Le quatriËme Sauvage n'ayant heureusement chassÈ par les bois, se
presente avec un harpon en main, & apres ses excuses faites, dit qui
s'en va ‡ la pËche.
SAGAMOS, pardonne moy
Si je viens en telle sorte,
Si me presentant ‡ toy
Quelque present je n'apporte.
Fortune n'est pas toujours
Aux bons chasseurs favorables,
C'est pourquoy ayant recours
A un maitre plus traitable,
Apres avoir maintefois
InvoquÈ cette Fortune
Brossant par l'epÈe des bois,
Je m'en vay suivre Neptune,
Que Diane en ses forÈts
Ceux qu'elle voudra caresse,
Je n'ay que trop de regrets
D'avoir perdu ma jeunesse
A la suivre par les vaux,
Avecque mille travaux,
Souz des esperances vaines.
Maintenant je m'en vay voir
Par cette cÙte marine
Si je pourray point avoir
Dequoy fournir ta cuisine:
Et cependant si tu as
Quelque part en ta chaloupe
Un peu de caradonas, (pain)
Fournis-en moy & ma troupe.
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Apres que Neptune eut estÈ remerciÈ par le sieur de Poutrincourt de ses
offres au bien de la France, les Sauvages le furent semblablement de
leur bonne volontÈ & devotion, & invitez de venir au fort Royal prendre
du _caracona_. A l'instant la troupe de Neptune chante en Musique ‡
quatre parties ce qui s'ensuit.
Vray Neptune donne nous
Contre tes flots asseurance,
Et fay que nous puissions tous
Un jour nous revoir en France.
La musique achevÈe, la trompete sonne derechef, & chacun prent sa route
diversement: les Canons bourdonnent de toutes parts, & semble ‡ ce
tonnerre que Proserpine soit en travail d'enfant: ceci causÈ par la
multiplicitÈ des Echoz que les cÙtaux s'envoient les uns aux autres,
lesquels durent plus d'un quart d'heure.
Le sieur de Poutrincourt arrivÈ prÈs du Fort Royal, un compagnon de
gaillarde humeur qui l'attendoit de piÈ ferme, dit ce qui s'ensuit:
Apres avoir long temps (Sagamos) desirÈ
Ton retour en ce lieu, en fin le ciel irÈ
A eu pitiÈ de nous, & nous montrant ta face,
Il nous a fait paroitre une incroyable grace.
Sus doncques, rotisseurs, depensiers, cuisiniers,
Marmitons, patissiers, fricasseurs, taverniers,
Mettez dessus dessouz pots & plats & cuisine,
Qu'on baille ‡ ces gens ci chacun sa quarte pleine,
Je les voy alterez sicut terra sine aqua.
Garson depeche toy, baille ‡ chacun son K.
Cuisiniers, ces canars sont ils point ‡ la broche?
Qu'on tuÎ ces poulets, que cette oye on embroche,
Voici venir ‡ nous force bons compagnons
Autant deliberez des dents que des roignons.
Entrez dedans Messieurs, pour votre bien-venuÎ,
Qu'avant boire chacun hautement ÈternuÎ,
A fin de decharger toutes froides humeurs
Et remplir voz cerveaux de plus douces vapeurs.
Je prie le Lecteur excuser si ces rhimes ne sont si bien limÈes que les
homme delicats pourroient desirer. Elles ont estÈ faites ‡ la hate. Mais
neantmoins je les ay voulu inserer ici, tant pour ce que'elles servent ‡
nÙtre Histoire, que pour montrer que nous vivions joyeusement. Le
surplus de cette action se peut voir ‡ la fin du chap. 16, liv. 4 de mon
Histoire de la Nouvelle France.
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A-DIEU
A LA NOUVELLE-FRANCE
Du 30 Juillet 1607.
FAUT-il abandonner les beautez de ce lieu,
Et dire au Port Royal un eternel Adieu?
