SCÈNE IV

Rome.--Appartement de la maison de Philario.

_Entrent_ POSTHUMUS et PHILARIO.

POSTHUMUS.--N'ayez aucune crainte, seigneur; je voudrais être sûr de

fléchir le roi comme je suis certain que l'honneur d'Imogène restera

inviolable.

PHILARIO.--Quels moyens employez-vous pour fléchir le roi?

POSTHUMUS.--Aucun; que de me soumettre aux révolutions des temps; de

trembler pendant cet hiver, en souhaitant de voir renaître des jours

plus chauds. Cette espérance que trouble la crainte est la stérile

reconnaissance dont je paye votre amitié; si elle m'abandonne, il faudra

que je meure votre débiteur.

PHILARIO.--Vos vertus et votre société acquittent avec usure tout ce que

je puis faire pour vous.--Maintenant votre roi a reçu des nouvelles du

grand Auguste; Caïus-Lucius remplira sa commission de point en point, et

je pense que Cymbeline payera enfin le tribut avec les arrérages, avant

de revoir nos Romains, dont le souvenir est encore tout frais dans la

douleur de ses peuples.

POSTHUMUS.--Quoique je ne sois pas homme d'État, et qu'il n'est pas

probable que je le devienne jamais, je pense que ceci finira par une

guerre. Vous entendrez dire que les légions qui sont aujourd'hui dans

les Gaules sont descendues dans notre courageuse Bretagne avant

d'apprendre la nouvelle qu'elle ait payé un denier du même tribut. Nos

peuples sont mieux disciplinés qu'au temps où César souriait de leur

inexpérience, tout en trouvant que leur valeur méritait qu'il fronçât

les sourcils. Aujourd'hui la discipline est alliée au courage; ceux qui

en feront l'épreuve connaîtront que les Bretons sont un peuple qui se

perfectionne dans ce monde.

(Entre Iachimo.)

PHILARIO.--Eh! voilà Iachimo.

POSTHUMUS.--Les cerfs les plus agiles vous ont porté sur terre, et les

vents de tous les coins des cieux ont caressé vos voiles pour presser la

course de votre vaisseau.

PHILARIO.--Soyez le bienvenu, seigneur.

POSTHUMUS.--J'espère que la brièveté de la réponse qu'on vous a faite

est la cause de la célérité de votre retour.

IACHIMO.--Votre épouse est une des plus belles femmes que j'aie jamais

vues.

POSTHUMUS.--Et en même temps la plus vertueuse, ou que sa beauté aille

briller à une fenêtre pour attirer les coeurs perfides et les tromper

elle-même.

IACHIMO.--Voici des lettres pour vous.

POSTHUMUS.--Leur contenu est bon, j'espère?

IACHIMO.--Cela est vraisemblable.

POSTHUMUS.--Lucius est-il arrivé à la cour de Bretagne pendant que vous

y étiez.

IACHIMO.--On l'attendait, mais il n'était pas encore arrivé.

POSTHUMUS, _après avoir lu la lettre_.--Jusqu'ici tout est bien.--Le

diamant brille-t-il comme de coutume? Ne le trouvez-vous point trop

terne, pour le porter dans vos jours de parure?

IACHIMO.--Si j'ai perdu le pari, je dois en payer la valeur en or.--Je

ferais de grand coeur un voyage deux fois plus loin, pour passer encore

une nuit aussi délicieusement courte que celle dont j'ai joui en

Bretagne; car le diamant est gagné.

POSTHUMUS.--La pierre est trop dure pour céder.

IACHIMO.--Pas du tout, puisque votre épouse est si facile.

POSTHUMUS.--Ne faites point, seigneur, un badinage de votre perte. Vous

vous souvenez, j'espère, que nous ne devons plus rester amis.

IACHIMO.--Nous le devons, brave seigneur, si vous tenez nos conventions.

Si je ne vous rapportais pas une connaissance approfondie de votre

épouse, j'avoue que notre contestation devait aller plus loin; mais je

m'annonce ici comme un homme qui a gagné à la fois son honneur et votre

bague; et je n'ai fait d'outrage ni à elle ni à vous, n'ayant agi que

d'après votre volonté à tous deux.

POSTHUMUS.--Si vous pouvez me prouver que vous êtes entré dans sa

couche, ma main et ma bague sont à vous, sinon, après l'indigne opinion

que vous avez conçue de sa pure vertu, il vous faudra conquérir mon épée

ou moi la vôtre; ou bien que toutes deux restent sans maître, pour le

premier qui les trouvera.

IACHIMO.--Mes preuves étant aussi près de l'évidence que je vais vous le

faire voir, seigneur, elles doivent d'abord vous persuader; je suis prêt

à les confirmer par serment; mais je ne doute pas que vous ne m'en

dispensiez quand vous trouverez vous-même que vous n'en avez pas besoin.

POSTHUMUS.--Poursuivez.

IACHIMO.--D'abord, sa chambre à coucher, où j'avoue que je n'ai point

dormi en me voyant maître de ce qui méritait bien qu'on veillât; elle

est tendue d'une tapisserie soie et argent; c'est l'histoire de la

superbe Cléopâtre lorsqu'elle alla trouver son Romain; on voit le Cydnus

au-dessus de ses rives enflé d'orgueil ou du poids de mille vaisseaux.

Cet ouvrage est à la fois si bien fini et si riche, que le travail et le

prix de la matière s'y disputent l'avantage: je me suis demandé comment

il pouvait être fait avec une vérité si rare et si parfaite; les

personnages semblent vivants.

POSTHUMUS.--Cela est vrai, et vous pouvez l'avoir entendu dire ici par

moi ou par quelque autre.

