VIE ERRANTE DE LA BERGÈRE. LE CARDINAL PERRAUD, SUCCESSEUR DE
TALLEYRAND, LA DÉPOUILLE.
«Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu?» Il a
pourtant bien fallu qu’il l’articulât, cette interrogation liturgique,
le triste évêque, avant de monter à l’autel, le lendemain matin et tous
les autres matins qui suivirent, jusqu’à la fin de sa vie! Et quand vint
l’heure de la mort, l’heure terrible ou suave de la _recommandation de
l’âme_, il ne lui fut pas possible de _penser_ seulement avec les
assistants de son agonie, les rituelles paroles qui ouvrent la porte
bienheureuse: _Viam mandatorum tuorum cucurri._ Il ne le put pas, parce
qu’ayant dit à la sainte fille: «Vous êtes une folle!» il était selon la
justice qu’il mourût privé de raison.
Un jour, sera publiée, pour l’étonnement et l’épouvante d’un grand
nombre, la monographie des châtiments infligés aux persécuteurs ou
blasphémateurs ecclésiastiques de la Salette. La liste en est déjà
longue.
Mélanie ne devait plus connaître le repos. Après un séjour de six ans au
Carmel de Darlington, retour en France et arrivée à Marseille, le 28
septembre 1860[23]. Entrée, à Marseille, dans une communauté religieuse
pour y enseigner l’alphabet à de toutes petites filles.--Envoi, dans les
îles ioniennes, à Céphalonie et à Corfou, en 1861 et 1862.--Retour à
Marseille en 1862 où elle reste dans une propriété rurale jusqu’en 1867
sous la direction de Mgr Petagna, évêque de Castellamare, chassé de son
diocèse par l’invasion piémontaise, qui passait les années de son exil à
Marseille.--Départ pour l’Italie, en juillet 1867, pour Castellamare,
non loin de Naples, où elle séjourna 18 ans, toujours sous la direction
de Mgr Petagna rentré dans son diocèse en cette même année, jusqu’à la
mort de ce digne et pieux évêque et au delà.--Vers 1885, rentrée en
France, avec la permission spéciale de Léon XIII, pour y soigner sa mère
malade, à Cannes et au Cannet, jusqu’à la mort de cette dernière, puis
séjour à Marseille de 1890 à 1892.--Retour en Italie où elle se fixe,
cette fois, à Galatina, entre Lecce et Otrante, pour y passer quelques
années non loin de son ancien directeur, Mgr Zola, de 1892 à 1897.--En
1895, voyage en France, à l’occasion d’un procès retentissant et
scandaleux, gagné, naturellement, contre elle par Mgr Perraud,
Cardinal-Evêque d’Autun, successeur de feu Talleyrand, et même
académicien, qui fit à la bergère l’honneur de la dépouiller, au profit
de sa mense épiscopale, d’un legs important à elle fait pour les Apôtres
des Derniers Temps. Dans le legs était comprise une chapelle publique
que le Cardinal frappa d’interdit[24]. A ce sujet, recrudescence des
calomnies, déluge d’immondices. Libertinage, hérésie, escroquerie,
folie, possession! Telles furent les aménités de la _bonne presse_.--Du
14 septembre 1897 au 2 octobre 1898, à Messine, dans l’institut des
_Filles_ dites _du divin Zèle du Cœur de Jésus_, pour y diriger les
jeunes aspirantes pendant l’année du noviciat.--De là à
Moncalieri.--Puis rentrée nouvelle et dernière en France où elle passe
cinq ans, de 1899 à 1904, à Saint-Pourçain, Diou, Cusset (Allier) et
Argœuvres (Somme). Deux fois elle se rend à la Salette: le 18 septembre
1902, pour y passer le 56e anniversaire de l’Apparition, et une dernière
fois, le 28 juillet 1903. Elle avait reçu le sacrement de
l’Extrême-Onction à Diou, durant une grave maladie qui n’eut pas de
suite, le 26 janvier 1903.--Enfin, au milieu de l’année 1904, elle
quitte définitivement son pays natal pour aller se fixer dans la
province de Bari, en Italie, où elle vit incognito jusqu’à sa mort à la
mi-décembre, connue seulement de son nouvel évêque, Mgr Cecchini, et
d’une pieuse dame, la signora Gianuzzi. Sa dernière communion, le 14
décembre, dans la cathédrale d’Altamura, est son suprême Viatique.
[23] Là, elle fut _relevée_ des vœux _non solennels_ qu’elle avait
faits, en février 1856, au Carmel d’Angleterre. De l’aveu de Pie IX,
en effet, la mission que la Sainte Vierge lui avait confiée à la
Salette lui défendait de rester cloîtrée. Bientôt même vint de Rome,
consultée à son sujet, cette autre réponse: «_Cachez-la autant que
vous le pourrez._» C’était par crainte du _carbonaro_ couronné,
l’homme au «cœur double», dénoncé comme tel par la Sainte Vierge
elle-même à sa confidente, avec ordre précis de dire à Pie IX:
«Qu’il se méfie de Napoléon!»--ce que fit celle-ci dans la rédaction
de son secret pour le Saint-Père, secret qui fut remis à Sa
Sainteté, le 18 juillet 1851, comme on l’a déjà vu. L’Empereur ne
pouvait supporter Mélanie, se sentant visé défavorablement par son
_Message_. Aussi fut-il donné suite à ce prudent avis.
