IV

Ensuite la Sainte Vierge me donna, aussi EN FRANÇAIS, la Règle d’un

nouvel Ordre religieux.

Après m’avoir donné la Règle de ce nouvel Ordre religieux, la Sainte

Vierge reprit ainsi la suite du Discours:

«_S’ils se convertissent, les pierres et les rochers se changeront en

blé, et les pommes de terre se trouveront ensemencées par les terres._

«_Faites-vous bien votre prière, mes enfants?_»

Nous répondîmes tous les deux:

--Oh! non, Madame, pas beaucoup.

«_Ah! mes enfants, il faut bien la faire, soir et matin. Quand vous ne

pourrez pas mieux faire, dites un Pater et un Ave Maria; et quand vous

aurez le temps et que vous pourrez mieux faire, vous en direz

davantage._

«_Il ne va que quelques femmes un peu âgées à la Messe; les autres

travaillent tout l’été le Dimanche; et l’hiver, quand ils ne savent que

faire, ils ne vont à la Messe que pour se moquer de la religion. Le

Carême, ils vont à la boucherie comme des chiens[84]._

[84] La Vierge très-pure se sert d’une expression énergique, pour

faire entendre que, dans un seul exemple d’intempérance, elle veut

flétrir les plaies hideuses du sensualisme. Ne pouvant découvrir ces

plaies sous les yeux des enfants, elle nous les signale

suffisamment, puisque non seulement dans le langage de la Sainte

Écriture, mais dans toutes les langues, le mot «chiens» désigne les

pécheurs qui ne cachent pas la honte de leurs vices.

«_N’avez-vous pas vu du blé gâté, mes enfants?_»

Tous les deux nous avons répondu:--Oh! non, Madame.

La Sainte Vierge s’adressant à Maximin: «_Mais toi, mon enfant, tu dois

bien en avoir vu une fois vers le Coin[85], avec ton père. L’homme de la

pièce dit à ton père: Venez voir comme mon blé se gâte. Vous y allâtes.

Ton père prit deux ou trois épis dans sa main, il les frotta, et ils

tombèrent en poussière. Puis, en vous en retournant, quand vous n’étiez

plus qu’à une demi-heure de Corps, ton père te donna un morceau de pain

en te disant: Tiens, mon enfant, mange cette année, car je ne sais pas

qui mangera l’année prochaine, si le blé se gâte comme cela._»

[85] _Le Coin_ est le nom d’une terre située à quelque distance de

Corps.

Maximin répondit:--C’est bien vrai, Madame, je ne me le rappelais pas.

La Très-Sainte Vierge a terminé son Discours en français: «_Eh bien! mes

enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple._»

La Très-Belle Dame traversa le ruisseau; et, à deux pas du ruisseau,

sans se retourner vers nous qui la suivions (parce qu’elle attirait à

elle par son éclat et plus encore par sa bonté qui m’enivrait, qui

semblait me faire fondre le cœur), elle nous a dit encore:

«_Eh bien! mes enfants, vous le ferez passer à tout mon peuple._»[86]

[86] La Sainte Vierge montre l’importance qu’Elle attache à son

enseignement. Elle est venue, en effet, nous ramener à l’observation

«_in spiritu et veritate_» de la Loi de Dieu. Elle a si bien résumé,

dans son discours, les enseignements de son Fils, qu’il est

impossible de parler d’une manière utile aux chrétiens, aux

religieux et aux ecclésiastiques de nos jours, sans retomber, qu’on

le veuille ou non, dans ce qu’Elle vient de dire. Aussi, après avoir

commencé comme son Fils: «_pœnitemini_» (Marc, I, 15). «_Si mon

peuple ne veut pas se soumettre_», elle termine comme lui: «_Docete

omnes gentes_» (Math. XXVIII, 19) «_Vous le ferez passer à tout mon

peuple_». Ces dernières paroles, elle les redit. Un souverain ne

répète pas un ordre qu’il vient de donner; mais Elle fit entendre

aux enfants que, la première fois, il s’agissait de la partie de son

discours destinée à être rendue immédiatement publique, et, la

seconde fois, des secrets.

