J’ai fait le pèlerinage de la Salette autrefois, il n’y a pas loin de
trente ans, lorsque le chemin de fer de Grenoble à la Mure n’existait
pas. Une diligence homicide attelée de douze chevaux, dans certaines
montées, cassait les reins des voyageurs, de l’aurore au crépuscule,
dans les plus longs jours. On râlait dix heures avant d’être abandonné
aux muletiers.
C’est fort bien ainsi, d’ailleurs. Cela dégoûtait plusieurs touristes et
le paysage était affectueux et consolant pour le pèlerin. En certains
endroits on descendait pour soulager les bêtes, et c’était une douceur
exquise d’aller lentement sous les grands arbres, au bruit des courantes
eaux qui fuyaient vers les abîmes. Je me souviens pour toujours de ces
quelques centaines de pas, en compagnie d’un missionnaire qui avait, je
crois, du génie et qui me disait, en mots extraordinaires, la majesté
des Textes Saints. Il mourut, trois semaines plus tard, ayant demandé
longtemps à la Mère de Dieu de finir à la Salette où on l’enterra. Il
avait assez de la hideur de ce monde et de la pharisaïque piété
contemporaine qui lui semblait une apostasie.
Je ne nommerai pas ce prêtre. Sa famille est trop peu digne de lui, mais
je sais ce qu’il me donna, _dum loqueretur in via et aperiret mihi
Scripturas_. Cher défunt! je revis sa tombe, l’année suivante, une
humble croix sur un humble tumulus de gazon; puis, l’an dernier,
vingt-six ans plus tard, mais abandonnée, sa dépouille ayant été
transférée dans un caveau récemment construit à deux pas de là, où peut
être lu son nom bien connu des Anges et de quelques amis de Dieu.
Ce missionnaire, plus orateur qu’écrivain, parcourait le monde,
annonçant la Gloire de la Mère de Jésus-Christ, et c’est toujours à la
Salette qu’il revenait puiser, aux pieds de Celle qui pleure, les
inspirations de son zèle apostolique.
Le Discours, infiniment extraordinaire, qu’entendirent les enfants sur
cette Montagne, était devenu le centre de ses pensées, et l’intelligence
qu’il en avait était comme un de ces dons inexprimables que le Vénérable
Grignion de Montfort attribuait prophétiquement aux Apôtres des Derniers
Temps.
On se ferait un renom d’exégète rien qu’avec les miettes du festin de
chaque jour offert à ses auditeurs par ce très-humble, quand il parlait
de la Reine des Patriarches et des Martyrs. L’espèce de défaveur
mystérieuse qui pèse sur la Salette dans la pensée d’un grand nombre de
chrétiens faisait déborder son cœur. Le présent livre, entrepris et
commencé sous ses yeux, à la Salette même, a été interrompu un quart de
siècle, Dieu sait comment et pourquoi. Cette œuvre de justice était son
désir suprême, son espérance.
Il mourut dès les premières pages, comme si la Consolatrice qu’il
servait n’avait pas voulu que cette âme, vraiment sacerdotale et
crucifiée, perdît, en une manière, l’auréole douloureuse qu’elle met au
front de ces victimes de l’Amour dont il est parlé dans la Troisième
Béatitude et qui ne doivent pas être consolées sur terre.
Cette œuvre, que je reprends aujourd’hui, me paraît encore plus
difficile et redoutable qu’autrefois. La mort de celui qui me
l’inspirait m’accabla d’un deuil que je croyais irréparable, et la vie
la plus malheureuse qui puisse être imaginée m’en détourna ensuite
indéfiniment.
Le moment n’était pas venu. Qu’aurais-je pu faire alors, sinon une
paraphrase exégétique et littéraire du Discours, tout au plus? Trop de
choses m’étaient inconnues. J’ignorais même le Secret de Mélanie, publié
seulement en novembre 1879, et si impénétrablement obnubilé par
l’épouvante sacerdotale qu’aujourd’hui encore presque tous les
catholiques l’ignorent ou le préjugent.
Puis ne fallait-il pas que se déroulassent les turpitudes et
congénitales ignominies de la République française, qui sont maintenant
à un tel point qu’on se demande ce que fait la mort? Tous les démons ne
s’étaient-ils pas levés déjà comme un seul démon pour réclamer
l’épanouissement complet de la puante fleur démocratique, si
laborieusement acclimatée par eux dans le Royaume qui fut le lieu de
naissance de l’Autorité chrétienne? Enfin et surtout la Justice du _Bras
pesant_ ne devait-elle pas attendre que l’Ambassadrice en pleurs,
_soixante_ fois outragée, dît à son Fils:--Je ne connais plus ce peuple,
il est devenu trop épouvantable?
