Tout le monde sait que le blasphème et le refus de sanctifier le
Dimanche furent les deux grands reproches de la Salette, les deux
accusations mortelles, _les deux choses qui appesantissent tant le Bras
de mon Fils_. Là encore, disons-le en passant, la concordance du
Discours public avec le Secret est flagrante, car il est dit dans ce
dernier que =même les personnes consacrées à Dieu... prendront l’esprit
des mauvais anges et qu’on verra l’abomination dans les lieux saints=,
ce qui implique nécessairement l’absolu des profanations et des
reniements supposés par ces deux effroyables crimes.
Encore une fois, je n’ai pas entrepris d’expliquer ni seulement de
montrer ces profondes et divines conformités, dessein pour l’exécution
duquel je suppose qu’il faudrait plus de lumière que Dieu n’en accorde
habituellement aux écrivains qui ne sont pas des écrivains
ecclésiastiques. Mais voici, bien à propos, un petit livre très-posthume
de Paul Verlaine, _Voyage en France par un Français_, où se lit, contre
le travail du Dimanche, une belle protestation de ce grand poète
malheureux.
Ah! je n’ignore pas que celui-là n’est pas, lui non plus, une autorité.
Tant s’en faut! On finira par savoir, dans le monde pieux, que Paul
Verlaine a écrit les vers les plus beaux qui soient, à la louange de «sa
Mère Marie», à la gloire de la Pénitence et du Saint Sacrement et qu’il
est, en réalité, l’_unique_ poète catholique depuis les inspirés du
grand Hymnaire: mais on y mettra le temps. Un demi-siècle environ pour
l’élite de nos séminaires et cent ans au moins pour un tiers des autres,
à partir de la mort de François Coppée qui ne paraît pas prochaine. Tout
de même, le «pauvre Lélian», vers 1880, présenta, en prose, cette idée
originale et forte que la loi du travail, ordinairement regardée comme
une malédiction, est, au contraire, le «dernier et seul souvenir
consolant du Paradis terrestre». En lisant cela, j’ai cru voir la Porte
si bien gardée s’entr’ouvrir.
Ah! que c’est beau! Ainsi Dieu, tout fâché qu’il fût contre l’homme et
le condamnant à tout perdre, aurait employé cette ruse adorable de le
flageller avec l’Espérance, de lui infliger comme châtiment ce qui
devait être son réconfort et de le lier rudement par une chaîne de
Dilection! Du milieu de ses propres entraves beaucoup plus dures, il a
vu cela, le lamentable Verlaine! Il a vu ou entrevu que si le paresseux
accomplit cet acte effrayant de couper la dernière amarre, le
travailleur pervers, qui n’est courageux que le Dimanche, parce qu’il
s’agit de braver un maître invisible, renouvelle à son insu--étant une
épouvantable brute--le Crime initial et reperd, chaque fois, pour
lui-même et pour beaucoup d’autres, le Jardin de Volupté. Adam et Ève
ont dû, en une manière qu’on ne sait pas, mépriser le Septième Jour et
=travailler le Dimanche tout l’été=, ou, =n’aller à la Messe que pour se
moquer de la religion=, ou, =pendant le carême, aller à la boucherie
comme des chiens=, car les paroles divines sont toujours certaines et
identiques, en amont comme en aval de leur cours éternel.
La sanctification du Dimanche, c’est la sanctification du travail, et le
travail, non sanctifié de cette manière, est tellement maudit que
l’_apparente_ solidité des maisons privées ou des monuments publics, à
la construction desquels il fut travaillé le Dimanche, est un problème.
Le Secret annonce des maux inouïs, tels qu’aucun prophète n’en annonça
jamais d’aussi affreux et d’aussi universels. =La terre sera frappée de
toutes sortes de plaies. Les montagnes et la nature entière trembleront
d’épouvante.= Des prodromes, d’ailleurs, se manifestent. Les feuilles
publiques, prodromes elles-mêmes de la démence du monde, relatent,
chaque jour, sans y rien comprendre, les plus alarmantes catastrophes:
tremblements de terre ou volcans détruisant de grandes villes, des pays
entiers; explosions, incendies, accidents innombrables et de toute sorte
procurés par la main-forte scientifique ou industrielle, au service de
la Désobéissance et de l’Orgueil. Cela pour ne rien dire des homicides
continuels et de plus en plus atroces, préludes, sous nos yeux, de
massacres sans pardon. Hier, un train de voyageurs sautait dans la
Loire... L’heure va sonner où les catastrophes _se toucheront_, où il
n’y aura plus que des catastrophes. A chaque tour de cette roue des
supplices dont le mouvement s’accélère, de graves individus recherchent
aussitôt les «responsabilités», dans l’espérance, dirait-on, d’augmenter
le mal, en réduisant au désespoir quelque mercenaire sans protection.
Ah! misérables que nous sommes! Elle est sur chacun de nous, la
responsabilité! Le mot _châtiments_ révolte notre orgueil. Il nous faut
des causes naturelles, des explications scientifiques où Dieu
n’intervienne pas... Ce travail avait été bien fait, pourtant! Les
matériaux étaient excellents et on avait eu de bons ouvriers. Il n’y
avait rien à redire à ces assises de pierre dure, capables de soutenir
une montagne, et cette charpente de fer avec ses arbalétriers, ses
boulons, ses rivets, que sais-je encore? étaient au-dessus de tout
éloge... Mais voici. Ce travail avait été fait le Dimanche,
très-probablement, et les ouvriers--un seul, peut-être--avaient dû
mettre =le Nom de mon Fils au milieu=. Il n’a pas fallu davantage. Telle
est l’explication de la Mère de Dieu.
=Je me suis réservé le Septième Jour.= La profanation du Dimanche
renouvelle continuellement le premier péché. C’est l’attentat _à la
RÉSERVE du Seigneur_! Peine de mort dans les deux cas, et de mort
terrible... J’ai parlé plus haut des larmes d’Ève. La Chute n’est pas un
fait accompli autrefois et dont nous subissons les conséquences. _Nous
tombons toujours_, et voilà pourquoi _Ève pleure_. Ses larmes nous
accompagnent dans le gouffre.