Serons-nous donc toujours accusez d'inconstance
En l'Ètablissement d'une Nouvelle-France?
Que nous sert-il d'avoir portÈ tant de travaux,
Et des flots irritez combattu les assaux,
Si notre espoir est vain, & si cette province
Ne flechit souz les loix de HENRY notre Prince?
Que vous servit-il d'avoir jusques ici
Fait des frais inutils, si vous n'avez souci
de recuillir le fruit d'une longue depense,
Et l'honneur immortel de votre patience?
Ha que j'ay de regrets que ne sÁavez pas
De cette terre ici les attrayans appas.
Et bien que le Flamen vous ait fait une injure,
L'injure bien souvent se rend avec usure.
Il faut doncques partir, il faut appareiller,
Et au port Sainct-Malo aller l'ancre mouiller.
PERE DE L'UNIVERS, qui commandes aux ondes,
Et qui peux assecher les mers les plus profondes,
Donne nous de franchir les abymes des eaux
Dont tu as separÈ tous ces peuples nouveaux
Des peuples baptizÈs, & sans aucun naufrage
Du royaume FranÁois voir bien-tot le rivage.
Adieu donc beaux coteaux & montagnes aussi,
Qui d'un double rempar ceignez ce Port ici.
Adieu vallons herbus que le flot de Neptune
Va baignant largement deux fois ‡ chaque lune,
Et au gibier aussi, qui pour trouver p‚ture
Y vient de tous cotez tant qu'il y a verdure.
Adieu mon doux plaisir fonteines & ruisseaux,
Qui les vaux & les monts arrousez de vos eaux.
Pourray-je t'oublier belle ile forËtiere
Riche honneur de ce lieu & de cette riviere?
Je prise de ta soeur les aimables beautÈs,
Mais je prise encor plus tes singularitÈs.
Car comme il est sÈant que celui qui commande
Porte une MajestÈ plus auguste & plus grande
Que son inferieur; ainsi pour commander
Tu as le front haussÈ qui te fait regarder.
A l'environ de toy une ondoyante plaine,
Et la terre alentour sujette ‡ ton domaine
Tes rives sont des rocs, soit pour tes batimens,
Soit pour d'une citÈ jetter les fondemens.
Ce sont en autres parts une menuÎ arene,
O˘ mille fois le jour mon esprit se pourmene.
Mais parmi tes beautÈs j'admire un ruisselet
Qui foule doucement l'herbage nouvelet
D'un vallon que se baisse au creux de ta poitrine,
Precipitant son cours dedans l'onde marine.
Ruisselet qui cent fois de ses eaux m'a tentÈ,
Sa grace me forÁant lui prËter le cÙtÈ.
Ayant dont tout cela, Ile haute & profonde,
Ile digne sejour du plus grand Roy du monde,
Ayant di-je, cela, qu'est-ce que te defaut.
A former pardeÁa la citÈ qu'il nous faut,
Sinon d'avoir prÈs soy un chacun sa mignone
En la sorte que Dieu & l'Eglise l'ordonne?
Car ton terroir est bon & fertile & plaisant,
Et oncques son culteur n'en sera deplaisant.
Nous en pouvons parler, qui de mainte semence
Y jettÈe, en avons certaine experience.
Que puis-je dire encor digne de ton beau los?
Qu'adjouteray-je ici que dedans ton enclos
Se trouvent largement produits par la Nature
Framboises, fraises, pois, sans aucune culture?
Ou bien diray-je encor tes verdoyans lauriers,
Tes Simples inconus, tes rouges grozeliers?
Non, mais tant seulement sans sortir tes limites,
Ici je toucheray les nombreux exercices
Des peuples Ècaillez qui viennent chaque jour,
Suivans le train du flot te donner le bon-jour.
Si-tot que du Printemps la saison renouvelle
L'Eplan vient ‡ foison, qui t'apporte nouvelle
Que Phoebus elevÈ dessus ton horizon
A chassÈ loin de toy l'hivernale saison.
