SAINTETÉ DE MÉLANIE. APÔTRES DES DERNIERS TEMPS PROPHÉTISÉS PAR ELLE ET
PAR LE VÉNÉRABLE GRIGNON DE MONTFORT.
A tout cela Mélanie n’avait à opposer que sa sainteté, son immense
beauté d’âme universellement, je ne dis pas méconnue, mais _inconnue_.
Les moins hostiles ont la charité d’espérer qu’elle n’est pas perdue
éternellement, qu’elle finira par être admise dans le Paradis, fort
au-dessous des dames, après un Purgatoire dont le pensée fait frémir.
Les légendes fabriquées par le démon sont si tenaces que, longtemps
encore, on croira que la Bergère de la Salette a mal fini; qu’après une
grâce inouïe dont la moins pieuse des enfants du petit catéchisme eût
été plus digne, elle est retombée, presque aussitôt, dans la tiédeur,
dans l’indolence de l’âme, dans la vanité, dans l’infidélité, dans le
mensonge[55]. Quand on sait à quoi s’en tenir, cette vieille boue des
décrottoirs de l’enfer semble si basse et si puante qu’il n’y a pas
moyen de s’y arrêter un instant.
[55] On a poursuivi l’année dernière, pour faux en écritures, un
ecclésiastique superbe qui avait accusé Mélanie d’être une
FAUSSAIRE. _Sicut fecit sic fiet ei._
La volonté de Mélanie était que ses directeurs ou confesseurs ne
dévoilassent rien de sa vie _intime_. Mais, dès 1852, plusieurs
personnes ont su par le P. Sibillat, qui avait obtenu quelques
confidences de cette enfant privilégiée, que, longtemps avant 1846, le
Ciel l’avait visitée, que la grande Apparition de 1846 n’était qu’un
_épisode_ de son enfance; et les Religieuses de Corenc, ses compagnes,
purent observer que ces grâces ne cessaient pas. On a la preuve qu’elles
n’ont jamais cessé.
«Cette humble fille--dit son historien futur qu’il ne m’appartient pas
de nommer--dont les âmes, même religieuses, ne peuvent, avant que sa Vie
intime soit publiée, soupçonner la haute sainteté et la grande mission
dans l’Église, fut comblée, dès l’âge de trois ans, des dons surnaturels
les plus étonnants, tels qu’on les trouve dans les vies de quelques
saints. Instruite par l’Enfant JÉSUS qui lui avait appris qu’il fallait
cacher ces grâces, elle les cachait avec tant d’humilité et d’habileté
et, quand on les surprenait, on voyait tant combien on la faisait
souffrir, que ses directeurs eux-mêmes n’en ont connu qu’une faible
partie. Dans les montagnes où elle gardait les troupeaux avant
l’Apparition, on l’appelait déjà _la petite sainte_ et on lui attribuait
des miracles.»
Aujourd’hui il est connu qu’elle en a fait et la preuve en sera donnée,
quand la Congrégation des Rites daignera s’occuper de la Béatification
d’une si pauvre Bergère. La découverte de ses stigmates a été la chose
la plus fortuite. Elle-même paraissait les _ignorer_--bien qu’elle les
cachât, comme tout le reste, instinctivement--ou du moins, elle
paraissait croire que _tous les chrétiens devaient être ainsi_--ce qui
n’est pas loin du sublime le plus terrassant. Mélanie fut souvent
communiée par Notre Seigneur lui-même et jouissait de la vue continuelle
de son Ange gardien. Les habitants d’Altamura ont affirmé avoir entendu
dans l’appartement de «la pieuse dame française», à l’Angelus du soir,
la nuit qu’elle est morte, des chants angéliques et le tintement d’une
clochette, comme quand on porte le Saint Viatique.
Combien d’autres choses encore! Mais ce qui étonne plus que tout, ce qui
décourage de penser, ce qui donne aux seules larmes d’amour un
inestimable prix, c’est de se dire qu’elle voyait _tout dans la Lumière
de Dieu_, non simultanément, mais successivement, c’est-à-dire au moment
où sa pensée se portait sur un objet. Don extraordinaire, unique
peut-être dans la vie des saints. Elle semblait vivre dans le Paradis
terrestre comme si la Chute n’avait pas été...
