IMOGÈNE.--Tu me disais, quand nous sommes descendus de cheval, que nous
étions tout près du port. Le désir qu'avait ma mère de me voir
pour la première fois n'était pas aussi violent que celui que
j'éprouve.--Pisanio! mon ami, où est Posthumus!--A quoi penses-tu pour
tressaillir ainsi? Pourquoi ce soupir échappé du fond de ton coeur? Un
visage en peinture qui te ressemblerait annoncerait un homme en proie à
une perplexité au delà de toute imagination! Donne à ta physionomie une
expression moins effrayante, avant que le trouble gagne mes sens plus
rassis. Qu'y a-t-il? Pourquoi me présentes-tu cet écrit avec un regard
aussi sinistre? S'il m'apporte des nouvelles agréables[16], annonce-les
moi par un sourire; si elles sont funestes, tu n'as qu'à garder cette
expression. (_Elle prend la lettre_.) L'écriture de mon mari! Cette
détestable Italie, décriée par ses poisons, l'aura trompé; sans doute,
il est dans quelque fâcheuse extrémité. Homme[17], parle; tes paroles
peuvent adoucir quelque extrémité qui me tuerait si je la lisais.
[Note 16: _Summer's news_, nouvelles d'été, nouvelles de beau temps,
bonnes nouvelles.]
[Note 17: _Man_. Les Espagnols disent aussi _hombre_, en s'adressant
à un inférieur qu'on ne connaît pas; et, dans le style ordinaire. On dit
en France: Hé! l'homme!]
PISANIO.--Je vous prie, lisez. Et vous allez voir en moi un homme bien
malheureux, bien méprisé par le sort!
IMOGÈNE, _lisant_.--«Ta maîtresse, Pisanio, s'est prostituée dans mon
lit. Les preuves en reposent au fond de mon coeur sanglant. Je ne parle
pas sur de faibles soupçons; mais d'après des preuves aussi fortes que
ma douleur, et aussi certaines que l'espoir de ma vengeance. Cette
vengeance, Pisanio, tu dois t'en charger pour moi. Si son manque de foi
n'a pas corrompu la tienne, que tes mains lui ôtent la vie. Je t'en
fournirai l'occasion au port de Milford. Je lui écris de s'y rendre:
arrivés là, si tu crains de frapper et de me donner la preuve certaine
que c'est fait, tu es l'agent de son déshonneur, et je te tiens pour
aussi déloyal qu'elle.»
PISANIO.--Quel besoin aurais-je de tirer l'épée? Ce papier lui a déjà
coupé la gorge; non, c'est la calomnie, dont le tranchant est plus aigu
que le poignard; dont la langue a plus de venin que tous les serpents du
Nil; sa voix vole sur les vents et va séduire tous les coins du monde.
Rois, reines, empires, vierges, matrones, cette vipère empoisonne tout;
elle se glisse jusque dans le secret des tombeaux.--Madame, comment vous
trouvez-vous?
IMOGÈNE.--Infidèle à sa couche! Qu'est-ce qu'être infidèle?--Est-ce d'y
veiller les nuits en songeant à lui? d'y pleurer d'heure en heure? et si
le sommeil saisit la nature accablée, l'interrompre aussitôt par un rêve
effrayant dont il est l'objet, et me réveiller en pleurant: est-ce là
être infidèle à sa couche? est-ce cela?
PISANIO.--Hélas! vertueuse dame!
IMOGÈNE.--Moi, infidèle? Ta conscience,--Iachimo, est témoin... Tu
l'accusas d'infidélité, et dès lors tu parus à mes yeux un misérable;
aujourd'hui ton visage me semble assez agréable. Quelque geai[18]
d'Italie, qui a eu le fard pour mère, l'aura trahi; et moi, malheureuse,
je suis passée de mode, un vêtement suranné, trop riche pour être
suspendu aux murailles, et qu'il vaut mieux découdre, mettre en pièces.
Oh! les serments des hommes sont des traîtres qui perdent les femmes!
ton inconstance, ô mon époux, va faire croire que toute apparence
vertueuse couvre une trahison, qu'elle est étrangère au visage qui
l'emprunte, et que c'est un piège tendu aux femmes.
[Note 18: Quelque geai, quelque femme parée non par la nature, mais
par le fard.]
PISANIO.--Ma chère maîtresse, écoutez-moi.