IACHIMO.--D'autres détails vous prouveront ce que je sais.

POSTHUMUS.--Il le faut bien, ou vous êtes déshonoré!

IACHIMO.--La cheminée est au midi de la chambre, le manteau de la

cheminée représente la chaste Diane au bain: jamais je ne vis statue si

prête à parler, le sculpteur fut une autre nature; dans sa création

muette, il l'a surpassée, au mouvement et à la respiration près.

POSTHUMUS.--C'est une chose que vous pouvez encore avoir apprise par

quelque récit, car ce morceau est renommé.

IACHIMO.--Le plafond de l'appartement est décoré de chérubins d'or; les

chenets, que j'oubliais, sont deux amours d'argent, au regard malin, se

tenant sur un pied, et délicatement appuyés sur leurs brandons.

POSTHUMUS.--S'agit-il ici de son honneur? Je veux que vous ayez vu tous

ces objets, et j'admire votre mémoire; mais la description de ce que

contient sa chambre ne vous fait pas gagner la gageure.

IACHIMO, _tirant le bracelet_.--Eh bien! pâlissez si vous en êtes

capable; je ne veux que vous montrer ce bijou: voyez, et maintenant tout

est fini. Il faut qu'il se marie à votre diamant que voilà, et je les

garderai l'un et l'autre.

POSTHUMUS.--O Jupiter! laissez-moi le regarder encore une fois. Est-ce

bien celui que je lui laissai en partant?

IACHIMO.--Le même, seigneur, et j'en remercie votre épouse. Elle l'ôta

de son bras; je la vois encore; la grâce de l'action enchérit sur son

présent et me le rendit plus précieux; en me le donnant, elle me dit

qu'elle y tenait naguère.

POSTHUMUS.--Peut-être elle l'aura détaché pour me l'envoyer.

IACHIMO.--Vous le mande-t-elle? En parle-t-elle dans sa lettre?

POSTHUMUS.--Oh! non, non: c'est vrai. Prenez aussi cette bague (_il lui

donne la bague_); sa vue me donne la mort. C'est un basilic pour mes

yeux! que l'honneur ne se trouve jamais où est la beauté, la vérité où

est la vraisemblance, l'amour où se trouve un autre homme! Que les

serments des femmes ne les lient pas plus à ceux qui les ont reçus,

qu'elles ne tiennent elles-mêmes à leur vertu, qui n'est que néant; ô

perfidie au delà de toute mesure!

PHILARIO.--Calmez-vous, seigneur, et reprenez votre diamant, il n'est

pas encore gagné. Il est probable qu'elle a perdu ce bracelet; ou qui

sait, s'il ne lui a pas été dérobé par quelqu'une de ses suivantes que

l'on aura corrompue.

POSTHUMUS.--Vous avez raison, oui, je crois qu'il se l'est procuré

ainsi: (_à Iachimo_) allons, rendez-moi ma bague.--Donnez-moi une preuve

plus convaincante, quelque signe que vous ayez vu sur sa personne, car

ceci a été volé.

IACHIMO.--Par Jupiter, il a passé de son bras dans mes mains.

POSTHUMUS.--L'entendez-vous? il jure, il jure par Jupiter: c'est

vrai.--Allons, gardez le diamant. C'est vrai, je suis sûr qu'elle n'a pu

le perdre; ses suivantes ont toutes prêté serment et sont des femmes

d'honneur;--elles l'auraient volé, elles! elles se seraient laissé

corrompre, et cela par un étranger! Non, elle s'est livrée à lui.

(_Montrant le bracelet_.) Voilà la preuve de son déshonneur, c'est à ce

prix qu'elle a acheté le nom de prostituée. (_A Iachimo_.) Tenez, prenez

votre salaire, et que tous les démons de l'enfer se partagent entre elle

et vous!

PHILARIO.--Seigneur, modérez-vous; ce n'est point encore là une preuve

assez forte pour convaincre un homme bien persuadé de...

POSTHUMUS.--Ne m'en parlez jamais, elle s'est donnée à lui.

IACHIMO.--Si vous voulez un témoignage plus satisfaisant: au-dessous de

son sein, qui mérite bien qu'on le presse amoureusement, est un signe

tout fier de cette charmante demeure. Sur ma vie, je l'ai baisé; et

quoique rassasié de jouir, je sentis soudain renaître mon ardeur. Vous

rappelez-vous cette tache qu'elle a sur le sein?

POSTHUMUS.--Oui, et elle sert maintenant à me convaincre d'une autre

tache, la plus vaste que puisse contenir l'enfer,--quand elle y serait

toute seule...

IACHIMO.--Voulez-vous en entendre davantage?

POSTHUMUS.--Épargnez-moi votre arithmétique; ne comptez point vos

triomphes; un seul ou un million, qu'importe.

IACHIMO.--Je vais le jurer.

POSTHUMUS.--Point de serments: si vous le jurez, vous n'avez pas fait ce

que vous dites, vous mentez; et je vous tue si vous osez nier que vous

m'ayez déshonoré.

IACHIMO.--Je ne nierai rien.

POSTHUMUS.--Oh! que ne l'ai-je ici pour la mettre en pièces! J'irai, et

je le ferai en présence de la cour et sous les yeux de son père.--Je

ferai quelque chose...

(Il sort.)

PHILARIO.--Il est emporté au delà des bornes de la raison. Vous avez

gagné. Suivons-le, pour détourner la fureur dont il est transporté en ce

moment contre lui-même.

IACHIMO.--De tout mon coeur.

(Ils sortent.)

Cymbeline: Tragédie · 第 20 / 60 题