A une croyante qui voulait savoir quelque chose des Apôtres des Derniers
Temps, fut communiqué ce fragment de ce que Mélanie appelait sa
«Vue»[56]:
[56] Cette page, tout à fait inédite, complète ou confirme ce qui a
été dit plus haut, chap. XIV, du don de prophétie conféré à la
Bergère.
«... En d’autres endroits, je vis les Disciples des Apôtres des Derniers
Temps. Je compris bien clairement que ces messieurs, que j’appelle les
Disciples, faisaient partie de l’Ordre. C’étaient des hommes libres, des
jeunes gens qui, ne se sentant pas appelés au sacerdoce, voulant
cependant embrasser la vie chrétienne, accompagnaient les Pères dans
quelques missions et travaillaient de tout leur pouvoir à leur propre
sanctification et au salut des âmes. Ils étaient très-zélés pour la
gloire de Dieu. Ces disciples étaient auprès des malades qui ne
voulaient pas se confesser, auprès des pauvres, des blessés, des
prisonniers, dans les réunions publiques, dans les assemblées sectaires,
etc., etc. J’en vis même qui mangeaient et buvaient avec des impies,
avec ceux qui ne voulaient pas entendre parler de Dieu ni des prêtres;
et voilà que ces Anges terrestres tâchaient par tous les moyens
imaginables de leur parler et de les amener à Dieu, et de sauver ces
pauvres âmes qui ont chacune la valeur du Sang de Jésus-Christ, fou
d’amour pour nous. Cette vue était bien claire, bien précise et ne me
laissait aucun doute sur ce que je voyais; et j’admirais la grandeur de
Dieu, son amour pour les hommes et les saintes industries dont il usait
pour les sauver tous; et je voyais que son amour ne peut pas être
compris sur la terre, parce qu’il dépasse tout ce que les hommes les
plus saints peuvent concevoir...
«... Avec elles (les Religieuses), il y avait aussi des femmes et des
filles remplies de zèle qui aidaient les religieuses dans leurs œuvres.
Ces veuves et ces filles étaient des personnes qui, sans oser se lier
par les vœux de religion, désiraient servir le bon Dieu, vaquer à leur
salut et mener une vie retirée du monde. Elles étaient vêtues de noir et
très-simples. Elles portaient aussi une croix sur la poitrine, comme les
Disciples, mais un peu moins grande que celle des Missionnaires et elle
n’était pas extérieure.
«... Les Disciples et les femmes faisaient aussi cette promesse ou
oblation à la Très-Sainte Vierge: de se donner à Elle et de Lui donner,
pour les âmes du Purgatoire, en faveur de la conversion des pécheurs,
toutes leurs prières, toutes leurs pénitences, en un mot toutes leurs
œuvres méritoires.
«Je vis que les Missionnaires vivaient en communauté... Je vis que les
disciples qui savaient lire disaient l’Office dans leur chapelle; je vis
aussi que les Religieuses disaient l’Office de la Sainte Vierge ainsi
que les femmes.»
Il est infiniment intéressant de rapprocher de cette _vue_ si actuelle,
si précise, de la Bergère, la prophétie plus générale, mais combien
éloquente, écrite, 150 ans avant la Salette, par le Vénérable Grignion
de Montfort:
«... Mais quels seront ces serviteurs, esclaves et enfants de Marie? Ce
seront un feu brûlant des ministres du Seigneur qui mettront le feu de
l’amour divin partout et, _sicut sagittæ in manus potentis_, des flèches
aiguës dans la main de la puissante Marie pour percer les ennemis; ce
seront des enfants de Lévi, bien purifiés par le feu de grandes
tribulations et bien collés à Dieu, qui porteront l’or de l’amour dans
le cœur, l’encens de l’oraison dans l’esprit, et la myrrhe de la
mortification dans le corps, et qui seront partout la bonne odeur de
Jésus-Christ aux pauvres et aux petits, tandis qu’ils seront une odeur
de mort aux grands, aux riches et aux orgueilleux mondains.