Puis elle a continué de marcher jusqu’à l’endroit où j’étais montée pour

regarder où étaient mes vaches. Ses pieds ne touchaient que le bout de

l’herbe sans la faire plier. Arrivée sur la petite hauteur, la Belle

Dame s’arrêta, et vite je me plaçai devant elle, pour bien, bien la

regarder, et tâcher de savoir quel chemin elle inclinait le plus à

prendre; car c’était fait de moi, j’avais oublié et mes vaches et les

maîtres chez lesquels j’étais en service; je m’étais attachée pour

toujours et sans condition à _Ma_ Dame; oui, je voulais ne plus jamais,

jamais la quitter; je la suivais sans arrière-pensée, et dans la

disposition de la servir tant que je vivrais.

Avec _Ma_ Dame, je croyais avoir oublié le paradis; je n’avais plus que

la pensée de bien la servir en tout; et je croyais que j’aurais pu faire

tout ce qu’elle m’aurait dit de faire, car il me semblait qu’Elle avait

beaucoup de pouvoir. Elle me regardait avec une tendre bonté qui

m’attirait à Elle; j’aurais voulu, avec les yeux fermés, m’élancer dans

ses bras. Elle ne m’a pas donné le temps de le faire. Elle s’est élevée

insensiblement de terre à une hauteur d’environ un mètre et plus; et,

restant ainsi suspendue en l’air un tout petit instant, Ma belle Dame

regarda le Ciel, puis la terre à sa droite et à sa gauche, puis Elle me

regarda avec des yeux si doux, si aimables et si bons, que je croyais

qu’elle m’attirait dans son intérieur, et il me semblait que mon cœur

s’ouvrait au sien.

Et tandis que mon cœur se fondait en une douce dilatation, la belle

figure de Ma Bonne Dame disparaissait peu à peu: il me semblait que la

lumière en mouvement se multipliait ou bien se condensait autour de la

Très-Sainte Vierge, pour m’empêcher de la voir plus longtemps. Ainsi la

lumière prenait la place des parties du corps qui disparaissaient à mes

yeux; ou bien il semblait que le corps de Ma Dame se changeait en

lumière en se fondant. Ainsi la lumière en forme de globe s’élevait

doucement en direction droite[87].

[87] Maximin: «Nous ne vîmes plus qu’un globe de feu s’élever et

pénétrer dans le firmament.--Dans notre langage naïf, nous avons

appelé ce globe le second soleil. Nos regards furent longtemps

attachés sur l’endroit où le globe lumineux avait disparu. Je ne

puis dépeindre ici l’extase dans laquelle nous nous trouvions. Je ne

parle que de moi; je sais très-bien que tout mon être était anéanti,

que tout le système organique était arrêté en ma personne. Lorsque

nous eûmes le sentiment de nous-mêmes, Mélanie et moi nous nous

regardions sans pouvoir prononcer un seul mot, tantôt levant les

yeux vers le ciel, tantôt les portant à nos pieds, et autour de

nous, tantôt interrogeant du regard tout ce qui nous environnait.

Nous semblions chercher le personnage resplendissant que je n’ai

plus revu.»

Je ne puis pas dire si le volume de lumière diminuait à mesure qu’elle

s’élevait, ou bien si c’était l’éloignement qui faisait que je voyais

diminuer la lumière à mesure qu’elle s’élevait; ce que je sais, c’est

que je suis restée la tête levée et les yeux fixés sur la lumière, même

après que cette lumière, qui allait toujours s’éloignant et diminuant de

volume, eut fini par disparaître.

Mes yeux se détachent du firmament, je regarde autour de moi, je vois

Maximin qui me regardait, je lui dis: «Mémin, cela doit être le bon Dieu

de mon père[88], ou la Sainte Vierge, ou quelque grande sainte.» Et

Maximin lançant la main en l’air, il dit: «Ah! si je l’avais su!»

[88] Voilà un passage qui a certainement semblé bien insignifiant à

bon nombre de lecteurs. Mélanie qui prend la Belle Dame pour «le bon

DIEU de son père»! Quel style! Quelle idée singulière de nous

transcrire de la sorte, en plein récit officiel du Grand Fait, cette

remarque enfantine, pour ne pas dire mesquine! Était-ce pour égayer

la narration par la réplique assez terre-à-terre de Maximin qui,

d’habitude, a des réparties plus originales? Vraiment cette petite

ligne est bien insignifiante...

