Dès le commencement de ce travail, des personnes pieuses et d’intention
pure jugèrent excessif mon blâme de l’hôtellerie de la Salette[63]. Il
faut pourtant bien, m’ont-elles dit, que les pèlerins soient hébergés,
surtout les infirmes et les malades, et ils ne peuvent pas exiger qu’on
les loge et qu’on les nourrisse pour rien. Or voilà précisément ce qui
ne devrait pas être en question. Le droit strict des pèlerins, surtout
des infirmes et des malades, c’est d’être hébergés _pour rien_. En
octobre 1880, du temps des prétendus missionnaires, je vis, un matin,
arriver à la porte de l’hôtellerie, par une neige terrible, un mendiant
à peine moins blanc que la neige et qui paraissait avoir quatre-vingts
ans. Il avait cheminé des heures dans la montagne, certain, disait-il,
de trouver à la Salette l’hospitalité de deux jours assurée aux
chemineaux par un règlement de l’hôtellerie. Je n’ai pas vu ce
règlement, rêvé, peut-être, par de pauvres malheureux, mais ce que j’ai
bien vu et trop bien vu, c’est le désespoir, l’humble désespoir de ce
vieillard, me disant, un quart d’heure après: «Ils m’ont donné une soupe
froide et m’ont dit qu’il fallait partir. J’aurais bien voulu me
reposer.» Pour ne pas être complice d’un assassinat, je payai, quoique
très-pauvre, trois jours de pension pour cet _envoyé_, qui était
peut-être Raphaël, et dont le remerciement est resté en moi comme une
lumière douce dans la cellule d’un condamné.
[63] Je me suis exprimé plus fortement encore, à l’époque des
Missionnaires. _La Femme pauvre_, pages 100 et 101.
A partir de ce jour, j’ai compris ce qui se passait sur cette montagne.
Pour parler net, j’ai vu l’épouvantable esprit d’avarice de ces
soi-disant religieux qui n’auraient dû être eux-mêmes que des mendiants
et des serviteurs de mendiants, car la Salette est, par essence et par
excellence, un pèlerinage de va-nu-pieds. Qu’on vienne à la base de
cette montagne comme on voudra et tant qu’on voudra, mais, arrivé là, on
ne peut monter _délicatement_ qu’avec le diable sur les épaules. Les
premiers pèlerins ne s’y trompaient pas et n’auraient pas pu s’y
tromper. La route actuelle n’existait pas, et le service des mulets ne
se faisait pas comme aujourd’hui. On voyait se traîner, sur les flancs
du Mont, des infirmes, des agonisants, des quasi-morts, qui rampaient
des journées entières et qui redescendaient guéris. Mlle des Brulais,
qui fut un des premiers témoins de la Salette, a relaté quelques
exemples vraiment prodigieux[64]. Je ne crois pas qu’il soit possible de
citer un seul cas de mort d’un de ces malades sur la Montagne. Combien,
cependant, durent passer la nuit sans toit, ni tente, _sub Jove
frigido_, à cette altitude mortelle pour des être humains privés d’abri!
De quels secours pouvaient être, pour des centaines et des milliers de
pèlerins, le couvert de quelques cabanes en planches? _Quid inter
tantos?_ Mais on était venu porté par la foi, on était hospitalisé,
chauffé, réconforté, guéri par la foi.
[64] _L’Écho de la Sainte Montagne_, par Mlle DES BRULAIS. Chez Henri
Douchet, à Méricourt-l’Abbé (Somme), il n’existe pas de livre plus
recommandable sur les commencements de la Salette.
Aujourd’hui, on monte commodément dans une voiture ou sur le dos d’un
mulet; on paie sa chambre et sa table, 1re ou 2e classe; on prie à son
aise, à l’abri de vraies murailles, dans une basilique bien close, et on
s’étonne de ne pas obtenir ce qu’on demande. On n’est peut-être pas des
pharisiens, mais on ne croit pas être, _sicut ceteri hominum_, des
voleurs, des injustes, des adultères et on n’a pas peur de «lever les
yeux vers le ciel». Alors on redescend dans la même voiture ou sur le
dos du même mulet, mais non pas comme le pauvre publicain. _Descendit
hic justificatus (_hoc est_ sanatus) in domum suam._ Il n’y a plus de
miracles parce qu’il n’y a plus de croyants ni de PÉNITENTS, parce qu’il
n’y a plus d’enthousiasme, c’est-à-dire de charité. =Il n’y a plus
d’âmes généreuses.=
On serait suffoqué de trouver un comptoir et des livres de comptabilité
dans l’antichambre d’un poète, et on n’est pas le moins du monde
impressionné de rencontrer ces mêmes objets dans un lieu de pèlerinage,
et de quel pèlerinage! C’est ahurissant de se dire qu’il y a un endroit
où la Sainte Vierge s’est montrée, où elle a pleuré d’amour et de
compassion, où elle a dit les plus grandes choses qu’on ait entendues
depuis Isaïe, où elle a guéri et consolé tant de malheureux, et qu’à
deux pas de cet endroit, il y a une _caisse_!
