_En Paradis!_ Avant d’aller plus loin, ne conviendrait-il pas d’explorer
en quelque manière, autant qu’il se peut, cette «région de paix et de
lumière», ce «siège--cette capitale--du rafraîchissement et de la
consolation béatifique», ce paradis terrestre dans les cieux?
Ici l’indigence des mots humains est à faire pleurer. Tout ce qui n’est
pas corps, espace ou durée, est inexprimable à ce point que le Verbe de
Dieu lui-même, Notre Seigneur Jésus-Christ, n’a jamais parlé qu’en
paraboles et similitudes[6]. C’est la destinée de l’homme de ne pouvoir
arracher son cœur du célèbre Lieu de Volupté d’où il fut
ignominieusement expulsé au commencement des temps. Il a besoin que le
Paradis soit un _lieu_, un lieu très-haut ou très-bas et nous sommes
forcés, dans le premier cas, de dire que la Sainte Vierge en est
descendue pour pleurer à la Salette. Mélanie a raconté le paradis
enfantin qu’elle construisit, le 19 septembre, avec Maximin, un peu
avant l’Apparition: Une large pierre qu’ils couvrirent de fleurs. C’est
sur ce paradis que la Belle Dame vint s’asseoir. La Reine du Paradis
d’Hénoch et du Bon Larron, lequel est cet incompréhensible Sein
d’Abraham où fut ravi, pour y entendre les irrévélables Arcanes, le
Docteur immense des nations;--cette Reine est attirée par l’extrême
puérilité de ce paradis des petits bergers. «Elle a regardé dans le
monde entier, disait Mélanie, et n’a pas trouvé plus bas. Elle a bien
été forcée de me choisir.»
[6] Témoignage de l’Évangéliste saint Matthieu: chap. XIII, v. 34.
Le Paradis est tellement et de tant de manières au seuil du Miracle de
la Salette, qu’il est aussi impossible de n’en pas parler que d’en dire
un valable mot. Ce paradis, sans doute, c’est la Belle Dame elle-même,
mais cela, c’est trop facile. Autant proclamer l’identité de Dieu avec
l’un ou l’autre de ses attributs. Le fond du Paradis ou de l’idée de
Paradis, c’est l’union à Dieu dès la vie présente, c’est-à-dire la
Détresse infinie du cœur de l’homme, et l’union à Dieu dans la Vie
future, c’est-à-dire la Béatitude. Le mode en est infiniment inconnu et
indevinable, mais on peut, jusqu’à un certain point, contenter l’esprit
par l’hypothèse fort plausible d’une _ascension éternelle_, ascension
sans fin dans la Foi, dans l’Espérance, dans l’Amour.
Contradiction ineffable! On croira de plus en plus, sachant qu’on ne
comprendra jamais; on espérera de plus en plus, assuré de ne jamais
atteindre; on aimera de plus en plus ce qui ne peut jamais être possédé.
Il est bien entendu que je m’exprime comme un impuissant. _Secundum
hominem dico._ L’union à Dieu est certainement réalisée par les Saints,
dès la vie présente, et parfaitement consommée, aussitôt après leur
naissance à l’autre Vie, mais cela ne leur suffit pas et cela ne suffit
pas à Dieu. L’union la plus intime n’est pas assez, il faut
l’_identification_ qui ne sera elle-même jamais assez, en sorte que la
Béatitude ne peut être conçue ou imaginée que comme une ascension
toujours plus vive, plus impétueuse, plus foudroyante, non pas vers
Dieu, mais en Dieu, en l’Essence même de l’Incirconscrit. Ouragan
théologal sans fin ni trêve que l’Église, parlant à des hommes, est
forcée de nommer _Requies æterna_!
