NOTICE SUR CYMBELINE

Une nouvelle du Décaméron de Boccace et une chronique d'Holinshed sont

les deux sources où Shakspeare a puisé cette tragédie. Le roi qui lui

donne son nom régnait du temps de César Auguste, selon Holinshed, ce qui

n'a pas empêché Shakspeare de peupler Rome d'Italiens modernes, Iachimo,

Philario, etc. Malgré cette confusion de temps, de noms et de moeurs;

malgré l'invraisemblance de la fable et l'absurdité du plan, Cymbeline

est une des tragédies les plus admirées de Shakspeare. Le personnage

d'Imogène a fait réellement des passions. Que les critiques comparent,

s'ils le veulent, cette pièce à un édifice irrégulier et informe, mais

qu'ils conviennent qu'Imogène est une divinité digne d'orner un temple

de la plus noble architecture. Quoique Posthumus semble le héros de la

pièce, c'est Imogène qui y répand le charme de sa pureté conjugale, de

sa douceur céleste, de son dévouement et de sa constance.

Sans artifice, comme l'innocence, elle a peine à croire à l'infidélité

de Posthumus; indulgente comme la vertu, elle pardonne à Iachimo ses

premières calomnies sans affecter une haine d'ostentation contre le

vice. Faussement accusée, elle ne sait se justifier qu'en disant combien

elle aime; modeste et timide sous son déguisement, elle apparaît dans la

grotte de Bélarius comme l'ange de la grâce, elle est belle dans le

désert comme à la cour, et ajoute encore à la beauté du paysage dans

lequel Shakspeare a placé les deux jeunes princes.

Les autres caractères de la pièce ne manquent pas de vérité. Posthumus

ne serait-il que l'époux adoré d'Imogène, il nous intéresserait; mais il

y a en lui le courage et la noblesse des héros. Philario est un de ces

serviteurs fidèles que Shakspeare a souvent pris plaisir à représenter,

et Iachimo un des plus adroits menteurs que l'Italie ait produits; son

effronterie a quelque chose d'amusant; Bélarius, opiniâtre dans son plan

de vengeance, offre un de ces caractères fermes qu'on voit avec plaisir

transplantés du milieu des montagnes et mis tout à coup en présence d'un

courtisan. Ses deux élèves ont déjà l'instinct des grandes âmes; et leur

amitié fraternelle est touchante.

La méchanceté de la reine et la crédulité conjugale du roi prêtent aussi

à l'analyse et forment un contraste piquant. Cloten, le seul personnage

comique de la pièce, peut être jugé de plus d'une manière: on voit en

lui la sottise et l'orgueil d'un prince privé d'éducation; mais il

semble que Shakspeare ait oublié qu'il nous l'a donné d'abord pour une

âme lâche et sans énergie, lorsque, dans le conseil royal, il lui fait

adresser à l'ambassadeur romain une réponse pleine de dignité; soit

qu'il ait cru que, vis-à-vis de l'étranger, l'honneur national peut

enflammer les âmes les plus communes; soit que le poëte ait voulu

insinuer que le rôle des princes leur est souvent tracé d'avance dans

les grandes occasions.

En général, l'intérêt qu'inspire la tragédie de _Cymbeline_, est d'une

nature douce et mélancolique plutôt que tragique. On s'échappe

volontiers de la cour avec Imogène, et l'on se sent disposé à rêver dans

l'asile romantique où elle retrouve ses frères sans les connaître.

Des sentiments noblement exprimés, quelques dialogues naturels et des

scènes charmantes rachètent les nombreux défauts de cette composition.

_Cymbeline_ est l'une des dix-sept pièces qui ont été publiées pour la

première fois dans l'édition in-folio de 1623. Il est impossible de

déterminer avec précision le moment où elle fut écrite; mais il paraît

probable que ce fut vers 1610 ou 1611. On a en effet de bonnes raisons

de croire que la _Tempête_ et le _Conte d'hiver_ furent composés à cette

époque, et l'on retrouve, entre ces deux pièces et _Cymbeline_, des

analogies de style, de pensée et d'allure qui semblent indiquer qu'elles

sont toutes trois sorties de la même veine d'esprit.

Cymbeline: Tragédie · 第 3 / 60 题