SCÈNE VI

Devant la caverne de Bélarius.

_Entre_ IMOGÈNE _en habit d'homme_.

IMOGÈNE.--Je vois que la vie d'un homme est pénible; je me suis

fatiguée, et ces deux nuits la terre m'a servi de lit. Je serais malade

si ma résolution ne me soutenait. O Milford! lorsque du sommet de la

montagne Pisanio te montrait à moi, tu étais à la portée de ma vue! ô

Jupiter! je crois que les murs fuient devant les malheureux; ceux du

moins, où ils trouveraient des secours. Deux mendiants m'ont dit que je

ne pouvais pas me tromper de chemin. Les pauvres gens, accablés de

misère, peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont un châtiment ou

une épreuve? Oui, il n'y aurait rien d'étonnant, puisque les riches

mêmes disent à peine la vérité. Tromper dans l'abondance est un plus

grand crime que de mentir pressé par la misère; et la fausseté chez les

rois est bien plus criminelle que chez les mendiants. Mon cher seigneur,

et toi aussi tu es du nombre des hommes perfides!.... Maintenant que je

songe à toi, ma faim est passée; il y a un moment, j'étais prête à

défaillir d'épuisement. Mais que vois-je?--Un sentier mène à cette

caverne!--C'est quelque repaire sauvage.--Je ferais mieux de ne pas

appeler. Je n'ose appeler.--Pourtant la faim, tant qu'elle n'a pas

triomphé de la nature, rend intrépide. La paix et l'abondance engendrent

les lâches; la nécessité fut toujours la mère de l'audace. Holà, qui est

ici? S'il y a quelque être civilisé, parlez; si vous êtes sauvages,

prenez ou rendez-moi la vie. Holà?.... Nulle réponse.--Alors, je vais

entrer. Il vaut mieux tirer mon épée; si mon ennemi craint le fer autant

que moi, à peine osera-t-il l'envisager. Accorde-moi pareil ennemi, ciel

propice!

(Elle entre dans la caverne.)

BÉLARIUS, _revenant de la chasse_.--C'est toi, Polydore, qui as été le

meilleur chasseur, et tu es le roi de la fête. Cadwal et moi nous serons

ton cuisinier et ton domestique, c'est ce qui est convenu. L'industrie

cesserait bientôt de prodiguer ses sueurs et périrait sans le salaire

pour lequel elle travaille. Entrons; notre appétit donnera de la saveur

à ces aliments grossiers. La lassitude dort profondément sur les

cailloux, tandis que la mollesse inquiète trouve dur un oreiller de

duvet. Que la paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-même!

GUIDÉRIUS.--Je suis excédé de lassitude.

ARVIRAGUS.--Je suis affaibli par la fatigue, mais l'appétit est

vigoureux.

GUIDÉRIUS.--Il nous reste dans la caverne de la viande froide; nous nous

en repaîtrons en attendant que notre chasse soit cuite.

BÉLARIUS, _regardant dans la caverne_.--Arrêtez, n'entrez pas.... Si je

ne le voyais pas manger nos provisions, je croirais que c'est une fée.

GUIDÉRIUS.--Qu'y a-t-il donc, seigneur?

BÉLARIUS.--Par Jupiter, un ange! ou si ce n'est pas un ange, c'est le

modèle des beautés de la terre! Voyez la divinité, sous les traits d'un

jeune adolescent.

(Imogène s'avance à l'entrée de la caverne.)

IMOGÈNE, _suppliante_.--Bons chasseurs, ne me faites point de mal. Avant

d'entrer ici, j'ai appelé, et mon intention était de demander ou

d'acheter ce que j'ai pris. En vérité, je n'ai rien dérobé, et je

n'aurais rien pris, quand j'aurais l'or semé par terre. Voilà de

l'argent pour ce que j'ai mangé: j'aurais laissé cet argent sur la

table, aussitôt que j'aurais eu fini mon repas, et je serais parti en

priant le ciel pour l'hôte qui m'avait nourri.

GUIDÉRIUS.--De l'argent, jeune homme?

ARVIRAGUS.--Que tout l'argent et l'or deviennent de la fange: il ne vaut

pas mieux, excepté pour ceux qui adorent des dieux de fange.

IMOGÈNE.--Je le vois, vous êtes fâché. Apprenez que si vous me tuez pour

ma faute, je serais mort si je ne l'avais pas commise.

BÉLARIUS.--Où allez-vous?

IMOGÈNE.--Au havre de Milford.

BÉLARIUS.--Quel est votre nom?

IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.--J'ai un parent qui part pour l'Italie: il

s'embarque à Milford: j'allais le rejoindre lorsque, épuisé par la faim,

je suis tombé dans cette faute.

BÉLARIUS.--Je te prie, beau jeune homme, ne nous crois pas des rustres,

et ne juge pas de la bonté de nos âmes sur l'aspect de l'antre où nous

vivons. La rencontre est heureuse. Il est presque nuit; tu feras

meilleure chère avant ton départ, et nous te remercierons d'être resté

pour la partager.--Mes enfants, souhaitez-lui la bienvenue.

GUIDÉRIUS.--Jeune homme, si tu étais une femme, je te ferais la cour

sans relâche, jusqu'à ce que je fusse ton époux. Franchement, je dis ce

que je ferais.

ARVIRAGUS.--Moi, je suis satisfait de ce qu'il est un homme. Je

l'aimerai comme un frère, et, l'accueil que je ferais à mon frère après

une longue absence, tu le recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois

joyeux; car tu rencontres ici des amis.

IMOGÈNE, _à part_.--Des amis! Ah! si c'étaient mes frères! que le ciel

n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants de mon père! alors le prix de

ma personne eût été moins grand, et par là plus en rapport avec toi,

Posthumus.

BÉLARIUS.--Il souffre de quelque chagrin.

GUIDÉRIUS.--Que je voudrais l'en affranchir!

ARVIRAGUS.--Et moi aussi, quel qu'il fût, et quoi qu'il m'en coûtât de

peines et de dangers! Dieux!

BÉLARIUS.--Écoutez-moi, mes enfants.

(Il leur parle à l'oreille et s'éloigne d'eux.)

IMOGÈNE.--Des grands de la cour qui n'auraient pour palais que cette

étroite caverne, qui se serviraient eux-mêmes, et qui, renonçant à ces

frivoles tributs de l'inconstante multitude, posséderaient la vertu que

leur assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser ces deux

jeunes gens. Pardonnez, grands dieux! mais je voudrais changer de sexe,

pour vivre ici avec eux, puisque Posthumus est perfide.

BÉLARIUS.--Il en sera ainsi.--Allons apprêter notre gibier.--(_Il se

rapproche avec eux d'Imogène_.) Beau jeune homme, entrons. La

conversation fatigue lorsqu'on est à jeun: après le souper, nous te

demanderons poliment ton histoire, et tu nous en diras ce qu'il te

plaira.

GUIDÉRIUS.--Je te prie, entre avec nous.

ARVIRAGUS.--La nuit est moins bienvenue pour le hibou, et le matin pour

l'alouette.

IMOGÈNE.--Je vous rends grâces.

ARVIRAGUS.--Je t'en prie, approche.

(Tous trois entrent dans la caverne.)

Cymbeline: Tragédie · 第 31 / 60 题