Pour ceux qui ont eu le bonheur de connaître personnellement la

pieuse narratrice, cette ligne anodine est l’une des plus charmantes

du récit. Elle la leur fait revivre; elle leur rappelle une des

délicatesses de ce caractère aussi admirable en réalité qu’avide

d’ombre et d’oubli.

«Mémin, cela doit être le bon DIEU de mon père.» Vous paraît-elle

seulement insignifiante, cette phrase, ne la trouvez-vous pas aussi

un peu _choquante_, si vous vous souvenez de cette allusion que nous

avons eu déjà l’occasion de faire aux apparitions célestes si

multipliées dont avait été favorisée la petite enfance de Mélanie?

Quoi! depuis une dizaine d’années elle vivait dans la familiarité

presque constante de Celle qu’elle appelait sa Mère; et, dans cette

journée du 19 septembre, elle ne la reconnaît pas! Elle se trompe

aussi grossièrement! Elle la prend pour le «Bon DIEU de son père»!

De qui se moque-t-on ici? N’est-ce pas une effronterie, plutôt

qu’une phrase «insignifiante?»...

Et nous qui avons eu la joie de voir Mélanie de près, cette parole

qu’elle se rappelle avoir dite à Maximin nous comble d’allégresse!

Nous la voyons, ce jour-là, telle que nous l’avons toujours connue.

Elle ne se moquait pas, certes, de Maximin, pas plus qu’elle ne se

moquait, par exemple, de moi vers la fin de sa vie, en me laissant

croire que c’était par inattention, indifférence, paresse ou

originalité, qu’elle arrivait en retard, ou même n’arrivait pas du

tout à l’église à son heure habituelle, un ou deux jours par

semaine. Je n’aurais jamais su le mystère si, un jour de semblable

absence, je n’étais rentré chez elle à l’improviste, sans qu’elle

eût le temps de faire disparaître un preuve matérielle de ses

sanglants stigmates. J’abusai de ma prétendue autorité. Il lui

fallut s’expliquer. Et, malgré elle, pressée par mes questions, elle

m’avoua que Notre-Seigneur crucifié, lui apparaissant, l’associait

aux souffrances de sa Passion... Et tout ce qu’on saura d’elle, un

jour, c’est par des moyens pareils qu’on en a surpris la

connaissance...

Oh! que l’humilité était belle dans cette âme formée par l’«Aimable

Frère»! C’est bien Lui qui avait enseigné à cette âme, avec le

«_Sacramentum Regis_», l’art difficile de «cacher le secret du Roi»!

Ces effusions des intimités divines, il fallait les dérober à tout

regard étranger... et on dirait que tout le travail de sa vie

extérieure consistait à les cacher. Une âme qui est dans des

rapports quasi ininterrompus avec le monde surnaturel et qui ne doit

laisser apercevoir cela à personne! Une âme qui est à l’école de

Celui qui sait tout, et qui doit tout ignorer!... Elle avait pris le

bon moyen, elle se mettait, comme par instinct, au niveau de ceux

qui lui parlaient.

J’ai été témoin, à ce sujet, de choses véritablement stupéfiantes et

que l’heure viendra peut-être de raconter... Au 19 septembre elle

était enfant, et elle parlait à Maximin comme aurait parlé un

enfant. Ce lui est si naturel qu’elle ne s’aperçoit pas même qu’elle

met en œuvre la plus belle des vertus; et tout simplement, sans s’en

douter, elle la pratique, elle en est tout embaumée, en plein

public: car lorsqu’on publie un récit comme le sien, on est bien au

milieu de la foule! Mais que lui importe? Elle n’y pense pas! Et

elle écrit la phrase «insignifiante»: «Cela doit être le bon DIEU de

mon père»!...

Le soir de ce grand jour, sa maîtresse la trouvera dans l’écurie

FONDANT EN LARMES. Ces larmes qu’elle avait retenues devant Maximin,

elle saura bien les comprimer encore, dès qu’elle s’apercevra

qu’elle n’est pas seule. Elle ne doit pleurer qu’en secret sur ces

choses dont elle doit paraître la messagère inconsciente, mais

qu’elle a trop bien comprises... Qu’importe du reste qu’elle verse

ou non des larmes? On les mentionnera, et c’est tout: nul ne songe à

demander: Pourquoi? Elle a fermé toutes les curiosités avec sa

phrase enfantine sur «le bon DIEU de son père».