Après si long temps, mon nom étant devenu quasi célèbre, quelques
amoureux ont cru que je pourrais bien être désigné pour écrire sur la
Salette le livre dont certaines âmes ont besoin, un livre pieux qui ne
serait pas hostile à la magnificence divine, un livre qui dirait, à
l’expiration de soixante années, quelques plausibles mots sur cet
Évènement inouï, absolument incompris et même _ignoré_ des prétendus
missionnaires ou prêtres séculiers qui se sont succédé sur la Montagne.
«Faites-le passer à tout mon peuple», a dit, par deux fois, la
Toute-Ineffable. Voilà ce qui désolait mon initiateur.--Qui donc y
pense? me disait-il, et que pourrait-on faire passer à tout le peuple,
c’est-à-dire tous les hommes? Les gens d’ici savent-ils seulement ce qui
s’est accompli en ce lieu, et le plus fort est-il capable de comprendre
un mot, rien qu’un mot de ce Discours qui paraît être le _Verbum
novissimum_ de l’Esprit-Saint?
Hélas! l’explication, irrémédiablement perdue, qu’aurait pu donner cet
homme, sera, désormais, ce qu’elle pourra: une angoissante vision des
temps actuels à propos des promesses et des menaces également dédaignées
de la Mère du Fils de Dieu--vision de terreur énormément aggravée par la
certitude acquise et tout à fait incontestable de certains évènements
préliminaires. Qu’importe, après tout, si mon œuvre, ainsi mutilée,
contient encore assez de cette parole engloutie pour attirer à la
Salette quelques-unes de ces magnifiques âmes capables d’en pressentir
la beauté, même à travers les obscurités ou les défaillances d’une
insuffisante prédication?
J’aurais voulu pouvoir leur dire, comme Bossuet parlant devant la
perruque du roi de France: «Écoutez, croyez, profitez, je vous romps le
pain de vie»; mais une manière de parler si haute n’éloignerait-elle
pas, au contraire, de la façon la plus sûre, un grand nombre de cœurs
déjà subjugués, à leur insu, par le Prince fastueux à la Tête écrasée
qui ne cesse de promettre à ses esclaves l’empire souverain dont il est
lui-même dépossédé?... Quel triomphe d’arriver seulement à faire
entrevoir la Splendeur aux contemporains des automobiles!
Le prêtre de Jérusalem, le missionnaire dont je viens de parler, se
nommait Louis-Marie-René, et c’est déjà beaucoup plus que je n’aurais
voulu dire. Que tel soit donc le patronage de ce livre qui sera surtout
un livre de douleur. La Salette est, par excellence, le Lieu des larmes
très-douloureuses.
On se rappelle que lorsque l’Apparue cessa de parler aux enfants, il y
eut un drame extraordinaire. La resplendissante Dame dont les Pieds, au
témoignage de ses puérils auditeurs, ne touchaient pas le sol,
effleurant seulement «la cime de l’herbe», s’éloigne d’eux avec lenteur
par une sorte de glissement et, après avoir franchi le ruisselet qui la
sépare de l’escarpement du plateau, Elle commence à décrire cet étonnant
Itinéraire _serpentin_, marqué aujourd’hui par ces Quatorze Croix de la
Voie peineuse qui, dans la translucide méditation des sanglants
Mystères, semblent se superposer...
Ce chemin de croix unique avait été décrété comme toutes choses,
antérieurement à la création des espaces. Il entrait dans l’intégrité du
Plan divin que les agenouillements des derniers habitants chrétiens de
la terre fussent déterminés, avec cette précision, dans ce lieu sauvage,
par le sillon des Pieds de lumière. Il n’est pas indifférent de se
prosterner là ou ailleurs. Les âmes religieuses, qui viennent pleurer à
la Salette, font une chose qui retentit harmonieusement dans toute la
série des Décrets divins touchant la Rédemption de l’humanité. Leurs
larmes tombent sur ce sol privilégié, comme une semence de beaucoup
d’autres larmes qui finiront, si Dieu veut, par y couler, un jour, comme
des ondes. «L’abîme des Larmes de Marie invoque l’abîme de nos larmes
par la Voix de ses cataractes.» Elle nous provoque à cette effusion
comme son Fils, du haut de la Croix, la provoquait amoureusement
Elle-même à l’effusion totale de son incomparable Cœur brisé.