Les Muses de la NOUVELLE-FRANCE ayans passÈ d'un autre monde ‡ cetui-ci,
aujourd'hui se presentent ‡ voz piÈs en esperance de recevoir quelque
mon accueil de vous, qui estant le Pere de celles qui resident sur le
Parnassse de nÙtre France Gaulloise & Orientale, desirent aussi que de
cette mÈme affection une flamme forte, qui les environne & reÁoive en sa
tutele. Que si elles sont mal peignÈes, & rustiquement vetuÎs;
considerez, Monseigneur, le paÔs d'o˘ elles viennent, incult, herissÈ de
forÈts, & habitÈ de peuples vagabons, vivans de chasse, aymans la
guerre, mÈprisans les delicatesse, non civilisÈs, & en un mot qu'on
appelle Sauvages: & attribuÈs ‡ la communication qu'elles ont euÎ avec
eux, & aux flots de la mer, leur defaut: je veux dire si elles ne sont
en si bonne conche & en bon point comme celles qui ont accoutumÈ de se
presenter ‡ vous. Elles sont encore pour le present semblables ‡ ces
poissons qui sont appelÈs Abramides en la PÈcherie d'Oppian, lesquels
sans demeure certaine changent perpetuellement de place, se trouvans
bien en toute sorte de terre, au contraire de plusieurs qui ne peuvent
vivre qu'en un lieu. Poissons vrayment figure du peuple Hebrieu, & de la
vie de ce monde, soit qu'on les prenne par leur nom, soit que l'on
considere leur faÁon de vivre, toujours Ètrangers, conduits par la
providence de celui qui les a creÈs, ainsi que le grand Abraham pere des
croyans, duquel non sans cause ilz portent le nom. Mais s'il arrive,
Monseigneur, que par vÙtre faveur, assistance, & support, elles soient
un jour arretÈes Ès montagnes du Port Royal & ruisseaux qui en
decoulent, & ayent le moyen de se rendre plus civiles, & mieux venantes
‡ la cadence des fredons d'Apollon: ainsi qu'aux premiers temps Ès
solennitez publiques & sainctes on dansoit & chantoit des hymnes &
cantiques, tant de vive voix, que sur tous instrumens de Musique ‡
l'honneur du vray Dieu: De mÈmes elles feront souz vos auspices maintes
fÈtes solennelles, ou vÙtre nom sera exaltÈ, & en leurs chansons
rememorez les bien-faits de celui, qui apres avoir bien meritÈ de son
Roy, de sa patrie, & de toute la ChrÈtientÈ, aura encore pris un soin
non indigne d'un Chancelier de France, qui sera d'aider ‡
l'etablissement des Muses en la France Nouvelle, trans-marine, &
Occidentale, pour la conversion des peuples infideles.
VÙtre tres-humble &
tres-obeissant serviteur
MARC LESCARBOT
_Vervinois_
[Illustration]
LES MUSES DE LA
NOUVELLE-FRANCE