--C’est abominable, direz-vous, mais où est le remède?--Vous le savez
aussi bien que moi. L’hôtellerie de la Salette,--transformée en une
Maison-Dieu, où chaque pèlerin valide se constituerait serviteur des
pauvres ou garde-malade, pour quelques heures ou quelques jours--serait
approvisionnée surabondamment et constamment, si les chrétiens lui
donnaient la centième partie de ce qu’ils donnent si vainement et avec
tant d’amertume au percepteur. Elle serait vingt fois plus riche que
maintenant, trop riche, sans doute, mais, du moins, on n’entendrait plus
cet infâme bruit de monnaie que déteste Dieu, et on aurait la joie et la
gloire de ranimer d’innombrables pauvres.
C’est bien cela que les bergers ont pu comprendre, et ce n’est pas sans
effroi que je pense à ce qui a dû se passer dans le doux et noble cœur
de Maximin, quand il était témoin de l’exploitation de sa Montagne, et
qu’il périssait de misère à quelques pas des sordides religieux qui
n’existaient que par lui. Pour ce qui est de la vieille Mélanie, ce
qu’elle dut sentir lorsqu’elle fit le pèlerinage, une dernière fois
avant de mourir, je me le suis déjà demandé et je n’ai trouvé d’autre
réponse que les larmes.
Mon livre, je l’ai assez dit, n’a qu’un objet: Prouver que tout l’effort
des ennemis de Dieu, dans le cas de la Salette, a tendu à déconsidérer
le Secret de Mélanie, le seul en cause, celui de Maximin n’ayant jamais
été divulgué. Alors, double tactique. D’une part, les Missionnaires ou
Chapelains installés sur la Montagne ont toujours et très-fermement
voulu que les menaces de la Sainte Vierge se soient accomplies, peu de
temps après l’Apparition, d’une manière tout à fait complète et
définitive, en sorte qu’il est démontré que nous n’avons plus rien à
craindre et que toute autre prophétie, concernant l’avenir ou même le
temps présent, doit être tenue pour billevesée. Je les ai vus
travailler, chaque jour, près de la Fontaine, à l’heure du Récit,
apportant des statistiques de famine, en Irlande par la maladie des
pommes de terre; en France, en Espagne ou en Pologne, par la maladie du
blé, etc. Pour ce qui est de la menace du Discours relative aux «petits
enfants au-dessous de sept ans...», il paraît qu’elle s’explique
très-suffisamment par une épidémie déplorable qui eut lieu vers cette
époque, c’est-à-dire il y a soixante ans. En conséquence, le soi-disant
Secret n’est qu’une méchante rêverie très-apocryphe que les bons
catholiques doivent écarter.
Puis, il faut tenir compte de la différence des temps. En 1846, la
Religion était méprisée et la société chrétienne avait besoin d’être
châtiée. Aujourd’hui, elle est au contraire, ne le voit-on pas? dans
l’état le plus florissant. De toutes manières, le Secret est
insoutenable.
D’autre part, on veut à toute force que les Bergers n’aient jamais été
persévérants que _sur un seul point_: Maximin ivrogne, selon la légende
ignoble et criminellement fausse des Missionnaires, ne sortant de sa
torpeur que pour raconter l’Apparition avec _lucidité_, par un miracle
constant; Mélanie, sainte fille, si on veut, mais livrée au plus
dangereux vagabondage et continuellement «entourée d’hurluberlus et de
prêtres désobéissants qui lui montaient la tête», ne retrouvant comme
Maximin, son équilibre et sa raison, que quand il s’agissait du récit de
cette même Apparition, identiquement relatée par elle depuis 1846. En
dehors du Discours public tout sec, impossible à mettre en doute, sans
se condamner soi-même à l’inexistence, où est le moyen de supposer un
secret de vie et de mort surérogatoirement divulgué par de tels témoins?
--Après cela, pourraient dire les intéressés, si on veut prendre la
peine de considérer les choses froidement, raisonnablement,
_pratiquement_, comment ne pas voir, ô Mère du Verbe, que votre
prétendue Révélation n’est qu’une imposture des démons pour empêcher de
saints religieux de gagner honnêtement leur vie sur votre Montagne?