Devant la caverne de Bélarius.
_Entre_ IMOGÈNE _en habit d'homme_.
IMOGÈNE.--Je vois que la vie d'un homme est pénible; je me suis
fatiguée, et ces deux nuits la terre m'a servi de lit. Je serais malade
si ma résolution ne me soutenait. O Milford! lorsque du sommet de la
montagne Pisanio te montrait à moi, tu étais à la portée de ma vue! ô
Jupiter! je crois que les murs fuient devant les malheureux; ceux du
moins, où ils trouveraient des secours. Deux mendiants m'ont dit que je
ne pouvais pas me tromper de chemin. Les pauvres gens, accablés de
misère, peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont un châtiment ou
une épreuve? Oui, il n'y aurait rien d'étonnant, puisque les riches
mêmes disent à peine la vérité. Tromper dans l'abondance est un plus
grand crime que de mentir pressé par la misère; et la fausseté chez les
rois est bien plus criminelle que chez les mendiants. Mon cher seigneur,
et toi aussi tu es du nombre des hommes perfides!.... Maintenant que je
songe à toi, ma faim est passée; il y a un moment, j'étais prête à
défaillir d'épuisement. Mais que vois-je?--Un sentier mène à cette
caverne!--C'est quelque repaire sauvage.--Je ferais mieux de ne pas
appeler. Je n'ose appeler.--Pourtant la faim, tant qu'elle n'a pas
triomphé de la nature, rend intrépide. La paix et l'abondance engendrent
les lâches; la nécessité fut toujours la mère de l'audace. Holà, qui est
ici? S'il y a quelque être civilisé, parlez; si vous êtes sauvages,
prenez ou rendez-moi la vie. Holà?.... Nulle réponse.--Alors, je vais
entrer. Il vaut mieux tirer mon épée; si mon ennemi craint le fer autant
que moi, à peine osera-t-il l'envisager. Accorde-moi pareil ennemi, ciel
propice!
(Elle entre dans la caverne.)
BÉLARIUS, _revenant de la chasse_.--C'est toi, Polydore, qui as été le
meilleur chasseur, et tu es le roi de la fête. Cadwal et moi nous serons
ton cuisinier et ton domestique, c'est ce qui est convenu. L'industrie
cesserait bientôt de prodiguer ses sueurs et périrait sans le salaire
pour lequel elle travaille. Entrons; notre appétit donnera de la saveur
à ces aliments grossiers. La lassitude dort profondément sur les
cailloux, tandis que la mollesse inquiète trouve dur un oreiller de
duvet. Que la paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-même!
GUIDÉRIUS.--Je suis excédé de lassitude.
ARVIRAGUS.--Je suis affaibli par la fatigue, mais l'appétit est
vigoureux.
GUIDÉRIUS.--Il nous reste dans la caverne de la viande froide; nous nous
en repaîtrons en attendant que notre chasse soit cuite.
BÉLARIUS, _regardant dans la caverne_.--Arrêtez, n'entrez pas.... Si je
ne le voyais pas manger nos provisions, je croirais que c'est une fée.
GUIDÉRIUS.--Qu'y a-t-il donc, seigneur?
BÉLARIUS.--Par Jupiter, un ange! ou si ce n'est pas un ange, c'est le
modèle des beautés de la terre! Voyez la divinité, sous les traits d'un
jeune adolescent.
(Imogène s'avance à l'entrée de la caverne.)
IMOGÈNE, _suppliante_.--Bons chasseurs, ne me faites point de mal. Avant
d'entrer ici, j'ai appelé, et mon intention était de demander ou
d'acheter ce que j'ai pris. En vérité, je n'ai rien dérobé, et je
n'aurais rien pris, quand j'aurais l'or semé par terre. Voilà de
l'argent pour ce que j'ai mangé: j'aurais laissé cet argent sur la
table, aussitôt que j'aurais eu fini mon repas, et je serais parti en
priant le ciel pour l'hôte qui m'avait nourri.
GUIDÉRIUS.--De l'argent, jeune homme?
ARVIRAGUS.--Que tout l'argent et l'or deviennent de la fange: il ne vaut
pas mieux, excepté pour ceux qui adorent des dieux de fange.
IMOGÈNE.--Je le vois, vous êtes fâché. Apprenez que si vous me tuez pour
ma faute, je serais mort si je ne l'avais pas commise.
BÉLARIUS.--Où allez-vous?
IMOGÈNE.--Au havre de Milford.
BÉLARIUS.--Quel est votre nom?
IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.--J'ai un parent qui part pour l'Italie: il
s'embarque à Milford: j'allais le rejoindre lorsque, épuisé par la faim,
je suis tombé dans cette faute.
BÉLARIUS.--Je te prie, beau jeune homme, ne nous crois pas des rustres,
et ne juge pas de la bonté de nos âmes sur l'aspect de l'antre où nous
vivons. La rencontre est heureuse. Il est presque nuit; tu feras
meilleure chère avant ton départ, et nous te remercierons d'être resté
pour la partager.--Mes enfants, souhaitez-lui la bienvenue.
GUIDÉRIUS.--Jeune homme, si tu étais une femme, je te ferais la cour
sans relâche, jusqu'à ce que je fusse ton époux. Franchement, je dis ce
que je ferais.
ARVIRAGUS.--Moi, je suis satisfait de ce qu'il est un homme. Je
l'aimerai comme un frère, et, l'accueil que je ferais à mon frère après
une longue absence, tu le recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois
joyeux; car tu rencontres ici des amis.
IMOGÈNE, _à part_.--Des amis! Ah! si c'étaient mes frères! que le ciel
n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants de mon père! alors le prix de
ma personne eût été moins grand, et par là plus en rapport avec toi,
Posthumus.
BÉLARIUS.--Il souffre de quelque chagrin.
GUIDÉRIUS.--Que je voudrais l'en affranchir!
ARVIRAGUS.--Et moi aussi, quel qu'il fût, et quoi qu'il m'en coûtât de
peines et de dangers! Dieux!
BÉLARIUS.--Écoutez-moi, mes enfants.
(Il leur parle à l'oreille et s'éloigne d'eux.)
IMOGÈNE.--Des grands de la cour qui n'auraient pour palais que cette
étroite caverne, qui se serviraient eux-mêmes, et qui, renonçant à ces
frivoles tributs de l'inconstante multitude, posséderaient la vertu que
leur assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser ces deux
jeunes gens. Pardonnez, grands dieux! mais je voudrais changer de sexe,
pour vivre ici avec eux, puisque Posthumus est perfide.
BÉLARIUS.--Il en sera ainsi.--Allons apprêter notre gibier.--(_Il se
rapproche avec eux d'Imogène_.) Beau jeune homme, entrons. La
conversation fatigue lorsqu'on est à jeun: après le souper, nous te
demanderons poliment ton histoire, et tu nous en diras ce qu'il te
plaira.
GUIDÉRIUS.--Je te prie, entre avec nous.
ARVIRAGUS.--La nuit est moins bienvenue pour le hibou, et le matin pour
l'alouette.
IMOGÈNE.--Je vous rends grâces.
ARVIRAGUS.--Je t'en prie, approche.
(Tous trois entrent dans la caverne.)