Je m’exprimais mal tout à l’heure, en disant que Mélanie se mettait

au niveau de son milieu. Verrait-on dans ces mots quelque chose

comme une condescendance orgueilleuse qui la poussait, non sans

quelque dédain, à s’incliner de la sorte? Non, ce n’est pas elle qui

se mettait à ce niveau. Elle n’avait qu’à se laisser faire: c’est

l’«Aimable Frère» qui faisait tout.

Entre ses mains, l’âme humble n’a qu’à se prêter: Mélanie tout

simplement se prêtait. Et c’était vraiment si simple que personne ne

songeait à s’en étonner. Notre-Seigneur se fait ainsi des âmes qui

ne sont que pour Lui de belles fleurs pour son «Jardin fermé». La

Bergère disparaît-elle assez dans ce long récit où, pourtant, elle

est perpétuellement en scène!...

L’heure viendra, que j’attends avec impatience, de soulever tous ces

voiles, «_Opera Dei revelare honorificum est_». Qu’il nous suffise,

pour le moment, d’admirer, sans essayer de les comprendre, toutes

ces précautions divines. Notre-Seigneur aimait tant cette âme, qu’il

la voulait pour Lui et rien que pour Lui. Et elle, comme elle se

soumettait, docile et simple, à toutes les exigences de l’Ami

céleste! Prenez-la deux ans après l’Apparition: les écrivains ont

tôt fait de nous dire que jusqu’à l’âge de 17 ans et malgré les

soins des Religieuses de Corps, elle ne put être suffisamment

instruite pour faire sa première communion, et ne put apprendre

l’alphabet[89]. Ils trouvent là l’occasion facile d’un savant

commentaire du texte: «_Quæ stulta sunt mundi elegit Deus ut

confundat sapientes._» C’est dur pourtant pour une jeune fille de

passer pour sotte à ce point! Recevoir les leçons du grand docteur,

de l’Éternelle Sagesse en personne, avoir été formée à cette école,

et ne pouvoir, devant le jury de la première communion, réciter _la

lettre_ du catéchisme!... On n’a pas remarqué que, tout d’un coup,

sans qu’elle s’en rendît compte elle-même, elle s’était trouvée

aussi instruite que ses compagnes... Son âge de 17 ans expliquera

tout: il est tout naturel en effet qu’une jeune fille de 17 ans,

profondément ignorante la veille, sache lire le lendemain. Personne

n’en fut surpris; et l’on put voir enfin cet enfant, à l’esprit si

longtemps borné, prendre place dans les rangs des petites

communiantes de onze ans. Toute la paroisse de Corps était

convaincue qu’elle communiait pour la première fois... Comme

l’«Aimable Frère» cachait bien des secrets! Non, la «Petite Sœur» ne

se mettait pas au niveau de son milieu; c’était Lui qui la mettait,

par amour, par «préservatif», bien au-dessous de ce niveau.

[89] Pour qu’elle apprît à lire, elles ne lui enseignèrent pas de vive

voix la _lettre_ du catéchisme: «Quand vous saurez lire, lui

disait-on, vous l’apprendrez dans votre livre et ferez votre

première communion.»

V

Le soir du 19 septembre, nous nous retirâmes un peu plus tôt qu’à

l’ordinaire. Arrivée chez mes maîtres, je m’occupais à attacher mes

vaches et à mettre tout en ordre dans l’écurie. Je n’avais pas terminé,

que ma maîtresse vint à moi en pleurant et me dit: «Pourquoi, mon

enfant, ne venez-vous pas me dire ce qui vous est arrivé sur la

montagne?» (Maximin n’ayant pas trouvé ses maîtres, qui ne s’étaient pas

encore retirés de leurs travaux, était venu chez les miens, et avait

raconté tout ce qu’il avait vu et entendu.) Je lui répondis: «Je voulais

bien vous le dire, mais je voulais finir mon ouvrage, auparavant.» Un

moment après, je me rendis dans la maison, et ma maîtresse me dit:

«Racontez ce que vous avez vu; le berger de Bruite (c’était le surnom de

Pierre Selme, maître de Maximin) m’a tout raconté.»

