me quitter, bonne vieille,
Et le brave docteur, l’inconnu de la veille,
Avec mon père, et seul... courbé sur mon chevet,
Respirait l’agonie affreuse!... et me sauvait!...
Ah! j’estime à son prix ce calme et froid courage,
Qui se bat sans éclat, sans faste, sans tapage,
Se dévoue à toute heure, et qui meurt au besoin
En signant «l’ordonnance» au droguiste du coin!
Je ne vous croyais pas capable d’en sourire.
BLANCHE
Nous nous éloignons fort de ce qu’il faudrait dire.
Tu connais ce procès scandaleux?...
JEANNE
Dont il est
La victime,--oui.
BLANCHE
Bien;--et crois-tu, s’il te plaît,
Que tes amis voudront recevoir?...
JEANNE
Je renonce
Aisément à si bons amis!
BLANCHE
Belle réponse
Mais, Jeanne, tu seras réduite à voir... qui donc?
JEANNE
Des vaincus comme nous, des cœurs à l’abandon.
BLANCHE
Tous les gens comme il faut, la belle clientèle,
Vous fuiront.
JEANNE
Nous aurons celle qui n’est pas belle,
Vos méprisés,--les gens comme il n’en faudrait pas!
BLANCHE
Oui, tu réponds à tout! mais tu nous céderas,
O Jeanne,--car ton frère et moi, Jeanne, oui, moi-même,
Tu nous aimes, enfin? Et tu sais si je l’aime!
JEANNE
Épouse-le donc.
BLANCHE
Si tu persistes,--jamais!
JEANNE
Tu ne l’aimes donc pas, Blanche! Si tu l’aimais,
Rien ne t’empêcherait d’être à lui, rien au monde!
De quoi l’accuses-tu? Que ton cœur me réponde!
Quelle faute est la sienne? Est-il autre aujourd’hui
Qu’hier, parce que moi j’épouse (et malgré lui!)
En bonne fiancée, en bonne et brave fille,
Un homme malheureux, mais droit, dont la famille
Commit des fautes?... Tiens, je suis surprise!... En quoi,
Robert, mon frère, a-t-il démérité de toi?
BLANCHE
Fille d’une famille ancienne, noble et haute,
Je n’y verrai jamais de tache par ma faute;
Je n’y veux pas de nom qui trouble mes aïeux
Et rappelle un passé de honte à tous les yeux!
JEANNE
Ce n’est que ton orgueil qui tranche du sublime.
BLANCHE
On doit fuir le scandale: il aggrave le crime.
JEANNE
Fuis le coupable seul!
BLANCHE
Seul,--mais jusqu’en son nom!
JEANNE, avec une sorte de pitié dédaigneuse et irritée.
Ah! toi, tu ne peux pas changer ta race, non!...
Vous ignorez encor la justice nouvelle!
Vous n’avez plus pour vous le Dieu qui se révèle
Et vous ne croyez plus, mais vous ne pensez pas!
Vous répétez, devant la croix qui tend les bras,
Ce que vous ont appris vos livres de prière,
Mais vous êtes sans foi ni raison, sans lumière!
Quant à la charité, la charité pour vous
C’est de donner parfois aux pauvres quelques sous,
Mais la sainte pitié qui va de l’âme à l’âme,
Qui saurait au besoin vivre auprès d’un infâme,
Qui partage les maux d’autrui plus qu’à moitié,
Qu’en faites-vous?... Ma sœur, au nom de la pitié...
BLANCHE, s’éloignant.
Adieu...
JEANNE, courant à elle.
Non! sur ce mot, nous devons nous entendre!
BLANCHE
Il est déjà trop tard pour redevenir tendre,
Et vous m’avez blessée, en le prenant si haut.
JEANNE, d’un accent de tendre prière.
Laisse-moi faire en paix mon devoir: il le faut,
Blanche!--Je t’ai blessée?... eh bien! je t’en supplie,
Pardonne-moi. C’était dans la colère. Oublie;
Et moi j’oublierai tout aussi, je te promets.
BLANCHE
Je le regrette bien pour vous, mais non, jamais
Blanche d’Estrey n’aura cet homme pour beau-frère.
