SCÈNE II

A l'entrée de la caverne.

BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS et IMOGÈNE _sortent de la caverne_.

BÉLARIUS, _à Imogène_.--Tu n'es pas bien, demeure ici, dans la caverne;

après notre chasse nous viendrons te retrouver.

ARVIRAGUS.--Reste ici, mon frère; ne sommes-nous pas frères?

IMOGÈNE.--L'homme et l'homme devraient l'être; cependant nous voyons que

l'argile et l'argile diffèrent en dignité, quoique leur poussière soit

la même.--Je suis bien malade.

GUIDÉRIUS.--Allez à la chasse, moi, je veux rester avec lui.

IMOGÈNE.--Je ne suis pas si malade, quoique je ne me sente pas bien;

mais je ne suis pas de ces citadins efféminés qui paraissent morts avant

même d'être malades. Je vous prie, laissez-moi, allez à vos affaires de

tous les jours: interrompre ses habitudes, c'est interrompre tout. Je

suis malade, mais votre présence ne me guérirait pas. La société n'est

pas une consolation pour ceux qui ne sont pas sociables. Je ne suis pas

très-malade, puisque je peux encore en raisonner. Je vous prie,

laissez-moi seul ici, je ne priverai de moi que moi-même, et laissez-moi

mourir puisqu'on y perdra si peu de chose.

GUIDÉRIUS, _à Imogène_.--Je t'aime, je te l'ai dit, et le poids et

l'étendue de mon amour égalent celui dont j'aime mon père.

BÉLARIUS.--Comment? que dis-tu?

ARVIRAGUS.--Si c'est un péché de le dire, seigneur, je prends sur moi la

moitié de la faute de mon bon frère.--Je ne sais pourquoi j'aime ce

jeune homme; mais je vous ai ouï dire que la raison n'entrait pour rien

dans les raisons de l'amour. Le cercueil serait à la porte, et on me

demanderait qui doit mourir, je dirais: Mon père, plutôt que ce jeune

homme!

BÉLARIUS, _à part_.--O noble élan! ô dignité naturelle! inspiration de

grandeur! Les lâches sont pères de lâches, et les êtres vulgaires

n'engendrent que des fils vulgaires; la nature a de la farine et du son,

de la grâce et du rebut; je ne suis point leur père; mais qui est donc

celui qu'ils aiment ainsi plus que moi par une espèce de prodige?--Il

est neuf heures du matin.

ARVIRAGUS.--Mon frère, adieu.

IMOGÈNE.--Je vous souhaite bonne chasse.

ARVIRAGUS.--Et moi une bonne santé. (_A Bélarius_.) Allons, seigneur.

IMOGÈNE, _à part_.--Ce sont là de bonnes créatures! Dieux, que de

mensonges j'ai entendus! Nos courtisans disaient que hors de la cour

tout était sauvage. Expérience, comme tu démens leurs rapports! La mer,

dans son empire, engendre des monstres, et, pour la table, une pauvre

rivière tributaire fournit des poissons aussi exquis. Je souffre

toujours, je souffre au coeur.--Pisanio, je veux essayer de ta drogue.

BÉLARIUS.--Je n'osais pas le presser; il m'a dit qu'il était bien né,

mais tombé dans l'infortune; qu'il était persécuté malhonnêtement, mais

honnête.

GUIDÉRIUS.--Il m'a répondu de même, mais il m'a dit que dans la suite je

pourrais en apprendre davantage.

BÉLARIUS.--Allons, à la plaine, à la plaine. (_A Imogène_.)--Nous allons

te quitter pour ce moment; rentre et repose-toi.

ARVIRAGUS.--Nous ne serons pas longtemps dehors.

BÉLARIUS.--De grâce, ne sois pas malade, car il faut que tu sois

l'économe de notre ménage.

IMOGÈNE.--Malade ou bien portant, je vous reste attaché.

(Imogène rentre dans la caverne.)

BÉLARIUS.--Et tu le seras toujours.--Ce jeune homme, quoique dans le

malheur, paraît issu de nobles ancêtres.

ARVIRAGUS.--Comme sa voix est angélique!

GUIDÉRIUS.--Et comme il fait bien la cuisine! Il a élégamment découpé

nos racines et assaisonné nos bouillons comme si Junon malade avait

réclamé ses soins.

ARVIRAGUS.--Avec quelle noblesse le sourire se mêle à ses soupirs! Comme

si le soupir n'était ce qu'il est que par le regret de n'être pas

sourire; comme si le sourire raillait le soupir de s'éloigner d'un

temple aussi divin pour se mêler aux vents qui sont maudits des

matelots.

GUIDÉRIUS.--Je remarque que la douleur et la patience, enracinées en

lui, entrelacent leurs racines.

ARVIRAGUS.--Patience, deviens la plus forte, et que la douleur, ce

sureau infect, cesse d'enlacer sa racine mourante à celle de la vigne

prospère.

BÉLARIUS.--Il est grand jour, allons, partons.--Qui va là?