IMOGÈNE.--Jadis, après la trahison d'Énée, tous les hommes fidèles et
honnêtes furent crus perfides comme lui; les pleurs du fourbe Sinon
décrièrent bien des larmes sincères et privèrent de pitié le véritable
malheur. Ainsi, toi, Posthumus, ton exemple fera calomnier tous les
hommes vertueux; des amants généreux et fidèles seront tenus pour
traîtres et parjures, d'après ton crime.--Viens, Pisanio; sois fidèle,
exécute les ordres de ton maître; et quand tu le reverras, raconte-lui
un peu mon obéissance. Vois, c'est moi qui tire ton épée moi-même,
prends-la, ouvre mon coeur, asile innocent de mon amour. Ne crains rien;
il n'y reste plus autre chose que le désespoir; ton maître n'y est plus,
lui qui en était le trésor! Fais ce qu'il t'ordonne: frappe... Peut-être
serais-tu brave dans une cause plus juste; mais en ce moment tu parais
lâche.
PISANIO.--Loin de moi, vil instrument. Tu ne damneras pas ma main.
IMOGÈNE.--Mais il faut que je meure, et si je ne meurs pas de ta main,
tu n'obéis pas à ton maître. Il est contre le suicide une défense divine
qui intimide mon faible bras.--Viens, voilà mon coeur; il y a quelque
chose devant... attends, attends; je ne veux aucune défense, je suis
prête, comme le fourreau, à recevoir l'épée. Qu'y a-t-il là? les lettres
de Posthumus fidèle toutes changées en parjures. Loin de moi,
corruptrices de ma foi, vous ne reposerez plus sur mon coeur. C'est donc
ainsi que de pauvres insensées croient de perfides maîtres! Mais si la
malheureuse qui est trahie souffre cruellement de la trahison, le
traître en est puni par des maux plus grands encore. Et toi, Posthumus,
qui as soulevé ma désobéissance contre le roi, et qui m'as fait
repousser des princes mes égaux, tu reconnaîtras un jour que ce n'était
pas, de ma part, un fait ordinaire, mais un sacrifice rare; et je
m'afflige, en songeant combien un jour, lorsque tu seras dégoûté de
celle qu'aujourd'hui tu caresses, combien alors mon souvenir tourmentera
ta mémoire.--Je t'en conjure, hâte-toi, l'agneau implore le boucher. Où
est ton poignard? Tu es trop lent à obéir à ton maître, lorsque je
désire la même chose.
PISANIO.--O gracieuse dame! depuis que j'ai reçu l'ordre d'exécuter
cette action, je n'ai pas fermé l'oeil.
IMOGÈNE.--Exécute-la, et va te coucher après.
PISANIO.--Je veillerais plutôt jusqu'à en perdre la vue.
IMOGÈNE.--Pourquoi donc t'en charger? Pourquoi m'avoir fait parcourir en
vain tant de milles sous un faux prétexte? Le lieu, ma fuite, ton voyage
et la fatigue du cheval, tout l'invite; le trouble aussi où mon absence
aura jeté toute la cour; je n'y retournerai jamais, mon parti est pris.
Pourquoi t'es-tu engagé si avant, pour détendre ton arc lorsque tu es en
posture, et que la biche désignée est devant toi?
PISANIO.--Pour gagner le temps d'éluder un si funeste emploi, et, durant
cet intervalle, j'ai cherché un expédient. Ma chère maîtresse,
écoutez-moi avec patience.
IMOGÈNE.--Parle jusqu'à lasser ta langue; parle: je me suis entendu
nommer une prostituée; mon oreille, frappée à faux, ne peut plus
recevoir ni blessure plus cruelle, ni baume qui guérisse celle-là.
Parle.
PISANIO.--Eh bien, madame, je pensais que vous ne retourneriez point sur
vos pas.
IMOGÈNE.--C'était probable, puisque tu m'amenais ici pour me tuer.
PISANIO.--Non, non; mais si j'étais aussi sage qu'honnête, mon expédient
tournerait bien.--Il est impossible que mon maître ne soit pas trompé;
quelque scélérat, consommé dans son art, vous a fait à tous deux cette
maudite injure.
IMOGÈNE.--Quelque courtisane romaine...
PISANIO.--Non, sur ma vie, je lui manderai seulement que vous êtes
morte, et je lui en enverrai quelque indice sanglant; car tel est
l'ordre qu'il m'a donné; votre absence de la cour confirmera mon récit.
