La Confession de Castro

Cette nuit-là, Joachim de Castro avait de la peine à s’endormir. A la

clarté de la veilleuse, qui était près de son lit de bois sculpté, ses

yeux erraient sur les vieux portraits de prélats et de guerriers ou

fixaient la porte de sa chambre et sa grande serrure de fer. Il avait

l’appréhension de voir cette porte s’ouvrir et son père debout, une

lampe à la main. Il était déjà venu à deux reprises le réveiller dans la

huit, pour le sommer de lui obéir, de quitter Goa dès le lendemain. Il

avait répondu respectueusement que son devoir était de partager les

dangers que son père pouvait courir. Puis il avait gardé un silence

obstiné. Le nom de Rachel n’avait pas été prononcé, mais son image

éblouissante s’était tenue entre les deux hommes.

Joachim se retourna sur son oreiller. Il s’était couché de trop bonne

heure. Il ferma les paupières et dans cet état intermédiaire qui n’est

ni la veille, ni le sommeil, il vit des images se dérouler.

Sur le chemin qui monte vers le couvent des jésuites, dans l’île de

Chovas, il y avait un fourmillement de robes sombres et de croix

blanches partant de la porte du couvent. C’étaient les missionnaires,

les disciples de saint François Xavier qui s’en allaient à Malacca et en

Chine évangéliser les hommes. Joachim voyait distinctement leur figure

énergique ou brillaient des yeux clairs, leur longue barbe, le

scapulaire de leur poitrine. Mais trois ombres se balançaient de droite

et de gauche à travers ce cortège et le dispersaient. C’étaient les

trois Chinois qu’on avait pendus devant le portail du couvent.

Son regard allait plus loin et il voyait les caravelles de jadis fendre

les flots de la rivière Mandavi avec leur proue recourbée. Des

aventuriers portugais ôtaient leur casque et leur cuirasse et sautaient

joyeusement sur les quais de Goa où se pressait une foule bigarrée. Et

cette foule s’enfonçait en bourdonnant entre les porches sculptés, sous

les encorbellements des balcons à feston de pierre, sous les loggias où

souriaient des dames à collerettes. Le vice-roi des Indes sortait de son

palais, parmi des cavaliers, des seigneurs à panache et à manteau de

velours. La grande place devant la cathédrale était remplie d’un peuple

dans l’attente, tourné vers le seuil énorme du palais de l’Inquisition.

De ce seuil, Joachim voyait sortir indéfiniment les ordres monastiques

qui avaient rempli autrefois les innombrables couvents de Goa: il

reconnaissait les dominicains à leur capuchon blanc, les cordeliers à la

corde qui ceignait leurs reins, les membres de l’ordre pour la

rédemption des captifs à la croix de laine rouge qu’ils portaient autour

du cou. Les orphelines nobles de Sainte-Anne et les vierges de

l’Enfant-Jésus avaient leurs mains croisées sur leur poitrine et

chantaient des cantiques. Conception Colaço, à demi-nue, les seins

écrasés sur le fer d’un balcon, riait de toutes ses dents et mettait une

note d’impudeur invraisemblable dans la gravité des choses. Mais il

voyait des pénitents sous des cagoules et des porteurs de cierge au

visage désespéré. Et il comprenait qu’il assistait à une solennelle

cérémonie religieuse.

Et soudain, sur la ville, il voyait un clocher tomber, puis un autre.

Une cloche qui sonnait à toute volée se détachait. Une tour se

démantelait, un cloître dépouillé de sa toiture apparaissait comme une

procession de squelettes. De délicieuses figures de femmes se séchaient

brusquement entre les colonnettes de marbre des fenêtres. Le vent

dispersait la foule comme une poussière. Il ne restait qu’une silhouette

au milieu de la place et c’était la sienne. Il était face à face avec un

personnage qui venait d’apparaître sur le seuil de la cathédrale et qui

tendait vers lui un doigt menaçant et ce que tout le monde redoutait

depuis longtemps, ce dont on ne parlait qu’à voix basse et avec horreur,

la menace qui planait sur les schismatiques de Goa, l’excommunication

était lancée contre lui. Joachim ne distinguait pas les syllabes des

formules redoutables mais il comprenait qu’il était considéré comme le

seul responsable des troubles religieux de Goa, qu’il était rejeté hors

de l’Église, maudit à jamais.