«Ce seront des nuées tonnantes et volantes par les airs, au moindre
souffle du Saint-Esprit, qui, sans s’attacher à rien, ni s’étonner de
rien, ni se mettre en peine de rien, répandront la pluie de la parole de
Dieu et de la vie éternelle; ils tonneront contre le péché, ils
gronderont contre le monde, ils frapperont le diable et ses suppôts et
ils perceront d’outre en outre, pour la vie ou pour la mort, avec leur
glaive à deux tranchants de la parole de Dieu, tous ceux auxquels ils
seront envoyés de la part du Très-Haut.
«_Ce seront des Apôtres véritables des Derniers Temps_, à qui le
Seigneur des vertus donnera la parole et la force, pour opérer des
merveilles et remporter des dépouilles glorieuses sur ses ennemis; ils
dormiront sans or ni argent et, qui plus est, sans soin au milieu des
autres prêtres, ecclésiastiques et clercs, _inter medios cleros_, et
cependant auront les ailes argentées de la colombe, pour aller, avec la
pure intention de la gloire de Dieu et du salut des âmes, où le
Saint-Esprit les appellera[57]; et ils ne laisseront après eux, dans les
lieux où ils auront prêché, que l’or de la charité qui est
l’accomplissement de toute la loi. Enfin nous savons que ce seront de
vrais disciples de Jésus-Christ, qui, marchant sur les traces de sa
pauvreté, humilité, mépris du monde et charité, enseigneront la voie
étroite de Dieu dans la pure vérité, selon le saint Évangile, et non
selon les maximes du monde, sans se mettre en peine ni faire acception
de personne, sans épargner, écouter ni craindre aucun mortel, quelque
puissant qu’il soit[58].
[57] _Ps._ 67, v. 14. Matines de Pentecôte. Ce psaume chargé de
mystère appartient liturgiquement au Saint-Esprit.
[58] Conformité presque littérale avec le 30e alinéa du Secret de
Mélanie, cité dans l’introduction du présent ouvrage.
«Ils auront dans leur bouche le glaive à deux tranchants de la parole de
Dieu; ils porteront sur leurs épaules l’étendard ensanglanté de la
Croix, le Crucifix dans la main droite, le chapelet dans la gauche, les
Noms sacrés de Jésus et de Marie sur leur cœur, et la modestie et
mortification de Jésus-Christ dans toute leur conduite. Voilà de grands
hommes qui viendront; mais Marie sera là, par ordre du Très-Haut, pour
étendre son empire sur celui des impies, idolâtres et mahométans. Quand
et comment cela se fera-t-il?... Dieu seul le sait; c’est à nous de nous
taire, de prier, de soupirer et d’attendre: _Expectans, expectavi_[59].»
[59] _Traité de la vraie Dévotion à la Sainte Vierge_, 1re partie,
chap. I.
Assurément Dieu seul le sait. Cependant nous savons aussi, nous autres,
pourquoi et comment cela ne s’est pas fait, pourquoi, le 19 septembre
prochain, 62e anniversaire de l’Apparition, il n’y aura pas même un
faible commencement d’exécution, une lointaine velléité d’obéissance.
Nous ne savons que trop les sordides et basses causes de cette
prévarication inouïe. Mais tous ne le savent pas et c’est pour les
ignorants que ce livre est surtout écrit. Les autres, les vrais
coupables par malice ou par lâcheté, chercheront naturellement à
l’étouffer, selon leur méthode, simplement par esprit de suite, sans
honte ni peur. Comment faire peur à des hommes consacrés à Dieu qui ont
pu _voir_ le châtiment terrible d’un assez grand nombre d’entre eux sans
se frapper la poitrine?... Enfin j’ai voulu rendre témoignage afin de
m’endormir en paix, quand mon heure sera venue.
Les menaces de la Salette ont été conditionnelles. Il y a lieu de croire
qu’elles ne le sont plus. Les Apôtres de Marie, qui auraient dû être
institués avant le Déluge de sang et de feu, le seront _après_, voilà
tout.