VI

Trois où quatre jours après, je reçus une lettre du P. Bernard,

missionnaire de la Salette.

Sans m’étendre, je dis seulement que c’était une lettre de

récriminations: «de ma désobéissance aux ordres du Pape, etc., etc.»

J’entrevis là l’action de Mgr de Grenoble et de Mgr Bianchi.

Je rendis grâces à Dieu de m’avoir délivrée de leurs mains.--Et surtout

lorsque je compris la manière dont l’Évêque de Grenoble voulait se

débarrasser de moi, ayant, à Grenoble, le P. Berthier pour complice.

Après environ sept ou huit jours, je reçus de ma compagne le cahier, les

papiers, la cire pour cacheter et un voile.

Ces diverses choses avaient été soigneusement enfermées dans une boîte

en bois adressée à Son Éminence le cardinal Guidi qui attacha de nouveau

la boîte avec de forts rubans rouges, et scella le tout, et à plusieurs

endroits, avec son sceau sur cire.

Ce fut la Supérieure qui m’apporta la boîte, en plein jour. Or elle

avait été ouverte et fouillée, les rubans étaient coupés et les cachets

enlevés. J’en fis la remarque à la Supérieure qui me répondit

humblement: qu’elle était arrivée comme je la voyais.

Déjà, j’avais remarqué que les lettres que je recevais avaient été

ouvertes; et de Castellamare di Stabia, on m’avait fait comprendre, en

langue étrangère, que mes lettres envoyées de Rome avaient été ouvertes

au cabinet noir de Mgr Bianchi.

Je dois dire pour ne pas laisser croire qui est innocent de bonne foi

que la Supérieure n’était pour rien dans les trames de Mgr Blanchi et de

l’Évêque de Grenoble. Elle était une machine inconsciente dont se

servait Mgr Bianchi.

J’écrivis à Castellamare, et de là on écrivit au cardinal Guidi, qui

envoya demander à la Supérieure si elle avait reçu, pour agir comme elle

le faisait, un ordre supérieur.--Elle répondit négativement.--Il

l’invita à «s’en tenir aux ordres du Pape».

En attendant, j’écrivais de jour et une bonne partie de la nuit. Je

désirais avoir terminé en deux mois.

Tantôt la Supérieure venait me dire d’aller faire quelques tours dans le

vaste jardin; tantôt elle me disait de tenir compagnie à une infirme;

tantôt d’aller visiter les caves, les souterrains du palais des Césars;

et tantôt de venir à la récréation.--Mgr Bianchi, qui, sans doute,

voulait ma sanctification, donna de nouveaux ordres à la Supérieure. Il

est inutile de prolonger cette narration... Quelques jours avant mon

départ pour Castellamare, la Supérieure, qui déjà m’avait dit que Mgr

Blanchi venait souvent demander de mes nouvelles, vint me faire presque

des excuses: «Si, quelquefois, elle avait outrepassé la discrétion à mon

égard.»--Je l’embrassai avec affection, en l’assurant qu’elle m’avait

toujours traitée avec trop de bonté.--Elle m’ouvrit son cœur: entre

autres choses, elle me dit:

--Le Saint-Père a envoyé, trois fois environ, le Cardinal Ferrieri pour

savoir si vous écriviez; si personne ne venait vous visiter, et si le

temps ne vous dure pas, étant enfermée.--Son Éminence paraît vous

estimer beaucoup. Il m’a demandé des nouvelles de votre santé, il m’a

recommandé de bien vous soigner.--Mgr Bianchi est venu, très-souvent, me

demander bien des choses sur votre conduite dans la Communauté. Il me

semblait tout irrité quand je lui disais du bien; et me reprochait de ne

pas assez vous faire pratiquer les vertus. Il m’avait ordonné de lui

faire tenir toutes vos lettres, et aussi celles qui vous étaient

adressées; et, afin que vous ne voyiez pas qu’elles avaient été

ouvertes, de ne vous les remettre que le soir, quand vous étiez à table.