Tout disparaissait, les prêtres, les chevaliers, les monuments. Joachim,

assis à côté de Rachel, regardait la mer, sur le quai de la ville neuve

de Goa. Il était entouré de Chinois.

Depuis plusieurs jours, leur troupe gémissante ravagée par la malaria

était venue s’installer dans le port, à l’endroit où pourrait apparaître

une jonque de Macao susceptible de les rapatrier. Ils avaient transporté

les cercueils où ils avaient placé leurs morts et insoucieux des

menaces, ils se refusaient à quitter le quai dans la crainte de manquer

la jonque libératrice.

Joachim attendait cette jonque dans son rêve. Rachel et lui n’étaient

plus que de misérables émigrants, avides de partir ensemble pour un pays

inconnu. Il avait près de lui l’épaule de Rachel et la présence de cette

chair contre la sienne lui communiqua une chaleur si pénétrante qu’il se

réveilla.

Il chercha un caractère prophétique dans ces images incohérentes. Il

était menacé d’être excommunié. Tous ceux qui adhéraient au schisme de

l’archevêque le seraient en même temps que lui. Ne devait-il pas tenter

d’échapper à ce qu’il considérait comme la plus terrible des

éventualités? Mais cela ne suffisait pas. Son devoir était aussi de

tenter de sauver son père. Son père! Il était séparé de lui par Rachel.

Joachim, assis sur son lit la nuit, voyait clairement la situation. Son

père le haïssait parce qu’il aimait Rachel Jehoudah et qu’il sentait que

son fils l’aimait aussi. A qui des deux serait cette femme qui semblait

hantée par une idée inconnue de lui, un projet qu’il n’arrivait pas à

deviner. Elle ne pouvait pas aimer son père. Le physique de Pedre de

Castro n’était pas celui d’un séducteur malgré les parfums dont il se

couvrait et le soin un peu ridicule avec lequel il choisissait ses

cravates et ses chemises de soie. Lui n’avait pas assez de confiance en

lui pour espérer être aimé. Il était trop jeune pour Rachel. Et

pourtant... Elle lui avait parlé de sa solitude avec des yeux où il

avait vu s’allumer cette lueur d’émeraude dont l’éclat le faisait

défaillir. Elle avait gardé sa main dans la sienne en disant qu’elle

souhaitait être aidée par quelqu’un de courageux.

Et Joachim se disait qu’il accepterait de n’être comme dans son rêve

qu’un misérable coolie, travaillant à Macao, parmi des Chinpis, si

Rachel était auprès de lui.

* * * * *

Joachim craignait inutilement l’apparition de son père dans sa chambre.

Pedre de Castro était à la même heure chez Rachel. Il venait du port

d’Aguada et de celui de Marie-Madeleine. Heliodora de Cunha qui avait

reçu le commandement de l’armée avait disparu depuis plusieurs jours. Il

passait pour l’homme le plus énergique de Goa et il avait imposé par son

autorité une certaine discipline aux troupes désorientées par la

révolution. On disait qu’il attendait les événements en territoire

anglais, dans la compagnie d’une jeune négresse de Mozambique. Pedre de

Castro l’avait remplacé et dirigeait les affaires militaires comme les

affaires civiles. Depuis, il ne disposait que de peu de temps. L’avenir

de la future république dépendait de la conduite des forts quand

apparaîtrait le navire envoyé par la métropole. Les canons de

Marie-Madeleine et d’Aguada pouvaient lui défendre l’accès du port et

même le couler bas. Certains esprits malveillants prétendaient que les

canons des forts étaient depuis longtemps hors d’usage et que de toute

façon ils ne pouvaient servir puisque les officiers susceptibles d’en

diriger le maniement étaient partis. Pour tranquilliser les esprits et

affirmer sa puissance, Castro, depuis trois jours, faisait faire des

exercices de tir presque incessants. Une des grandes pièces de

Marie-Madeleine avait éclaté.