Le Haren vient apres avecque telle presse
Que seul il peut remplir un peuple de richesse.
Mes yeux en sont tÈmoins, & les vostres aussi
Qui de nÙtre pature avÈs eu le souci,
Quand, ailleurs occupez, vÙtre main diligente
Ne pouvoit satisfaire ‡ la chasse plaisante
Qu'envoyoit en voz rets l'ecluse d'un moulin.
Le Bar suit par-apres du Haren le chemin.
Et en un mÈme temps la petite Sardine,
La Crappe, & le Houmar, suit la cÙte marine
Pour un semblable effect; le Dauphin, l'Eturgeon
Y vient parmi la foule avecque le Saumon,
Comme font le Turbot, le Pounamou, l'Anguille,
L'Alose, le Fletan, & la Loche, & l'Equille:
Equille qui, petite, as imposÈ le nom
A ce fleuve de qui je chante le renom.
Mais ce n'est ici tout, car tu as davantage
De peuples qui te font par chacun jour homage,
Le Colin, le Joubar, l'Encornet, le Crapau,
Le Marsoin, le Souffleur, l'Oursin le Macreau,
Tu as le Loup-marin, qui en troupe nombreuse
Se vautre au clair du jour sur ta vase bourbeuse,
Tu as le Chien, la Plie, & mille autres poissons
Que je ne conoy point, de tes eaux nourrisons.
Tairay-je la MoruÎ heureusement feconde,
Qui par tout cette mer en toutes parts abonde?
MoruÎ si tu n'es de ces mets delicats
Dont les hommes frians assaisonnent leurs plats,
Je diray toutefois que de toy se sustente
PrËque tout l'Univers. O que sera contente
Celle personne un jour, qui ‡ sa porte aura
Ce qu'un monde eloignÈ d'elle recherchera!
Belle ile tu as donc ‡ foison cette manne,
Laquelle j'ayme mieux que de la Taprobane
Les beautez que lon feint dignes des bien-heureux
Qui vont buvans des Dieux le Nectar savoureux.
Et pour montrer encor ta puissance supreme,
La Baleine t'honore & te vient elle-mÈme
Saluer chacun jour, puis l'ebe la conduit
Dans le vague Ocean o˘ elle a son deduit.
De ceci je rendray fidele temoignage,
L'ayant veu mainte fois voisiner ce rivage,
Et ‡ l'aise nouer parmi ce port ici.
Mais tous ces animaux, mais tous ces peuples ci
S'Ècartent quand Phoebus veut approcher la borne
Du celeste manoir, o˘ git le Capricorne,
Et vont chercher l'abri du profond de Thetys,
Ou d'un terroir plus doux vont souvans le p‚tis.
Seulement pres de toy en cette saison dure
La Palourde, la Coque, & la Moule demeure
Pour sustenter celui qui n'aura de saison
(Ou pauvre, ou paresseux) fait aucune moisson,
Tel que ce peuple ici qui n'a cure de chasse
Jusqu'‡ ce que la faim le contraigne& pourchasse,
Et le temps n'est toujours favorable au chasseur.
Qui ne souhaite point d'un beau temps la douceur,
Mais une forte glace, ou des neges profondes,
Quand le Sauvage veut tirer du fond des ondes
L'industrieux Castor (qui sa maison batit
Sur la rive d'un lac, o˘ il dresse son lict
VoutÈ d'une faÁon aux hommes incroyable,
Et plus que noz palais mille fois admirable,
Y laissant vers le lac un conduit seulement
Pour s'aller Ègayer souz l'humide element)
Ou quand il veut quÈter parmi les bois le gite
Soit du Royal Ellan, soit du Cerf au piÈ vite,
Du Lapin, du Renart, du Caribou, de l'Ours,
De l'Ecureu, du loutre ‡ peau-de-velours
Du Porc-epic du Chat qu'on appelle sauvage,
(Mais qui du Leopart ha plustot le corpsage)
De la Martre au doux poil dont se vÈtent les Rois,
Ou du Rat porte-muse, tous hÙtes de ces bois,
Ou de cet animal qui tout chargÈ de graisse
De hautement grimper ha la subtile addresse,
Sur un arbre elevÈ sa loge batissant
Pour decevoir celui qui le va pourchassant,
Et vit par cette ruse en meilleure asseurance
Ne craignant (ce lui semble) aucune violence,
NibachÈs est son nom. Non que sur le printemps
Il n'ait ‡ cette chasse aussi son passe-temps.