Dans un instant, je vais quitter, avec mon père,
Et pour n’y plus rentrer, cette maison. Adieu.
JEANNE
Le voilà bien, l’orgueil de la race! Oh, mon Dieu
Oui!--et j’avais raison d’en parler tout à l’heure!
Le voilà tout entier. Je supplie et je pleure,
Je parle avec mon cœur?... l’orgueil seul me répond.
Tenez, Blanche, en voyant l’égoïsme profond
Opposer à l’amour des titres de noblesse,
Quelque chose de vous, au fond de moi, me blesse...
Je me sens peuple!... Et j’ai, moi, le remords chrétien
De haïr votre sang, dans la fierté du mien!
BLANCHE
Ces violences-là ne peuvent pas m’atteindre:
Nous savons dédaigner.
JEANNE
Et nous, nous savons plaindre.
_Les deux jeunes filles font un mouvement pour se
séparer de nouveau. Blanche, près de sortir, se
retourne vivement._
BLANCHE
Ah! Jeanne, plains-moi donc! plains-moi de tout ton cœur,
Car j’aime! et je me fais souffrir avec rigueur.
Plains-moi de tout ton cœur, car j’ai l’âme brisée!
Je sors de ce cruel débat, tout épuisée;
Oui, l’éducation, mes préjugés, ma foi,
Les fiertés qu’on m’apprit se révoltent en moi,
Jeanne,--et je ne peux pas les réduire. Impossible!
J’ai fait un long effort pour paraître insensible.
A quoi bon m’attendrir? Je suis faible tout bas:
C’est déjà trop!--Plains-moi, Jeanne... Je ne peux pas!
_Blanche va pour sortir, mais le marquis entre
suivi de Mme Lebonnard._
BLANCHE, seule, sanglotant.
Oh! mon Dieu!...
_Elle tombe dans les bras de son père._
SCÈNE VI
LE MARQUIS, Mme LEBONNARD, BLANCHE, JEANNE.
MADAME LEBONNARD, allant à Jeanne.
Est-ce que?... je ne veux pas le croire!...
Tu persistes malgré cette vilaine histoire?
JEANNE
Oui.
_Elle sort._
SCÈNE VII
LE MARQUIS, BLANCHE, Mme LEBONNARD, ROBERT.
LE MARQUIS, sèchement à Mme Lebonnard.
Elle persiste?
_Robert entre._
MADAME LEBONNARD
Oui.
LE MARQUIS, à sa fille.
Partons, c’en est assez!
_Blanche tombe assise; il reste auprès d’elle avec
Robert._
SCÈNE VIII
LE MARQUIS, BLANCHE, Mme LEBONNARD,
ROBERT, LEBONNARD.
_On commence à entendre la voix de Lebonnard, avant
qu’il soit entré._
LEBONNARD, entrant.
Qui donc a fait pleurer ma fille?
MADAME LEBONNARD
N’accusez
Que votre entêtement, votre imprudence insigne!
SCÈNE IX
LES MÊMES, ANDRÉ.
_Il entre vivement et va droit à Lebonnard. Blanche se
lève à son entrée._
ANDRÉ, s’adressant à Lebonnard.
Pardonnez-moi, monsieur, de forcer la consigne.
LEBONNARD, regardant fixement sa femme; à André.
On vous a refusé ma porte?... Oh! c’est trop fort!
ANDRÉ
J’ai passé malgré tout, et vos gens n’ont pas tort.
_Apercevant le mouvement que fait le marquis vers
la sortie, avec Blanche._
Non, monsieur le marquis; le sujet qui m’amène
Souffre votre présence à tous; nul ne me gêne;
Au contraire. Il est bon que vous soyez tous là.
_A Lebonnard._
J’avais votre parole; eh bien! reprenez-la,
Monsieur. Le fiancé vous dégage lui-même.
Je renonce à la main de votre enfant que j’aime;
Cela pour des motifs...
_A Robert, avec intention._
... que nul de vous n’a faits,
Et dont il me convient de souffrir les effets.
_S’adressant de nouveau à Lebonnard._
Notre accord aurait pu devenir légitime
Par un consentement de famille unanime,
Et certes, j’eusse alors accepté, bras ouverts,
Le bonheur et l’honneur que vous m’avez offerts...