IMOGÈNE.--Mais, honnête Pisanio, que ferai-je pendant ce temps-là? Où
habiterai-je? Comment vivrai-je, ou quelle consolation aurai-je dans la
vie, après que je serai morte pour mon époux?
PISANIO.--Si vous retournez à la cour...
IMOGÈNE.--Plus de cour, plus de père; je ne veux plus de démêlés avec
cet insupportable seigneur, cet être nul, ce Cloten dont la poursuite
était pour moi plus effrayante qu'un siège.
PISANIO.--Et si vous renoncez à la cour, vous ne pourrez pas alors
rester en Bretagne.
IMOGÈNE.--Où irais-je, alors? Le soleil ne luit-il que sur la Bretagne
seule? N'est-ce que dans la Bretagne qu'il y a des jours et des nuits?
Dans le grand livre du monde, notre Bretagne paraît en faire partie,
sans y être comprise; c'est un nid de cygne sur un grand étang. Crois,
je te prie, qu'il existe des hommes hors de la Bretagne.
PISANIO.--Je suis bien aise que vous songiez à quelque autre lieu.
Lucius, l'ambassadeur romain, arrive demain au havre de Milford; si vous
pouviez conformer votre extérieur à l'état de votre fortune, et cacher
sous le déguisement cette grandeur qui ne peut se montrer sans péril,
vous marcheriez dans une route agréable où vous pourriez voir bien des
choses... Peut-être seriez-vous tout près des lieux où habite Posthumus;
ou si vous ne pouviez voir de vos yeux ses actions, assez près du moins
pour que la renommée apportât d'heure en heure, à votre oreille, le
récit fidèle de toutes ses démarches.
IMOGÈNE.--Oh! pour arriver là, malgré les dangers que peut courir ma
modestie, ce n'est pas sa mort, et je hasarderai tout.
PISANIO.--Eh bien! alors, voici mon expédient. Il vous faut oublier que
vous êtes une femme, passer du commandement à l'obéissance, dépouiller
cette crainte et cette délicatesse, attributs de toutes les femmes, ou
qui sont, à vrai dire, la femme elle-même, et affecter un courage badin,
être vif à la répartie, impertinent et querelleur comme une belette[19];
oui, il vous faut oublier aussi ce trésor précieux de vos joues et les
exposer... (O coeur barbare! mais hélas! point de remède) aux ardeurs
empressées de Titan, qui prodigue à tous ses baisers; il vous faut
renoncer à vos atours élégants et étudiés, qui rendaient la grande Junon
jalouse.
[Note 19: On a vu des belettes devenir domestiques comme les chats,
et faire la guerre aux rats et à la vermine.]
IMOGÈNE.--Ah! sois bref, je vois ton but, et déjà je me sens presque un
homme.
PISANIO.--Commencez d'abord par le paraître. Prévoyant ceci, j'avais
préparé un pourpoint, un chapeau, un haut-de-chausses et tout ce qui
s'en suit; nous trouverons cela dans mon sac de voyage. Voulez-vous,
dans ce travestissement et empruntant de votre mieux tous les dehors
d'un jeune homme de votre âge, vous présenter devant le noble Lucius,
lui demander de l'emploi, lui dire quels sont vos talents: il les
connaîtra bientôt si son oreille est sensible aux charmes de la musique.
Je n'en doute point, il vous adoptera avec joie; car il est honorable,
et, qui plus est, très-saint. Quant à vos ressources à l'étranger, vous
me savez riche; je ne manquerai jamais à vos besoins présents ni à ceux
de l'avenir.
IMOGÈNE.--Tu es toute la consolation que les dieux me laissent. De
grâce, éloigne-toi, il y aurait encore bien des choses à considérer;
mais nous ferons tout ce que le temps nous permettra. Je m'enrôle dans
cette entreprise et je la soutiendrai avec le courage d'un prince.
Séparons-nous, je te prie.
PISANIO.--Allons, madame, il faut nous faire de courts adieux, de peur,
si on remarquait mon absence, que je ne fusse soupçonné d'avoir aidé
votre évasion de la cour.--Ma noble maîtresse, prenez cette boîte, je
l'ai reçue de la reine, elle renferme un suc précieux; si vous êtes
malade en mer ou que vous ayez mal à l'estomac sur terre, une gorgée de
cette liqueur dissipera votre indisposition. Cherchez quelque ombrage et
allez vous revêtir de vos habits d'homme. Puissent les dieux vous
inspirer la meilleure conduite!
IMOGÈNE.--Ainsi soit-il. Je te remercie.
(Ils sortent.)