Mais alors du poisson la peche est plus certaine.
Adieu donc je te dis, ile de beautÈ pleine,
Et vous oiseaux aussi des eaux & des forÍts
Qui serez les tÈmoins de mes tristes regrets.
Car c'est ‡ grand regret, & je ne le puis taire,
Que je quitte ce lieu, quoy qu'assez solitaire.
Car c'est ‡ grand regret qu'ores ici je voy
EbranlÈ le sujet d'y entrer nÙtre Foy,
Et du grand Dieu le nom cachÈ souz le silence,
Qui ‡ ce peuple avoit touchÈ la conscience.
Aigles qui des hauts pins habitez les sommets,
Puis qu'‡ vous Jupiter a commis ses secrets,
Allez dedans les cieux annoncer cette chose,
Et combien de douleur j'en ay en l'ame enclose,
Puis revenez soudain au Monarque FranÁois
Lui dire le decret du puissant Roy des Roys.
Car ‡ lui est du ciel donnÈ cet heritage,
Afin que souz son nom ci-aprÈs en tout ‚ge
L'Eternel soit ici sainctement adorÈ,
Et de cent nations son grand nom reverÈ:
Et pour mieux l'emouvoir ‡ cette chose faire,
Par cent sortes de biens il l'a voulu attraire,
Ayant ‡ noz labeurs fait selon noz dÈsirs,
Et iceux terminÈ de dix mille plaisirs.
Car la terre ici n'est telle qu'un fol l'estime,
Elle y est plantureuse ‡ cil qui sÁait l'escrime
Du plaisant jardinage & du labeur des champs.
Et si tu veux encor des oiseaux les doux chants,
Elle a le Rossignol, le Merle, la Linote,
Et maint autre inconu, qui plaisamment gringote
En la jeune saison. Si tu veux des oiseaux
Qui se vont repaissans sur les rives des eaux,
Elle a le Cormorant, la Mauve, Ma Mouette,
L'Outarde, le Heron, la GruÎ, l'Alouette,
Et l'Oye, et le Canart. Canart de six faÁons,
Dont autant de couleurs sont autant d'hameÁons
Qui ravissent mes yeux. Desires-tu encore
De ces oiseaux chasseurs dont le Noble s'honore?
Elle a l'Aigle, le Duc, le Faucon, le Vautour,
Le Sacre, l'Epervier, l'Emerillon, l'Autour,
Et bref tous les oiseaux de haute volerie
Et outre iceux encore une bende infinie
Qui ne nous sont communs. Mais elle a le Courlis
L'Aigrette, le Coucou, la Becasse & Mauvis,
La Palombe, le Geay, le Hibou, l'Hirondelle,
Le Ramier, la Verdier, avec la Tourterelle,
Le Beche-bois huppÈ, le lascif Passereau,
La perdris bigarrÈe, & aussi le Corbeau.
Que diray-je plus? Quelqu'un pourra-il croire
Que Dieu mÈme ait voulu manifester sa gloire
Creant un oiselet semblable au papillon
(Du moins n'excede point la grosseur d'un grillon)
Portant dessus son dos un vert-dorÈ plumage,
Et un teint rouge-blanc au surplus du corps-sage?
Admirable oiselet, pourquoy donc, envieux,
T'es-tu cent fois rendu invisible ‡ mes ieux,
Lors que legerement me passant ‡ l'aureille
Tu laissois seulement d'un doux bruit la merveille?