Il en est autrement.--Je n’ai pas à vous dire
Le chagrin qu’on éprouve à fuir ce qu’on désire,
Ni si j’en dois garder un regret éternel...
J’apporte seulement un adieu,--mais formel.
_Il salue profondément et fait un pas vers la porte.
Lebonnard est consterné. Le marquis s’avance vers André._
LE MARQUIS
Et c’est agir, monsieur, en parfait galant homme.
Au fond, nous n’avons tous qu’un avis, mais, en somme,
On doit subir le monde, où rien n’est pour le mieux.
Donc, moi qui suis un peu philosophe, assez vieux,
Et connaisseur en cœurs d’homme, je vous exprime
Mon approbation et toute mon estime.
ANDRÉ, très simplement.
Lorsque ma conscience a, monsieur le marquis,
Décidé que son bon suffrage m’est acquis,
Je n’ai plus besoin d’être approuvé par personne...
_Avec une condescendance polie._
Je ne refuse rien pourtant, de ce que donne,
En fait de sentiments,--un cœur sincère et haut.
BLANCHE, qui examine André avec attention.
Elle l’épousera!
LEBONNARD, très ému, arrêtant André devant la porte.
Monsieur, un dernier mot:
Ma porte, pour vous seul, est ouverte à toute heure...
Nous avons pour cela la raison la meilleure,
C’est qu’entre nous rien n’est changé... Je suis ici
Le seul maître, le seul!... Ne sortez pas ainsi...
Ou du moins sachez bien, du chef de la famille,
Que vous êtes,--pour lui,--le mari de sa fille!
ANDRÉ, résolument.
Merci, monsieur.--Adieu.
LEBONNARD
Non; au revoir.
ANDRÉ
Adieu.
_Il sort._
[Illustration: M. ET Mme SILVAIN.
--«Robert, malheureuse!»
Acte III, scène XI.]
SCÈNE X
LES MÊMES, moins ANDRÉ.
BLANCHE
Adieu, madame. Adieu Robert.
_A Lebonnard._
Adieu, monsieur.
_A Robert._
Je pars désespérée et forte.--Allons, mon père.
_Elle sort._
ROBERT, arrêtant le marquis qui suit sa fille.
Ah! monsieur, dites-moi, que faut-il que j’espère?
LE MARQUIS
Tout ce que je dirais lui serait fort égal
En ce moment.
ROBERT
Pourtant...
LE MARQUIS
Vous la connaissez mal:
Et pour l’instant Dieu seul y pourrait quelque chose!
_Il sort._
ROBERT, se retournant rageusement vers son père.
Et voilà votre ouvrage!
_Il sort violemment par la même porte que le marquis._
SCÈNE XI
LEBONNARD, Mme LEBONNARD.
LEBONNARD, narquois.
Eh! oui, l’on se propose
Et je dispose!
_Il va au fond et abaisse le store sur la glace sans
tain; puis il s’assied près de la table à gauche
et se met à travailler d’un air paisible à la broderie
de sa fille._
MADAME LEBONNARD
Ainsi, votre espoir et le mien,
Vous perdez tout gaîment?
LEBONNARD, tranquille, brodant.
Oh! moi, je ne perds rien!
MADAME LEBONNARD
Comment?
LEBONNARD, très tranquille.
Ma fille aura bientôt l’époux qu’elle aime,
Et vous l’accepterez facilement vous-même.
MADAME LEBONNARD, irritée.
Jamais!--Quoi! j’aurais donc soigné jalousement
Ma réputation, pour perdre en un moment
Le fruit de tant de soins?... J’aurais, toute ma vie,
Marché vers une idée uniquement suivie,
Celle de m’allier à quelque noble nom,
Pour finir par tarer le nôtre? jamais! non,
Non, non!--mille fois non!
LEBONNARD, toujours tranquille et narquois.
Si fait!
MADAME LEBONNARD
Jamais, vous dis-je,
Lebonnard!
LEBONNARD, relevant la tête; très placide et très net.
Mais je suis, moi, le maître--et j’exige.
MADAME LEBONNARD, exaspérée.