(Entre Cloten.)

CLOTEN.--Je ne puis découvrir ces fuyards; ce misérable m'a joué.--Je

succombe.

BÉLARIUS.--Ces fuyards? Est-ce de nous qu'il parle? Je le reconnais à

demi. Oui, c'est Cloten, c'est le fils de la reine. Je crains quelque

embûche; je ne l'ai pas revu depuis tant d'années, et pourtant je suis

certain que c'est lui: on nous tient pour proscrits, éloignons-nous.

GUIDÉRIUS.--Il est tout seul; vous et mon frère, cherchez à découvrir si

quelqu'un l'accompagne; de grâce, allez, et laissez-moi seul avec lui.

(Bélarius et Arviragus sortent.)

CLOTEN.--Arrêtez. Qui êtes-vous, vous qui fuyez? Sans doute quelques

vils montagnards: j'ai ouï parler de ces gens-là. (_A Guidérius_.)--Qui

es-tu, esclave?

GUIDÉRIUS.--Je n'ai jamais fait d'acte plus servile que celui de

répondre au nom _d'esclave_ sans t'assommer.

CLOTEN.--Tu es un brigand, un infracteur des lois, un misérable...

Rends-toi, voleur.

GUIDÉRIUS.--A qui? à toi? Qui es-tu? N'ai-je pas un bras aussi robuste

que le tien,--un coeur aussi fier? Ton langage, je l'avoue, est plus

arrogant; moi, je ne porte point mon poignard dans ma langue. Parle, qui

es-tu donc pour que je doive te céder?

CLOTEN.--Vil insolent, ne me reconnais-tu pas à mes habits?

GUIDÉRIUS.--Non, coquin, ni ton tailleur, qui fut ton grand-père, car il

a fait ces habits qui te font ce que tu es, à ce qu'il me semble.

CLOTEN.--Adroit varlet, ce n'est pas mon tailleur qui les a faits.

GUIDÉRIUS.--Va donc remercier l'homme qui t'en a fait don.--Tu m'as

l'air de quelque fou; il me répugne de te battre.

CLOTEN.--Insolent voleur, apprends mon nom et tremble.

GUIDÉRIUS.--Quel est ton nom?

CLOTEN.--Cloten, coquin!

GUIDÉRIUS.--Eh bien! que Cloten soit ton nom, double coquin, il ne peut

me faire trembler; je serais plus ému si tu étais un crapaud, une vipère

ou une araignée.

CLOTEN.--Pour te confondre de terreur et de honte, apprends que je suis

le fils de la reine.

GUIDÉRIUS.--J'en suis fâché; tu ne parais pas digne de ta naissance.

CLOTEN.--Tu n'as pas peur?

GUIDÉRIUS.--Je ne crains que ceux que je respecte, les sages; je me ris

des fous, je ne les crains pas.

CLOTEN.--Meurs donc.... Quand je t'aurai tué de ma propre main, j'irai

poursuivre ceux qui viennent de fuir devant moi, et je planterai vos

têtes sur les portes de la cité de Lud. Rends-toi, grossier montagnard.

(Ils s'éloignent en combattant.)

(Bélarius et Arviragus rentrent.)

BÉLARIUS.--Il n'y a personne dans la campagne.

ARVIRAGUS.--Personne au monde; vous vous serez mépris, sûrement.

BÉLARIUS.--Je ne sais; il y a bien des années que je ne l'ai vu, mais le

temps n'a rien effacé des traits que son visage avait jadis; les

saccades de sa voix et la précipitation de ses paroles...--Je suis

certain que c'était Cloten.

ARVIRAGUS.--Nous les avions laissés ici; je souhaite que mon frère

vienne à bout de lui; vous dites qu'il est si féroce.

BÉLARIUS.--Je veux dire qu'à peine devenu un homme fait il ne craignait

pas des dangers menaçants; car souvent les effets du jugement sont la

cause de la peur. Mais voilà ton frère.

(Guidérius paraît de loin tenant la tête de Cloten.)

GUIDÉRIUS.--Ce Cloten était un imbécile, une bourse vide; il n'y avait

point d'argent dedans; Hercule lui-même n'aurait pu lui faire sauter la

cervelle, il n'en avait point. Et cependant, si j'en avais moins fait,

cet imbécile eût porté ma tête comme je porte la sienne.

BÉLARIUS.--Qu'as-tu fait?

GUIDÉRIUS.--Je le sais à merveille, ce que j'ai fait. J'ai coupé la tête

à un Cloten, qui se disait fils de la reine, qui m'appelait traître,

montagnard, et qui jurait que de sa main il nous saisirait tous et

ferait sauter nos têtes de la place où, grâce aux dieux, elles sont

encore, pour les planter sur les murs de la cité de Lud.

BÉLARIUS.--Nous sommes tous perdus!