La foule déchaînée des Saints est comparable à une immense armée de
tempêtes, se ruant à Dieu avec une véhémence capable de déraciner les
nébuleuses, et cela pendant toute l’éternité... Les rêveries
astronomiques peuvent-elles, ici, être utilisées? L’inconcevable
énormité des chiffres chargés de signifier les effrayantes hyperboles de
la Distance ou de la Vitesse aiderait tout au plus à entrevoir
l’impossibilité de comprendre «ce que Dieu a préparé à ceux qui
l’aiment». On pourrait même dire, puisqu’il s’agit de l’infini et de
l’Éternel, qu’il doit y avoir une accélération continuelle de chaque
torrent analogue à l’étourdissante multiplication de la _pesanteur_ des
corps tombants. Idée plausible et bien simple à présenter aux
théoriciens de l’immobilité béatifique. Une Mystique paralysée
qu’encourage une imagerie fort abjecte localise les Saints dans
l’attitude hiératique promulguée par les Instituts, sous l’auréole
immuable que ne déplacera jamais aucun souffle et parmi l’or ou l’argent
des ustensiles de piété que ne rongera la rouille ni les vers. Car telle
est l’idée que peuvent se former du Paradis et de la Félicité des
Saints, des catholiques engendrés, le siècle dernier, par les acéphales
échappés à la guillotine.
Mais combien vaines, lamentablement infirmes, sont les analogies
littéraires ou conjectures métaphysiques d’un pauvre écrivain penché sur
l’insondable et n’obtenant pas même l’énergie d’intuition qu’il faudrait
pour discerner, un instant, au risque de mourir d’effroi, le vertigineux
abîme de l’Inintelligence contemporaine!
_Requiem æternam dona eis, Domine_, c’est-à-dire: Donnez à ces âmes,
Seigneur, d’entrer dans la bataille infinie où chacune d’elles, comme
une cataracte retournée, vous assiégera éternellement.
Une chère âme pieuse demandait ceci:--Dans cette ascension universelle,
que deviendront les médiocres, les pauvres hommes qui, n’ayant rien fait
pour Dieu en ce monde, auront été, néanmoins, sauvés par l’effet d’une
rencontre ineffable de la Justice et de la Gloire? Que deviendront-ils,
ceux qui, ayant aimé les belles choses de la terre, la Poésie, l’Art, la
Guerre, la Volupté même, se trouveront tout à coup face à face avec
l’Absolu, n’ayant rien préparé pour leur passage, mais sauvés quand
même, les mains vides? Il leur faudra donc, sous peine d’inanition
éternelle, réaliser aussitôt et _absolument_ tout ce qui leur manque, et
la Sagesse y a pourvu. La Beauté, devenue un vautour, emportera sans
fin, pour les dévorer toujours, ceux qui l’auront vraiment aimée sous
une apparence quelconque.
Assurément il en sera ainsi et plus d’un poète s’étonnera d’avoir été, à
son insu, tellement l’ami de Dieu. Mais faudra-t-il, à cause des
commandements inobservés, qu’il soit confondu avec les médiocres? Cette
punition serait énorme et la pensée en est monstrueuse. La vérité,
infiniment probable, c’est que les uns et les autres prendront
d’eux-mêmes l’étage qui leur convient, avec un discernement admirable.
Et alors, ce sera un firmament de splendeurs différenciées,
inimaginables. Les Saints monteront vers Dieu comme la foudre, en la
supposant multipliée par elle-même, à chaque seconde, pendant les
siècles des siècles, leur charité grandissant toujours, en même temps
que leur éclat, Astres indicibles que suivront d’énormément loin ceux
qui n’auront connu que la Face de Jésus-Christ et qui auront ignoré son
Cœur. Pour ce qui est des autres, des pauvres chrétiens dits
_pratiquants_, observateurs de la Lettre facile, mais non pervers et
capables d’une certaine générosité, ils suivront à leur tour, n’étant
pas perdus, à des milliards de chevauchées d’éclairs, ayant
préalablement payé leurs places d’un inexprimable prix, joyeux tout de
même--infiniment plus que ne pourraient dire les plus rares lexiques du
bonheur--et joyeux précisément de la gloire incomparable de leurs aînés,
joyeux dans la profondeur et dans l’étendue, joyeux comme le Seigneur
quand il acheva de créer le monde!
Et tous, je l’ai dit, monteront ensemble comme une tempête sans
accalmie, la tempête bienheureuse de l’interminable fin des fins, une
assomption de cataractes d’amour, et tel sera le Jardin de Volupté,
l’indéfinissable Paradis nommé dans les Écritures.
J’ai rappelé le paradis de Mélanie et de Maximin. Voilà le mien, tel
quel. Puisse-t-il, comme le leur, faire descendre chez moi la Vierge
Marie!