Je commence, et, vers la moitié du récit, mes maîtres arrivèrent de

leurs champs; ma maîtresse, qui pleurait en entendant les plaintes et

les menaces de notre tendre Mère, dit: «Ah! vous vouliez aller ramasser

le blé demain; gardez-vous en bien, venez entendre ce qui est arrivé

aujourd’hui à cette enfant et au berger de Selme.» Et se tournant vers

moi, elle dit: «Recommencez tout ce que vous m’avez dit.» Je recommence;

et, lorsque j’eus terminé, mon Maître dit: «C’est la Sainte Vierge, ou

bien une grande sainte, qui est venue de la part du Bon Dieu; mais c’est

comme si le Bon Dieu était venu lui-même; il faut faire tout ce que

cette Sainte a dit. Comment allez-vous faire pour dire cela à tout son

peuple?» Je lui répondis: «Vous me direz comment je dois faire, et je le

ferai.» Ensuite il ajouta en regardant sa mère, sa femme et son frère:

«Il faut y penser.» Puis chacun se retira à ses affaires.

C’était après le souper. Maximin et ses maîtres vinrent chez les miens

pour raconter ce que Maximin leur avait dit, et pour savoir ce qu’il y

avait à faire: «Car, dirent-ils, il nous semble que c’est la Sainte

Vierge qui a été envoyée par le Bon Dieu; les paroles qu’Elle a dites le

font croire. Et Elle leur a dit de le faire passer à tout son peuple; il

faudra peut-être que ces enfants parcourent le monde entier pour faire

connaître qu’il faut que tout le monde observe les commandements du Bon

Dieu, sinon de grands malheurs vont arriver sur nous.» Après un moment

de silence, mon maître dit, en s’adressant à Maximin et à moi:

«Savez-vous ce que vous devez faire, mes enfants? Demain, levez-vous de

bon matin, allez tous les deux à Monsieur le Curé, et racontez-lui tout

ce que vous avez vu et entendu; dites-lui bien comment la chose s’est

passée; il vous dira ce que vous avez à faire.»

Le 20 septembre, lendemain de l’apparition, je partis de bonne heure

avec Maximin. Arrivés à la Cure, je frappe à la porte. La domestique de

Monsieur le Curé vint ouvrir et demanda ce que nous voulions. Je lui dis

(en français, moi qui ne l’avais jamais parlé): «Nous voudrions parler à

Monsieur le Curé.»--«Et que voulez-vous lui dire?» nous

demanda-t-elle.--«Nous voulons lui dire, Mademoiselle, qu’hier nous

sommes allés garder nos vaches sur la montagne des Baisses, et après

avoir dîné, etc., etc.» Nous lui racontâmes une bonne partie du discours

de la Très-Sainte Vierge. Alors la cloche de l’église sonna; c’était le

dernier coup de la Messe. Monsieur l’abbé Perrin, curé de la Salette,

qui nous avait entendus, ouvrit sa porte avec fracas: il pleurait; il se

frappait la poitrine; il nous dit: «Mes enfants, nous sommes perdus, le

bon Dieu va nous punir. Ah! mon Dieu, c’est la Sainte Vierge qui vous

est apparue!» Et il partit pour dire la Sainte Messe. Nous nous

regardâmes avec Maximin et la domestique; puis Maximin me dit: «Moi, je

m’en vais chez mon père, à Corps.» Et nous nous séparâmes.

N’ayant pas reçu d’ordre de mes Maîtres de me retirer aussitôt après

avoir parlé à Monsieur le Curé, je crus ne pas faire mal en assistant à

la Messe. Je fus donc à l’église. La Messe commence, et, après le

premier Évangile, Monsieur le Curé se tourne vers le peuple et essaie de

raconter à ses paroissiens l’apparition qui venait d’avoir lieu, la

veille, sur une de leurs Montagnes, et les exhorte à ne plus travailler

le Dimanche; sa voix était entrecoupée par des sanglots, et tout le

peuple était ému. Après la Sainte Messe, je me retirai chez mes maîtres.

Monsieur Peytard, qui est encore aujourd’hui Maire de la Salette, y vint

m’interroger sur le fait de l’apparition; et, après s’être assuré de la

vérité de ce que je lui disais, il se retira convaincu.

Je continuai de rester au service de mes Maîtres jusqu’à la fête de la

Toussaint. Ensuite je fus mise comme pensionnaire chez les religieuses

de la Providence, dans mon pays, à Corps.

Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette) · 第 63 / 70 题