TOUS LES DEUX.

Goûte un paisible repos,

Et que ta tombe soit renommée.

(Bélarius revient, chargé du corps de Cloten.)

GUIDÉRIUS.--Nous avons fini les obsèques de Fidèle: venez, déposez-le.

BÉLARIUS.--Voici quelques fleurs: vers minuit nous en apporterons

davantage; les herbes que baigne la froide rosée de la nuit sont plus

propres à joncher les tombeaux.--Jetez ces fleurs sur leurs

visages.--Vous étiez comme ces fleurs, vous qui êtes maintenant flétris:

elles vont se faner comme vous, ces fleurs que nous jetons sur vous.

Venez, allons-nous-en; mettons-nous à genoux à l'écart.--La terre qui

les donna les a repris. Leurs plaisirs sont passés, et leurs peines

aussi.

(Bélarius, Guidérius et Arviragus sortent.)

IMOGÈNE, _se réveillant_.--Oui, mon ami, je vais au havre de Milford;

quel est le chemin?--Je vous remercie.--Par ce détour là-bas?--Je vous

prie, y a-t-il loin encore?--Quoi! encore six milles! Que Dieu ait pitié

de moi!--J'ai marché toute la nuit.--Allons, je vais me reposer ici et

dormir. Mais doucement, point de compagnon de lit... (_Elle voit le

corps de Cloten_.) Dieux et déesses! ces fleurs sont comme les plaisirs

du monde; ce cadavre sanglant est le souci qu'ils cachent. J'espère que

je rêve. Oui, dans mon sommeil, je m'imaginais être la gardienne d'une

caverne, pour faire la cuisine à d'honnêtes créatures. Mais il n'en est

rien; ce n'était qu'une ombre, une vaine image formée des vapeurs du

cerveau. Nos yeux quelquefois sont, comme notre jugement, bien

aveugles!--En vérité, je tremble toujours de peur; ah! s'il reste encore

dans le ciel une goutte de pitié aussi petite que la prunelle d'un

roitelet, redoutables dieux, une petite part pour moi!--Le songe est

encore là; même à présent que je me réveille, il est autour de moi et

comme en moi.--Mais je n'imagine point, je sens. Un homme sans tête! les

habits de Posthumus! Je reconnais la forme de sa jambe; c'est sa main,

son pied de Mercure, ses jarrets de Mars, ses muscles d'Hercule. Mais où

est son visage de Jupiter?--Un meurtre dans le ciel!--Quoi! c'en est

donc fait!--Pisanio, que toutes les malédictions dont Hécube en délire

chargea les Grecs, et les miennes par-dessus le marché, fondent sur ta

tête! C'est toi, oui, c'est toi, qui, avec Cloten, ce démon effréné, as

égorgé ici mon époux!--Qu'écrire et lire soient désormais une trahison!

Le maudit Pisanio avec ses lettres supposées,--le maudit Pisanio,--il a

abattu le haut du grand mât de ce vaisseau le plus noble du monde! O

Posthumus! Hélas! où est ta tête? où est-elle? Hélas! qu'est-ce donc?

Pisanio pouvait aussi bien te percer le coeur et te laisser la tête.

Mais, Pisanio, comment as-tu pu?...--Ah! c'est lui avec Cloten. La

scélératesse et la cupidité ont commis ce forfait... Oh! le crime est

évident, évident! Ce breuvage qu'il me donna, en me le vantant comme un

cordial salutaire, n'ai-je pas éprouvé qu'il est meurtrier pour les

sens? Cela confirme mes soupçons; oui, c'est l'oeuvre de Pisanio et de

Cloten. Oh! laisse, laisse-moi rougir dans ton sang mon pâle visage,

afin que nous paraissions plus affreux à ceux qui pourront nous trouver.

O mon seigneur, mon seigneur!

(Elle retombe évanouie à côté du corps.)

(Lucius s'avance, entouré d'officiers romains, un devin l'accompagne.)

UN CAPITAINE.--Oui, les légions cantonnées dans les Gaules ont sur tes

ordres passé la mer; elles t'attendent ici avec tes vaisseaux au havre

de Milford; elles sont ici prêtes à agir.

LUCIUS.--Mais que mande-t-on de Rome?

L'OFFICIER.--Que le sénat a enrôlé la noblesse d'Italie et des

frontières, volontaires courageux qui promettent de généreux services;

ils viennent sous la conduite du vaillant Iachimo, le frère du prince de

Sienne.

LUCIUS.--Quand les attendez-vous?