[24] Les documents relatifs à cette honteuse affaire ont été publiés,
en 1898, chez l’éditeur Chamuel, à Paris. _Mélanie, Bergère de la
Salette, et le cardinal Perraud_.
Cette errance continuelle, cette incessante migration nécessitée par une
hostilité sans pardon,--favorable, d’ailleurs, à l’accomplissement de sa
mission,--fut tournée contre elle, taxée de vagabondage, dans le pire
sens du mot, interprétée de la façon la plus basse et la plus haineuse.
Peu de saintes furent autant calomniées.
«Je mourrai en Italie», disait-elle à Dieu, moins de deux ans avant sa
mort, «--dans un pays que je ne connais pas,--où je ne connais
personne,--pays presque sauvage,--mais où on aime bien le bon Dieu,--je
serai seule,--un beau matin, on verra mes volets fermés,--on ouvrira de
force la porte,--et on me trouvera morte.» Cette prophétie s’est
réalisée à la lettre dans tous ses détails[25].
[25] Mélanie habitait à Altamura une petite maison «hors les murs».
Elle y était _seule_ depuis peu de temps; et, seul de son diocèse,
Mgr Cecchini savait qu’elle était la sainte dont on lui avait confié
la garde. Tous les matins elle se rendait à la cathédrale, assistait
au Saint-Sacrifice, communiait et allait ensuite à l’évêché prendre
un peu de café sans pain, puis se retirait dans sa solitude. C’était
toute sa nourriture pour la journée. Vers midi, Monseigneur, qui
n’avait pas eu encore l’occasion de _surprendre_ ce don de vivre
presque sans nourriture, lui faisait porter, par un familier de
l’évêché, son repas qu’elle donnait aux pauvres. Le 15 décembre, ne
la voyant pas à la cathédrale, il prit de l’inquiétude et envoya
chez elle. Les volets étant fermés et aucune réponse n’ayant été
faite, il se décida à faire prévenir les autorités civiles. La porte
fut ouverte et on trouva la pieuse fille morte, par terre. Elle
était entièrement vêtue, ses vêtements modestement disposés; ses
bras en croix formaient comme un appui pour son front. On n’eut qu’à
la mettre religieusement dans le cercueil...
Six mois après la mort de Mélanie, Mgr Cecchini fit ouvrir son
tombeau et trouva son saint corps intact.
L’extraordinaire beauté de cette vie fut cachée, plus de soixante ans,
avec un art vraiment diabolique, et la très-précieuse mort ne fut pas
connue. A cette époque, d’ailleurs, qui pensait à la Bergère? A peine la
nommait-on sur la Montagne, en déplorant qu’elle eût mal tourné.
Immolation irréprochable. Maximin, mort en 1875, avait été déshonoré,
lui aussi, fort studieusement et d’une manière qui ne laissait rien à
désirer. Bon débarras de l’un et de l’autre.
La légende, solidement implantée, dès lors, de l’indignité regrettable
des témoins, tournait, en somme, à la Gloire de Dieu dont c’est la
pratique ordinaire--n’est-ce pas?--de tirer le bien du mal et de se
servir des instruments les plus méprisables. L’éloquence des
séminaristes pouvait se donner carrière. L’invérifiable mensonge était
adopté par tous les chrétiens, prêtres ou laïques, irréparablement
déçus. Le Secret était devenu une rêverie dangereuse ou ridicule et,
pour une fois, le vieux Serpent triomphait du Pied Virginal!...
Cependant, _Deus non irridetur_, on ne se moque pas de Dieu. Mélanie
était morte le matin de l’Octave de l’Immaculée Conception et, la
veille, cette année-là, en divers diocèses, on avait célébré la
_Manifestation_ de la Médaille miraculeuse, fête renvoyée du 27
novembre. Rappel liturgique du Dragon poursuivant en vain la Femme aux
ailes d’aigle qui fuyait devant lui dans le désert; et pour quelle
autre, que cette mourante abandonnée, l’Église aurait-elle chanté les
fatidiques paroles: «POSUIT IN EA VERRA SIGNORUM SUORUM ET PRODIGIORUM
SUORUM IN TERRA»[26].
[26] _Manifestatio Immaculatæ V. M. a Sacro Numismate_. Graduale.
Missale Romanum.
Trois ans se sont écoulés. La Messagère enterrée ne parcourt plus le
monde. Elle est immobile et incorrompue dans un tombeau que les peuples
visiteront un jour. Mais la prophétie qu’elle apporta continue son cours
comme un fleuve de plus en plus majestueux, de plus en plus redoutable.
On l’entend déjà gronder et les plus impavides commencent à en avoir
peur.