Je n'eusse estÈ cruel ‡ ta rare beautÈ,
Comme d'autres qui t'ont mortellement traitÈ,
Si tu eusses ‡ moy daignÈ te venir rendre.
Mais quoy tu n'as voulu ‡ mon desir entendre.
Je ne lairray pourtant de celebrer ton nom,
Et faire qu'entre nous tu sois de grand renom.
Car je t'admire autant en cette petitesse
Que je fay l'Elephant en sa vaste hautesse.
Niridau c'est ton nom que je ne veux changer
Pour t'en imposer un qui seroit Ètranger.
Niridau oiselet delicat de nature,
Qui de l'abeille prent la tendre nourriture
Pillant de noz jardins les odorantes fleurs,
Et des rives des bois les plus rares douceurs,
A ces hotes de l'air pourray-je sans offense
D'un petit peuple ailÈ adjouter l'excellence?
Ce sont mouches, de qui sur le point de la nuit
La brillante clartÈ parmi les bois reluit
Voletans Áa & l‡ d'une presse si grande,
Que du ciel etoilÈ la lumineuse bende
Semble n'avoir en soy plus d'admiration.
Faisant doncques ici commemoration
Des beautez de ce lieu, il est bien raisonnable
Que vous y teniez rang & place convenable.
Mais puis que ja desja noz voiles sont tendus,
Et allons revoir ceux qui nous cuident perdus,
Je dis encore Adieu ‡ vous beaux jardinages,
Qui nous avez cet an repeu de vos herbages,
Voire aussi soulagÈ nÙtre necessitÈ
Plus que l'art de PÊon n'a fait nÙtre santÈ.
Vous nous avez rendu certes en abondance
Le fruit de noz labeurs selon notre semence.
HÈ que sera-ce donc s'il arrive jamais
(Ce qu'il est de besoin qu'on face desormais)
Que la terre ici soit un petit mignardÈe,
Et par humain travail quelquefois amendÈe?
Qui croira que le segle,& la chanve, & le pois,
Le chef d'un jeune gars ait surpassÈ deux fois?
Qui croira que le blÈ que l'on appelle d'Inde
En cette saison-ci si hautement se guinde
Qu'il semble estre portÈ d'insupportable orgueil
Pour se rendre, hautain, aux arbrisseaux pareil?
Ha que ce m'est grand deuil de ne pouvoir attendre
Le fruit qu'en peu de temps vous promettiez nous rendre!
Que ce m'est grand Èmoy de ne voir la saison
Quand ici meuriront la Courge, le Melon,
Et le Cocombre aussi: & suis en mÈme peine
De ne voir point meuri mon Froment, mon Aveine
Et mon Orge & mon Mil, pois que le Souverain
En ce petit travail m'a beni de sa main.
Et toutefois voici de ce mois le trentieme,
Mois qui jadis estoit en ordre le cinquiËme
Peuples de toutes parts qui estes loin d'ici
Ne vous emerveillez de cette chose ci,
Et ne nous tenez point comme en region froide,
Ce n'est point ici Flandre, Ecosse, ni Suede,
La mer ici ne gele, & les froides saisons
Ne m'ont oncques forcÈ d'y garder les tisons.
Et si chez vous l'etÈ plustot qu'ici commence,
Plustot vous ressentez de l'hiver l'inclemence.
Mais tu restes encor, Poutrincourt attendant
Que ta moisson soit prÈte: & nous nous cependant
Faisons voile ‡ Campseau o˘ t'attent le navire
Que de l‡ doit tous en la France conduire.
Cependant beaux epics meurissez vitement,
Dieu le Dieu tout-puissant vous doint accroissement,
Afin qu'un jour ici retentisse sa gloire
Lors que de ses bien-faits nous ferons la memoire.