Il m’a commandé de vous humilier, surtout en public, de vous contrarier,

de vous contredire en tout: «Faites-la aller à vos offices.» Et

dernièrement il me dit: «Tâchez qu’elle ne donne pas d’ambassade aux

personnes qui viennent dans le Monastère. Quand elle se rend avec les

religieuses, repoussez-la, dites lui d’aller passer par où passent les

mondaines. Ne lui faites garnir sa lampe du soir, que pour une petite

heure.»

Après que j’eus fini mes écrits, je les fis porter au Cardinal Ferrieri

pour le Saint-Père, ainsi que ma lettre adressée au Pape, dans laquelle

je lui disais que j’étais à la disposition de Sa Sainteté, pour aller où

elle me dirait d’aller.

Quinze jours passèrent et je n’eus aucune nouvelle. Un mois passé,

toujours pas de nouvelles. Mais Mgr Bianchi est venu ces jours derniers.

Je l’ai connu au zèle de la Supérieure. Cette fois-ci, on veut me faire

Visitandine, on veut me cloîtrer. Déjà j’avais reçu cette nouvelle d’un

prêtre français, à qui Mgr Fava avait écrit: «Enfin, elle est enfermée

dans un cloître, d’où elle ne sortira jamais plus!»--On avait compté

sans le Très-Haut. Il est vrai qu’on a usé de tout le possible et

l’impossible.--J’écrivis de nouveau au Saint-Père, qui, probablement,

n’a jamais reçu mes lettres.

Je tombe malade: je garde le lit quelques jours seulement; mais les

luttes continuaient bravement. La Supérieure était jeune, les plus

anciennes religieuses étaient à leur aise avec elle. C’est pourquoi,

lorsque la Supérieure entrait avec moi à la récréation, une sœur dit:

--Ma Mère, Mélanie est trop faible pour venir ici. Voyez, elle semble

une déterrée.

Et voyant que la Supérieure ne prenait pas garde, elle dit:

--Ma Mère, on nous a confié Mélanie bien portante et voyez-la

maintenant!

Un autre jour, la même sœur lui dit:

--J’aimerais beaucoup que Mélanie restât longtemps, et même toujours

avec nous, mais pas aux dépens de sa vie; et vous savez comme elle nous

a été recommandée. C’est devoir de conscience d’avertir le Saint-Père du

danger qu’elle court.

En attendant, la lutte augmentait. Et par surcroît, il m’arrivait des

lettres de la ville, où l’on me traitait de désobéissante, d’entêtée, de

révoltée à la volonté du chef de l’Église et presque d’une damnée!!!

Entre temps, la Supérieure vint me dire: «qu’il ne convenait pas que je

fusse sans voile dans la maison, tandis que les sœurs le portent.»

Aussitôt je mis sur ma tête un voile que je ne quittai plus.--Puis elle

m’insinuait de me faire Visitandine. Je lui dis que le Saint-Père Pie IX

avait dit à mon saint Évêque que, «pour remplir ma mission, je ne

pouvais pas être cloîtrée».--Une autre fois, la sœur Placide dit à la

Supérieure:

--Ma Mère, devant Dieu, pour la paix de ma conscience, je me décharge de

la responsabilité que la Communauté avait acceptée, du soin de Mélanie,

pour vous la laisser tout entière: parce que ce n’est pas à nous de

donner d’ordres à Mélanie: c’est aux personnes qui nous l’ont confiée.

--J’ai écrit, dit la Supérieure, j’ai écrit deux fois.

Enfin, le Cardinal Ferrieri arriva, et entre autres choses il me dit que

le Saint-Père a décidé que je retourne à Castellamare: et que je pouvais

écrire pour que quelqu’un vienne me prendre. Ce qui fut fait.

Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette) · 第 55 / 70 题