«Son Cœur trop doux.» C’est lui-même qui a dit cela: _Mitis Corde._
L’excès divin, comme toujours. On dirait qu’il ne peut se décider à
punir. Marie ne serait pas là que son Bras resterait tout de même
suspendu, son Bras écrasant. Une visionnaire fameuse a dit que saint
joseph avait le cœur trop tendre pour supporter la Passion et que c’est
à cause de cela qu’il n’en fut pas le témoin. Le pressentiment seul du
Vendredi-Saint suffisait pour le faire mourir de compassion. Quelque
chose de tel doit exister ineffablement en Dieu. Il fallait la force de
Marie à l’holocauste et il la faudra au châtiment, puisque la Victime,
si valide pour l’Amour, semble infirme pour la Justice.
Il est difficile de dire combien les sentimentalités dévotes abaissent
Marie et la découronnent. Les pieuses chrétiennes veulent d’une Reine
couronnée de roses, mais non pas d’épines. Sous ce diadème elle leur
ferait peur et horreur. Cela ne conviendrait plus au genre de beauté que
leurs misérables imaginations lui supposent. Cependant la Liturgie
sublime qu’elles ignorent veut expressément que le Sauveur ait été
couronné par sa Mère[14] et où donc aurait-elle pu prendre ce diadème,
sinon sur sa propre tête? Ne fallait-il pas à Jésus-Christ la plus
somptueuse de toutes les couronnes et quelle autre que celle de la
Reine-Mère eût été digne du Roi son Fils?
[14] _Missa Spineæ Coronæ D. N. J. C. Introitus._
Mais j’ai parlé du Cœur, de ce Cœur «doux et humble» qui est sur les
autels et que tous les catholiques adorent. C’est la dévotion des
Derniers Temps--que ces derniers temps soient des années ou des
millénaires. Jésus veut triompher par son Cœur, _par son Cœur couronné
d’épines_. Car voici un mystère. On dirait que la Face du Maître qui
enivrait les Saints a disparu, à mesure que se montrait son Cœur. Alors
le signe de sa Royauté, le signe essentiel qu’il tient de sa Mère, il a
bien fallu qu’il descendît sur son Cœur et comme c’était une couronne
fermée, surmontée de la Croix, ainsi qu’il convient aux Empereurs, la
Croix est descendue en même temps, plantée pour toujours dans ce Cœur
dévorant et dévoré qui «possédera toute la terre parce qu’il est
infiniment doux».
Telle est l’image qu’on a été forcé d’offrir à la piété des fidèles,
image d’aspect enfantin, la seule tolérable parce qu’elle ne veut être
que symbolique. Les horribles statues représentant un Jésus glorieux et
plastique, «en robe de brocart pourpré, entr’ouvrant, avec une céleste
modestie, son sein et dévoilant, du bout des doigts, à une visitandine
enfarinée d’extase, un énorme cœur d’or crénelé de flammes[15]»; ces
honteuses et profanantes effigies doivent, en une manière, ajourner la
Communion des Saints, la Rémission des péchés, la Résurrection de la
chair, la Vie éternelle...
[15] Léon Bloy. _Le Désespéré_, chap. XLVI.
On aura beau chercher, la représentation du Cœur très-sacré n’est
possible qu’en armoiries ou en sceau. Il fut révélé à Marguerite-Marie
que Jésus voulait son Cœur sur les étendards de France et _en abîme_ au
milieu des fleurs de lys. Louis prétendu le Grand méprisa ce désir divin
qui ne put être accompli que deux siècles plus tard, dans l’obscurité la
plus profonde, lorsque le trône étant devenu vacant et tous les théâtres
de la gloire française étant fermés, un prince pauvre se présenta...[16]
[16] Léon Bloy: _Le Fils de Louis XVI_.
Pour les intelligences véritablement théologiques, la dévotion _moderne_
au Cœur de Jésus est la plus forte preuve que Marie doit tout accomplir
et que son temps est venu. Lorsque les chrétiens disent la si
mystérieuse et si incompréhensive Oraison Dominicale, combien peu savent
ou devinent que l’_Adveniat Regnum tuum_ proclame cette Mère avec une
précision absolue et l’appelle si fort que ces trois mots ont fini par
la faire descendre tout en larmes. _C’est Elle qui est le Règne du
Père!..._
Ah! comme Elle nous prie de l’écouter! _Attendite et videte si est dolor
sicut dolor meus._ Elle sait si bien que tout est perdu si on ne
l’écoute pas! On l’a attendue dix-neuf siècles. On l’a appelée dans tous
les pays et dans toutes les langues, matin et soir, avec des milliards
de bouches. Des Apôtres, des Martyrs, des Confesseurs, des Vierges, des
Prostituées, des Assassins, des Vieillards près de mourir et de tout
petits Enfants qui savaient ou ne savaient pas ce qu’ils disaient, l’ont
suppliée de venir et Elle est venue enfin, comme une malheureuse,
réclamant le Septième Jour qui lui appartient et qu’on ne veut pas lui
donner.
Elle ne nomme pas expressément le Cœur de Jésus, mais elle nomme celui
de Napoléon III, ce qui est étrange et terrible. Comment veut-on que
Marie prononce le mot _cœur_ sans que se produise le Déluge,
l’immersion, l’engloutissement d’Elle-même et de tous les mondes en ce
gouffre de sang et de feu qui est le Cœur du Christ: «La fontaine sortie
de la Maison du Seigneur pour irriguer le torrent des _épines_», ainsi
que prophétisait Joël, 600 ans avant la Passion[17].
[17] Joël III, 18. _Joël planus in principiis, in fine obscurior_, a
dit saint Jérôme parlant à des hommes qui ne pouvaient pas connaître
le Sacré-Cœur.
Mais que de paroles, mon Dieu! N’est-elle pas Elle-même le Cœur du
Christ percé de la Lance et déchiré par les Épines, où s’implante la
Croix folle? Que croirait-on si cela n’était pas à croire? Un point est
indiscutable. Nous périssons pour ne pas l’avoir écoutée.