Entre lesquelz bien-faits nous conterons aussi
Le soin qu'il aura eu de prendre ‡ sa merci
Ces peuples vagabons qu'on appelle Sauvages
Hotes de ces forËts & des marins rivages,
Et cent peuples encor qui sont de tous cÙtez
Au Su, ‡ l'Oest au Nort de piÈ-ferme arretez
Qui aiment le travail, qui la terre cultivent,
Et libres, de ses fruits plus contens que nous vivent,
Mais en ce deplorable est leur condition,
Que du siecle futur ilz n'ont l'instruction.
Pourquoy, Ù Tout-puissant, pourquoy donc cette race
As-tu jusques ici rejettÈ de ta face,
Et pourquoy laisses tu devorer ‡ l'enfer,
Tant d'humains qui devroient dessus lui triompher
Veu qu'ilz sont comme nous ton oeuvre & ta facture,
Et ont de toy receu nÙtre fraile nature?
Ouvre donc les thresors de tes compassions,
Et verse dessus eux tes benedictions,
Afin qu'ilz soient bien-tot ton sacrÈ heritage,
Et chantent hautement tes bontÈs en tout ‚ge.
Si-tot que ton Soleil sur eux Èclairera,
Aussi-tot cet gent d'adorer on verra.
Temoins soient de ceci les propos veritables
Que Poutrincourt tenoit avec ces miserables
Quand il leur enseignoit notre Religion,
Et souvent leur montroit l'ardente affection
Qu'il avoit de les voir dedans la bergerie
Que Christ a rachetÈ par le pris de sa vie.
Eux d'autre part emeus clairement temoignoient
Et de bouche & de coeur le desir qu'ilz avoient
D'estre plus amplement instruits en la doctrine
En laquelle il convient qu'un fidele chemine.
O˘ estes vous Prelats, que vous n'avez pitiÈ
De ce peuple qui fait du monde la moitiÈ?
Du moins que n'aidez-vous ‡ ceux de qui le zele
Les transporte si loin comme dessus son aile
Pour Ètablir ici de Dieu la saincte loy
Avecque tant de peine, & de soin & d'Èmoy
Ce peuple n'est brutal, barbare ni sauvage,
Si vous n'appellez tels les hommes du vieil ‚ge,
Il est subtile, habile, & plein de jugement,
Et n'en ay conu un manquer d'entendement,
Seulement il demande un pere qui l'enseigne
A cultiver la terre, ‡ faÁonner la vigne,
A vivre par police, ‡ estre menager,
Et souz des fermes toicts ci-apres heberger.
Au reste ‡ nÙtre Ègare il est plein d'innocence
Si de son createur il avoit la science.
Que s'il ne le conoit, sa bouche ni son coeur
Ne ravit point ‡ Dieu par blaspheme l'honneur.
Il ne sÁait le metier de l'amoureux bruvage,
De l'aconite aussi il ne sÁait point l'usage,
Sa bouche ne vomit nos imprecations,
Son esprit ne s'adonne ‡ nos inventions
Pour opprimer autrui, l'avarice cruelle
D'un souci devorant son ame ne bourrelle
Mais il a du Gaullois cette hospitalitÈ
Qui tant l'a fait priser en son antiquitÈ.
Son vice le plus grand est qu'il aime vengeance
Lors que son ennemi lui a fait quelque offense.
Je vous di donc Adieu, pauvre peuple, & ne puis
Exprimer la douleur en laquelle je suis
De vous laisser ainsi sans voir qu'on ait encore
Fait que quelqu'un de vous son Dieu vrayment adore
Sortons donc de ce Port ‡ la faveur de l'Est,
Car en ces cÙtes ci est ordinaire l'Ouest,
Puis, souvent cette mer est de brumes couverte
Qui des hommes peu cauts cause l'extreme perte.
Adieu pour un dernier Rochers haut elevÈs,
Qui orgueilleusement voz grottes soulevÈs,
D'o˘ distillent sans fin des pluies abondantes
Que leur versent les eaux des montagnes coulantes.