L'OFFICIER.--Au premier vent favorable.

LUCIUS.--Cette ardeur nous promet de belles espérances; ordonnez la

revue des forces que nous avons ici, et chargez les officiers d'y

veiller.--Eh bien! seigneur, qu'avez-vous rêvé dernièrement sur

l'entreprise de cette guerre?

LE DEVIN.--La nuit dernière, les dieux eux-mêmes m'ont envoyé une

vision; j'avais jeûné et prié pour obtenir leurs lumières. J'ai vu

l'oiseau de Jupiter, l'aigle romaine, volant de l'orageux midi vers

cette partie de l'occident, se perdre dans les rayons du soleil; ce

songe, si mes péchés ne troublent pas ma prescience, annonce le succès

de l'armée romaine.

LUCIUS.--Ayez souvent de pareils songes, et qu'ils ne soient jamais

trompeurs.--Arrêtez; ah! quel est ce tronc sans tête? Les ruines

annoncent que l'édifice était beau naguère. Quoi! un page aussi, ou

mort, ou assoupi sur ce corps! Mais il est mort plutôt, car la nature a

horreur de partager la couche d'un défunt et de dormir près d'un mort.

Voyons le visage de ce jeune homme.

L'OFFICIER, _qui s'approche et le considère_.--Il est vivant, seigneur.

LUCIUS.--Il va donc nous éclairer sur ce cadavre.--Jeune homme,

instruis-nous de ton sort; il me semble qu'il est de nature à exciter la

curiosité. Quel est ce corps dont tu fais ton oreiller sanglant? Qui est

celui qui, autrement que ne le voulait la noble nature, a défiguré ce

bel ouvrage? Quel intérêt as-tu dans ce triste désastre? Dis, comment

est-il arrivé,--qui est-ce? Toi-même, qui es-tu?

IMOGÈNE.--Je ne suis rien,--ou du moins mieux vaudrait pour moi ne rien

être... Celui-ci était mon maître, un digne et vaillant Breton, massacré

ici par les montagnards. Hélas! il n'y a plus de pareils maîtres. Je

puis errer de l'orient au couchant, implorer du service, essayer de

plusieurs maîtres, les trouver bons, les servir fidèlement, et n'en

retrouver jamais un pareil.

LUCIUS.--Hélas! bon jeune homme, tes plaintes m'émeuvent autant que la

vue de ton maître tout sanglant. Dis-moi son nom, mon ami.

IMOGÈNE.--Richard du Champ. (_A part_.) Si je fais un mensonge, sans

qu'il nuise à personne; j'espère que les dieux qui m'entendent me le

pardonneront. (_A Lucius._) Vous demandez, seigneur...

LUCIUS.--Ton nom!

IMOGÈNE.--Fidèle.

LUCIUS.--Tu prouves que tu mérites ce nom qui s'accorde bien avec ta

fidélité, qui convient également à ton nom. Veux-tu courir ta chance

auprès de moi? je ne te dis pas que tu retrouves un aussi bon maître,

mais sois sûr de n'être pas moins chéri. Des lettres de l'empereur,

qu'il m'enverrait par un consul, ne te recommanderaient pas mieux auprès

de moi que ton propre mérite; viens avec moi.

IMOGÈNE.--Je vous suivrai, seigneur. Mais auparavant, si les dieux le

permettent, je veux dérober mon maître aux mouches, et le cacher dans la

terre aussi avant que pourront creuser ces faibles instruments.

Laissez-moi couvrir son tombeau d'herbes et de feuilles sauvages,

prononcer sur lui prières sur prières, comme je pourrai les dire... et

les répéter deux fois; laissez-moi gémir et pleurer, et après avoir

ainsi quitté son service, je vous suivrai, si vous daignez vous charger

de moi.

LUCIUS.--Oui, bon jeune homme; et je serai plutôt ton père que ton

maître.--Mes amis, cet enfant nous a enseigné les devoirs de l'homme.

Cherchons ici le gazon le plus beau et le plus émaillé de marguerites

que nous pourrons, et creusons un tombeau avec nos piques et nos

pertuisanes; allons, soulevez-le dans vos bras. Jeune homme, c'est toi

qui le recommandes à nos soins, il sera enterré comme des soldats le

peuvent faire; console-toi, essuie tes pleurs. Il est des chutes qui

nous servent à relever plus heureux.

(Ils sortent; Imogène les suit tristement.)

Cymbeline: Tragédie · 第 50 / 60 题