S’il n’y avait eu que Napoléon III, la conspiration du silence ne lui
aurait pas survécu trente-six ans. Même l’étonnante infirmité humaine
qui transforme en une routine le ressentiment des griefs les plus
oubliés; tout ce qui pouvait, avant la catastrophe de 1870, s’opposer
encore à la Salette et à ses Témoins, se serait usé depuis, la seule
énergie de la sève catholique démolissant la muraille de plus en plus, à
chaque renouveau. Mais il y avait ceci qu’on n’avouait pas, le jugeant
intolérable, et dont on ne voulait à aucun prix:
=Les prêtres, ministres de mon Fils, les prêtres, par leur mauvaise vie,
par leurs irrévérences et leur impiété à célébrer les Saints Mystères,
par l’amour de l’argent, l’amour de l’honneur et des plaisirs, les
prêtres sont devenus des CLOAQUES D’IMPURETÉ. Oui, les prêtres demandent
vengeance et la vengeance est suspendue sur leurs têtes. Malheur aux
prêtres et aux personnes consacrées à Dieu, lesquelles, par leurs
infidélités et leur mauvaise vie, crucifient de nouveau mon Fils! Les
péchés des personnes consacrées à Dieu crient vers le Ciel et appellent
la vengeance, et voilà que la vengeance est à leurs portes, car il ne se
trouve personne pour implorer miséricorde et pardon pour le peuple; IL
N’Y A PLUS D’AMES GÉNÉREUSES, il n’y a plus personne digne d’offrir la
Victime sans tache à l’Éternel, en faveur du monde.=[27]
[27] Secret de Mélanie, 2e alinéa. «Il y a ceci de remarquable,
faisait observer, il y a 30 ans, Amédée Nicolas, qu’aucune
communauté religieuse de femmes n’a réclamé. Seuls les prêtres
séculiers ou réguliers ont poussé des cris.»
«_Nolite tangere Christos meos... Qui vos audit, me audit: et qui vos
spernit, me spernit._» Vous l’entendez, ô Mère du Verbe, c’est à Vous
que cela s’adresse. Vous avez osé toucher au clergé. On pourrait penser
que Vous en aviez le droit, étant sa Reine, _Regina cleri_, mais il n’en
est rien et voici Votre punition: Nous décidons que Vous aurez parlé en
vain.
«Ils ne veulent pas faire leur examen de conscience», disait Mélanie.
«_Tu es ille vir, tu fecisti hanc rem abscondite!_», dit l’Esprit-Saint.
C’est toi le coupable! dit la conscience. Quel que soit le crime
accompli, en n’importe quel lieu du monde, cette parole doit être
justement et rigoureusement appliquée à chacun de nous. Les saints l’ont
toujours entendu ainsi. Et parce que les prêtres sont plus près de Dieu
et, dès lors, plus responsables, il est naturel qu’ils soient atteints
les premiers.
--«Vous êtes la lumière du monde!» leur a dit le Maître. Il n’y aura
jamais d’affirmation plus certaine. Mais on sait que la plus candide
flamme terrestre, présentée au soleil, projette une ombre. De même, la
Lumière de Dieu, si elle venait à se lever derrière la lumière du monde,
cette dernière, à l’instant, donnerait une ombre noire, gluante,
fuligineuse, de la plus impénétrable opacité. Telle doit être la
sensation d’un humble prêtre qui fait son _examen de conscience_.
Comment, alors, pourrait-il se troubler ou s’étonner de l’énergie de
certains mots?
Il s’agit bien de cela! d’ailleurs. La Parole de Dieu est, par essence,
incontestable, indiscutable, irréfragable, définitive. On est forcé de
la recevoir intégralement ou de se déclarer apostat. Or la parole de
Marie, c’est la Parole de Dieu, aussi bien à la Salette que dans
l’Évangile. Si elle dit que nous sommes des «chiens», c’est la Sagesse
éternelle qui parle. S’il lui plaît d’ajouter que les prêtres sont des
«cloaques d’impureté», il n’y a pas mieux à faire que de croire qu’il en
est ainsi, avec de très-humbles actions de grâces pour le bienfait d’une
si précieuse révélation et sans songer, une minute, à _distinguer_
sophistiquement. Cette parole sait ce qu’elle dit, elle le sait
infiniment et, nous autres, nous ne savons pas même ce que nous pensons.
On a parlé d’«expressions hyperboliques», on a voulu sauver le Secret,
en expliquant que le mot _cloaque_ n’avait pas un sens absolu, comme si
Dieu ne parlait pas toujours ABSOLUMENT. Infidélité, mauvaise vie,
irrévérence, impiété, amour de l’argent, de l’honneur et des plaisirs.
Total: cloaque d’impureté. Que penser d’un prêtre qui dirait: «Cela
n’est pas pour moi?» Saint François de Sales, saint Philippe de Néri,
saint Vincent de Paul, le curé d’Ars, cinquante mille autres, sans
remonter aux Martyrs, eussent dit en pleurant: «Ah! que cela est vrai!
comme notre Souveraine me connaît et combien est inutile mon hypocrisie
de tous les instants!» Mais voilà! =Il n’y a plus d’âmes généreuses.= La
vérité stricte que ne contestera jamais un homme déterminé à donner sa
vie pour Dieu, c’est que tout prêtre qui ne tend pas à la Sainteté est
réellement, rigoureusement, absolument, un Judas et une ordure.
Tout à l’heure, j’ai cité deux Textes, le premier, du psaume 104:
«_Nolite tangere..._ Ne touchez pas à mes oints», pour faire voir le
beau parti qu’on en peut tirer. L’autre moitié du même verset paraît une
foudroyante réponse de Marie: «_... et in prophetis meis nolite
malignari_--et ne maltraitez pas mes prophètes». Ceux d’entre les
persécuteurs de Mélanie et de Maximin qui n’avaient pas «reçu leurs âmes
tout à fait en vain» durent trembler quelquefois, en lisant ces mots
dans leurs bréviaires. Pour ce qui est de l’Oracle évangélique: «Celui
qui vous écoute m’écoute, etc.», ne voit-on pas qu’il convient
supérieurement à Notre Dame de la Salette? «Faites tout ce qu’il vous
dira», avait dit, aux noces de Cana, la Mère de Jésus. «Celui qui
T’écoute M’écoute et _celui qui Te méprise Me méprise_», lui répond son
Fils, dix-neuf siècles plus tard, l’entendant pleurer sur une montagne.