GUIDÉRIUS.--Eh! mais, mon père, qu'avons-nous donc à perdre que ce qu'il

jurait de nous ôter, la vie? La loi ne nous protége pas; pourquoi donc

aurions-nous la faiblesse de souffrir qu'un insolent morceau de chair

nous menace d'être à la fois juge et bourreau, et d'exécuter lui seul

tout ce que nous pourrions craindre des lois?--Mais quelle suite

avez-vous découvert dans les bois?

BÉLARIUS.--Nous n'avons pas pu apercevoir une âme; mais, en saine

raison, il est impossible qu'il n'ait pas quelque escorte. Quoique son

caractère ne fût que changement continuel, et toujours du mauvais au

pire, cependant la folie, la déraison la plus complète eût pu seule

l'amener ici sans suite. Il se pourrait qu'on eût dit à la cour que les

hommes qui habitaient ici dans une caverne, et vivaient ici de leur

chasse, étaient des proscrits qui pourraient un jour former un parti

redoutable; lui, à ce récit, aura pu éclater, car c'est là son

caractère, et jurer qu'il viendrait nous chercher. Mais pourtant il

n'est pas probable qu'il y soit venu seul, qu'il ait osé l'entreprendre,

et qu'on l'ait souffert. Nous avons donc de bonnes raisons de craindre

que ce corps n'ait une queue plus dangereuse que sa tête.

ARVIRAGUS.--Que l'événement arrive tel que le prévoient les dieux; quel

qu'il soit, mon frère a bien fait.

BÉLARIUS.--Je n'avais pas envie de chasser aujourd'hui, la maladie du

jeune Fidèle m'a fait trouver le chemin bien long.

GUIDÉRIUS.--Avec sa propre épée, qu'il brandissait autour de ma gorge,

je lui ai enlevé la tête; je vais la jeter dans l'anse qui est derrière

notre rocher; qu'elle aille à la mer dire aux poissons qu'elle

appartient à Cloten, le fils de la reine. C'est là tout le cas que j'en

fais.

(Il sort.)

BÉLARIUS.--Je crains que sa mort ne soit vengée. Polydore, je voudrais

que tu n'eusses pas fait ce coup, quoique la valeur t'aille à merveille.

ARVIRAGUS.--Moi, je voudrais l'avoir fait, dût la vengeance tomber sur

moi seul!--Polydore, je t'aime en frère, mais je suis jaloux de cet

exploit: tu me l'as volé. Je voudrais que toute la vengeance à laquelle

la force humaine peut résister fondit sur nous et nous mit à l'épreuve.

BÉLARIUS.--Allons, c'est une chose faite.--Nous ne chasserons plus

aujourd'hui: ne cherchons point des dangers là où il n'y a pas de

profit. (_A Arviragus_.)--Je te prie, retourne à notre rocher; Fidèle et

toi, vous serez les cuisiniers; moi je vais rester ici et attendre que

cet impétueux Polydore revienne, et je l'amène à l'instant pour dîner.

ARVIRAGUS.--Pauvre Fidèle, que nous avons laissé malade, je vais le

retrouver avec plaisir! Pour lui rendre ses couleurs, je verserais le

sang d'une paroisse de Clotens, et croirais mériter des éloges comme

pour un acte de charité.

(Il sort.)

BÉLARIUS.--O déesse, divine nature, comme tu te manifestes dans ces deux

fils de roi! Ils sont doux comme les zéphyrs, lorsqu'ils murmurent sous

la violette sans même agiter sa tête flexible; mais quand leur sang

royal s'allume, ils deviennent aussi fougueux que le plus impétueux des

vents, qui saisit par la cime le pin de la montagne et le courbe

jusqu'au fond du vallon. C'est un prodige qu'un instinct secret les

forme ainsi sans leçons à la royauté, à l'honneur, dont ils n'ont point

reçu de préceptes, à la politesse, dont ils n'ont point vu d'exemple, à

la valeur, qui croît en eux comme une plante sauvage, et qui a déjà

produit une aussi riche moisson que si on l'avait semée. Cependant, je

voudrais bien savoir ce que nous présage la présence de Cloten ici, et

ce que nous amènera sa mort. (Guidérius rentre.)

GUIDÉRIUS.--Où est mon frère? Je viens de plonger dans le torrent cette

lourde tête de Cloten, et de l'envoyer en ambassade à sa mère, comme

otage, en attendant le retour de son corps.

(Musique solennelle.)

BÉLARIUS.--Qu'entends-je! mon instrument! Écoutons, Polydore! il

résonne... Mais à quelle occasion Cadwal... Écoutons.

GUIDÉRIUS.--Mon frère est-il au logis?

BÉLARIUS.--Il vient de s'y rendre.

GUIDÉRIUS.--Que veut-il dire? Depuis la mort de ma mère bien-aimée, cet

instrument n'a pas parlé... Pour ces sons solennels, il faudrait un

événement solennel... De quoi s'agit-il? des airs de triomphes pour des

riens, et des lamentations pour des caprices! C'est la joie des singes

et le chagrin des enfants. Cadwal est-il fou?

Cymbeline: Tragédie · 第 36 / 60 题