Adieu doncques aussi Grottes qui m'avez pleu
Quand souz votre lambris au clair du jour j'ay veu
FigurÈes d'Iris les couleurs agreables.
Ores que nous voyons les flots Èpouvantables
Du profond Ocean, pourray-je bien passer
Sans saluer de loin, ou quelque Adieu laisser
A la terre que a receuÎ notre France
Quand elle vint ici faire sa demeurance?
Ile, je te saluÎ, ile de Saincte Croix,
Ile premier sejour de noz pauvres FranÁois,
Qui souffrirent chez toy des choses vrayment dures,
Mais noz vices souvent nous causent ces injures.
Je revere pourtant ta freche antiquitÈ
Les Cedres odorans qui sont ‡ ton cÙtÈ,
Tes Loges, tes Maisons, ton Magazin superbe,
Tes jardins Ètouffez parmi la nouvelle herbe:
Mais j'honore sur tout ‡-cause de noz morts
Le lieu qui sainctement tient en depost leurs corps,
Lequel je n'ay pu voir sans un effort de larmes,
Tant mon navrÈ le coeur ces violentes armes.
Soyez doncques en paix, & puissiez vous un jour,
Vous trouver glorieux au celeste sejour.
Mais cependant, DE MONTS, tu emportes la gloire
D'avoir sur mille morts obtenu la victoire,
TÈmoignage certain de ta grande vertu,
Soit quand tu as des flots la fureur combattu
En venant visiter cette Ètrange province
Pour suivre le vouloir de HENRY nÙtre Prince
Soit lors que tu voiois mourir devant tes yeux
Ceux-l‡ qui t'ont suivi en ces funestes lieux.
Je vous laisse bien loin, pepinieres de Mines
Que les rochers massifs logent dedans leurs veines,
Mines d'airain, de fer, & d'acier, & d'argent,
Et de charbon pierreux, pour saluer la gent
Qui cultive ‡ la main la terre Armouchiquoise.
Je te saluÎ donc nation porte-noise
(Car tu as envers nous forfait par trahison)
Pour te dire qu'un jour nous aurons la raison
Avecque plus d'effect de ton outrecuidance,
Si qu'entre nous sera maudite ta semence.
Mais ta terre je veux saluer en tout bien,
Car un ample rapport elle nous fera bien
Quand elle sentira du FranÁois la culture.
Car en elle desja la provide Nature
A le raisin semÈ si plantureusement,
Et en telle beautÈ, que Bacchus mÈmement
Ne sÁauroit invoquÈ lui faire davantage.
Mais son peuple ignorant ne sÁait du fruit l'usage.
Terre, tu as encor de fÈves & de blÈs
Tes greniers souz-terrains en la moisson comblÈs.
Mais quoy que tes biens tu donnes abondance
Produisant d'autres fruits sans l'humaine assistance
Tes qu'avons veu la Chanve & la Courge & la Noix,
Tes fÈves tu ne veux ni tes blez toutefois
Produire sans travail, mais ta grand' populace
D'un bois coupant ta brise, & en mottes t'amasse
Pour (sur le renouveau) sa semence y planter,
Mais une chose encor il me faut reciter
Qui pour sa raretÈ ‡ l'Ècrire m'oblige,
C'est le fruit que produit la Chanve la tige,
Fruit digne que les Rois le tiennent precieux
Pour le repos du corps le plus delicieux:
C'est une soye blanche & menuÎ & subtile
Que la Nature pousse au creux d'une coquille,
Soye qu'en maint usage employer on pourra,
Et laquelle en cotton l'ouvrier faÁonnera,
Quand de bons artisans tu seras habitÈe
Par une volontÈ de piÈ-ferme arretÈe.
Puisse-je voir bien-tot cette chose arriver,
Et le FranÁois soigneux ‡ tes champs cultiver,
Arriere des soucis d'une peineuse vie,
Loin des bruits du commun, & de la piperie.
Cherchant dessus Neptune un repos sans repos
J'ay faÁonnÈ ces vers au branle de ses flots.