Après ce qui vient d’être lu, on peut aisément comprendre l’exaspération
de la multitude superbe des ecclésiastiques même honorables, surtout
honorables, mais contempteurs des exigences de la Sainteté ou de
l’Héroïsme.
Il ne serait pas hors de propos de rappeler ici l’admirable formule du
philosophe Blanc de Saint-Bonnet: «Le clergé saint fait le peuple
vertueux, le clergé vertueux fait le peuple honnête, le clergé honnête
fait le peuple impie.» En sommes-nous encore seulement au clergé
honnête? On a pu se le demander en 1789. Pourquoi pas aujourd’hui? Il me
semble qu’après tant de grâces et tant de crimes, le collier de
malédictions doit être infiniment plus somptueux. Pourquoi n’en
serions-nous pas au diabolisme tout pur? Il est bien certain, il est
d’observation facile et directe que le seul nom, _je ne dis pas_, de la
Salette, mais du Secret de Mélanie, ou simplement le nom de Mélanie tout
court suffit, en France, pour agiter les séminaires et les sacristies,
pour déséquilibrer un grand nombre de nos évêques. Il a plu à Marie de
se servir d’une petite bergère pour épouvanter de puissants pasteurs,
comme si elle eût été un molosse devant des loups fort timides. _Et
ribedit... Et subsannabit._
Alors quoi? C’est donc bien vrai que nous sommes des maudits? S’il ne
s’agissait que d’une imposture aisément ou malaisément démontrable, il
n’y aurait pas tant de vacarme. Mais il est prouvé infiniment et
indiscutablement, par des miracles de guérisons, par des miracles de
conversions, par des miracles de prophéties, que c’est la Mère de Dieu,
la Mère de la Vérité éternelle qui a parlé de Sa bouche et voilà ce qui
ne peut pas être supporté.[33]
[33] L’Évangile est-il fermé, oui ou non? me demandait, il y a plus de
25 ans, un assomptionniste fameux, ennemi des prophéties et des
illuminations exceptionnelles.--Moins que vous, mon cher père, lui
répondis-je. Ce n’était pas très-spirituel, mais on fait ce qu’on
peut, dans le dernier carré.
Ces bergers si obstinés dans leurs témoignages et dont il n’y avait pas
moyen de «plomber» les lèvres, il ne suffisait pas de faire croire
qu’ils étaient des âmes perdues, mille fois indignes de la grâce inouïe
qu’ils reçurent, dont la mission, d’ailleurs, était bien finie depuis le
Discours public; il fallait surtout cacher, en même temps que leurs
vertus, leur don surhumain de _prophétie_, ce qui était fort difficile.
En mars 1854,--on est prié de remarquer la date--Mélanie annonçait déjà
les Prussiens, les désignant par leur nom, et l’incendie de Paris.
Résumant le règne de Napoléon III en trois mots: _Hypocrisie,
Ingratitude, Trahison_, l’empereur, pour elle, était «l’hypocrite, la
fourbe, l’ingrat, le misérable, le cynique, le traître, le persécuteur
de l’Église et du Pape, détrônant Dieu pour couronner le démon»! Non
contente de ce langage, elle se livrait à des actes étrangement
significatifs. On sait qu’elle quitta le couvent de la Providence à
Corenc, en 1854, pour être envoyée en Angleterre; or, après son départ,
on remarqua ces mots qu’elle avait gravés dans le bois de son pupitre à
l’aide d’un canif: «PRUSSIENS 1870». Encore à Corenc, la maîtresse de
classe lui donna, un jour, une carte de France à étudier. La pauvre
enfant se mit à pleurer et _biffa d’un trait l’Alsace et la Lorraine_.
Le 28 novembre 1870, après les désastres, elle écrivait à sa mère: «Il y
a 24 ans que je savais que cette guerre arriverait; il y a 22 ans que je
disais que Napoléon était un fourbe, qu’il ruinerait notre pauvre
France.»
Dans d’autres admirables lettres, elle explique ce qu’elle appelait sa
«Vue»[34]. Elle avait réellement la vision actuelle et universelle des
choses futures «et tout cela dans une seule parole qui s’échappe des
lèvres de Celle qui fait trembler l’enfer, la Vierge Marie». «... Je
trouve très-difficile de rendre une chose qui n’a pas de comparaison...
Quand la Sainte Vierge me parlait, je voyais s’exécuter ce qu’elle
disait; je voyais le monde entier, je voyais l’œil de l’Éternel; c’était
un tableau en action; je voyais le sang de ceux qui étaient mis à mort
et le sang des martyrs.» «... _La Sainte Vierge, EN UN SEUL MOT, peut
dire et faire comprendre de quoi écrire pendant cent ans_... Elle
prononçait toutes les paroles, soit du Secret, soit des Règles, et je
pouvais deviner ou pénétrer tout ce qu’elles impliquaient. Un grand
voile était levé, les évènements se découvraient à mes yeux et à mon
imagination, à mesure que parlait Marie et, devant moi, se déroulaient
de grands espaces; je voyais les changements de la terre, et Dieu,
immuable dans sa gloire, regardait la Vierge qui s’abaissait à parler à
deux points.» (Elle et Maximin)[35].
[34] Depuis l’Apparition, dit l’abbé Félicien Bliard, la Bergère a
toujours conservé une _vue claire et distincte_ de toutes les
parties du Secret, bien qu’il soit d’une grande étendue et tort
complexe; elle a gardé _le souvenir fidèle de toutes les paroles_ de
la Très-Sainte Vierge et _l’intelligence de tout ce qu’elle a
entendu_. En même temps que la Vierge parlait à la petite Bergère,
celle-ci était élevée à une sublime vision dans laquelle elle
_voyait_ clairement tout ce qui lui était dit. Et pendant un quart
de siècle, rien ne lui a échappé, tout est resté fidèlement gravé
dans son esprit. De là cette connaissance si assurée qu’elle semble
avoir de l’avenir. Dans les longs entretiens que j’ai eus avec elle,
j’ai été frappé de la lucidité, de la précision, de la fermeté
inébranlable de ses idées. En la ramenant sur le même sujet, je la
trouvais toujours semblable à elle-même, sans ombre d’hésitation. Du
reste, elle est sobre de paroles et je l’ai trouvée admirable de
simplicité, de candeur et de prudence. Lorsque, dans nos
conférences, je touchais à des points qu’elle ne doit pas encore
découvrir, j’avais lieu d’admirer son silence ou l’adresse avec
laquelle elle savait éluder toute réponse.»
[35] _Notre Dame de la Salette et ses deux Élus_. La correspondance de
Mélanie (160 lettres) donne à ce livre un intérêt extraordinaire et
surnaturel. On a comme la sensation d’avoir heureusement escaladé la
Montagne des Prophètes qui est «au-dessus du globe de la terre»,
d’après Anne-Catherine Emmerich.
En 1871, elle écrivit à Thiers, le priant, l’adjurant d’enlever la
statue de Voltaire dont la présence dans Paris était, à ses yeux, un
épouvantable danger pour la France entière. Elle ajoutait que, si le
gouvernement ne faisait pas observer les Commandements de Dieu, les
châtiments arrivés déjà ne seraient rien en comparaison de ceux à venir.
On pense l’accueil qui dut être fait à cette lettre par l’octogénaire
funambule.