IMMENSE DIGNITÉ DE MARIE.

L’incompréhension du Fait de la Salette est une suite naturelle de

l’incompréhension ou de l’ignorance des Privilèges--d’ailleurs

infiniment inexplicables--de Marie. Pour ne parler que de son Immaculée

Conception qui est un mystère effrayant, il est à remarquer qu’à

Lourdes, Elle ne dit pas: «Je suis conçue sans péché», mais: «_Je suis

l’immaculée Conception._» C’est comme si une montagne disait: «Je suis

la Celsitude». Marie est la seule ayant le droit de parler d’Elle-même

_absolument_, comme Jésus parle de Lui-même, quand il dit: «Je suis la

Lumière, la Vérité, la Vie.» Le «Vêtement de Soleil», mentionné dans

l’Apocalypse, est son vêtement d’Absolu. Elle est si près de Dieu et si

loin des autres créatures qu’on a besoin d’un effort de la Raison pour

ne pas confondre. J’ose même dire, au risque de me confondre moi-même,

que plus la Raison et la Foi grandissent, plus la Mère de Dieu grandit

et qu’on devient de moins en moins capable de la délimiter, de la

_distinguer_.

Ah! je sais combien ces mots sont misérables! Il ont du moins pour eux

d’être adéquats à la misère de la pensée. Un ange même, si on pouvait

entendre son latin sans être foudroyé d’amour dès la première syllabe;

comment expliquerait-il qu’on peut concevoir Marie sans concevoir la

Trinité même et la discerner encore un peu dans l’éblouissement de la

grande Ténèbre?

A la Salette, Elle parle _à la première personne_ comme Dieu seul peut

parler. On a beaucoup remarqué cela. Des gens très-forts se sont élancés

pour soutenir les murs de l’Église que ce langage allait, sans doute,

jeter par terre; pour expliquer--oh! faiblement--que tous les prophètes

canoniques se sont exprimés ainsi et qu’en cette rencontre, leur Reine

admirable n’est, comme eux, qu’un porte-voix, _rien de plus_. Nul ne

s’est avisé de demander comment la Mère de Dieu aurait pu s’exprimer

autrement. Dans le Discours public, c’est toujours le Nom de son Fils

accompagnant les reproches et les menaces. Il nous est ainsi montré

qu’Elle parle, avant tout et uniquement, en qualité de Mère de Dieu, de

Souveraine absolue, au point que ce Fils qui est le Créateur d’Elle-même

a l’air de ne rien pouvoir sans sa permission. Essayez de remplacer la

Première Personne par la Troisième, de lire, par exemple: «_Dieu_ vous a

donné six jours pour travailler, _il_ s’est réservé le septième et on ne

veut pas le _lui_ accorder.» Aussitôt, c’est la parénèse d’un

prédicateur quelconque et ce qui fait le caractère précis de ce célèbre

Discours qui a étonné tant d’âmes, l’Autorité suprême, disparaît.

Il est bien entendu que Marie n’est pas Dieu, quoique Mère de Dieu.

Cependant rien ne peut exprimer sa dignité. Théologiquement il est aussi

impossible de l’adorer que d’exagérer le culte d’honneur qui lui

appartient. La gloire de Marie et son excellence œcuménique défient

l’Hyperbole. Elle est ce feu de Salomon qui ne dit jamais: «En voilà

assez!» Elle est le Paradis terrestre et la Jérusalem céleste. Elle est

Celle à qui Dieu a tout donné. Si vous pensez à sa Beauté, ce sera une

dérision de dire qu’Elle est la Beauté même, puisqu’Elle dépasse

infiniment cette louange. Si vous voulez exalter sa Force et sa

Puissance, vous n’aurez pas mieux à faire que de reconnaître qu’Elle

est, en vérité, la dernière des créatures, puisqu’Elle a pu accomplir

cet inimaginable prodige de s’humilier beaucoup plus bas que tous les

abîmes avant lesquels Elle avait été conçue. Si vous désirez mourir,

tous les mourants de bonne volonté sont dans ses Bras. Si vous demandez

à naître, la Voie lactée jaillira de ses Mamelles pour vous nourrir.

Quelque poète que vous fussiez, capable, si j’ose dire, d’étonner le

Couple innocent sous les platanes du Paradis, vous auriez l’air de

vendre à faux poids les plus fétides substances, vous ressembleriez

à un négrier ou à un propriétaire de malheureux, si vous

entrepreniez,--fût-ce en pleurant et à deux genoux!--si vous rêviez

seulement de dire un mot de sa Pureté qui fait ressembler à la sueur des

damnés du plus bas enfer, les gouttelettes de rosée suspendues, un matin

d’été, aux tissus d’argent et d’opale des aimables araignées des bois.

=Vous aurez beau prier, beau faire, jamais vous ne pourrez récompenser

la peine que j’ai prise pour vous autres.=

L’Église militante subsisterait dix mille ans encore, et il y aurait des

centaines de conciles dont chacun ajouterait une gemme inestimable à la

parure de cette Reine, que cela ne ferait pas autant pour sa splendeur

que ce témoignage d’Elle-même à Elle-même, dans le désert, en présence

de deux pauvres petits enfants.

Celle qui pleure (Notre Dame de la Salette) · 第 27 / 70 题