Auprès une longue course à cheval, Castro s’était arrêté quelques

minutes chez lui. Là, il avait bu plusieurs verres de rhum pour se

donner du cœur et il s’était hâté vers Rachel.

Maintenant, il parlait. Une étrange facilité de paroles le possédait. Il

ressentait un véritable élan de sincérité, analogue à ceux qu’il avait

éprouvés quand il parlait à Dieu dans l’église des Rois Mages. Tout

était devenu aisé pour lui. Il dit à Rachel qu’il l’aimait et qu’il

était résolu à l’épouser si elle y consentait. Il l’arrêta quand elle

voulut l’interrompre. Il savait ce qu’elle allait dire. Il fallait qu’il

mît son âme à nu devant l’envoyée de la Providence.

Ces deux mots rappelèrent à Rachel son arrivée chez Antonia et elle eut

un rire intérieur. L’odeur de drap mouillé que dégageait Castro évoqua

le relent de bois pourri et d’humidité de la vieille maison de Bombay.

Elle le revit, d’une manière saisissante, en bras de chemise, regardant

une dent gâtée dans une glace; elle entendit le bruit de sa bague sur le

marbre de la cheminée, la sonnette fêlée, le chant des grenouilles.

Elle avait placé sur la table un de ces vases de terre fabriqués à Goa

et qui ont la même couleur que la peau des Hindous qui en font cuire la

terre. Elle fit jaillir le rhum d’un goulot noirâtre et elle poussa un

verre plein vers Castro. Elle commençait à être saisie d’une violente

curiosité pour ce qu’il allait lui dire. Elle était à demi étendue sur

un fauteuil de paille et elle s’efforçait de diminuer la gravité de la

conversation en chassant parfois un moustique d’un coup d’éventail. Elle

ne remarquait pas que le mouvement de son peignoir découvrait son épaule

ambrée et presque son sein.

--Tel que je suis! Il faut que vous me connaissiez tel que je suis,

dit-il à mi-voix. Il y a en moi des choses obscures que je n’arrive pas

à démêler. Suis-je bon, suis-je mauvais, je ne sais pas. Il est vrai que

le bien et le mal...

Il s’arrêta, mesurant un problème dont il avait longtemps cherché la

solution sans la trouver. Puis il écarta, du geste, le problème.

--On s’entend pourtant généralement pour reconnaître que telle action

est bonne, telle autre mauvaise. Vers ma vingtième année, j’ai été animé

de la volonté délibérée de n’accomplir que ce que l’on appelle

communément le mal. Ce fut beaucoup sous l’influence de Deodat de Vega.

Il revenait d’un voyage en Perse et en Tartarie, il avait séjourné à

Khiva, à Boukhara et dans le pays des Cafirs. Il disait que dans cette

région étaient les hommes les plus cruels de la terre. C’étaient des

musulmans schiites, mais il me parlait, autant qu’il me souvient, de

certaines sectes qui adoraient le Diable. Il prétendait avoir été initié

par des intellectuels de là-bas, à une sorte de philosophie assez

compliquée qui amenait ses croyants à la religion du mal. Deodat de Vega

ne m’apparaissait pas alors comme un bien grand intellectuel. Je le

considérais comme un sceptique et un jouisseur. Bien que catholique

convaincu, je subis pourtant son ascendant. Je feignis de me moquer de

sa prétendue religion du mal; mais en fait j’y adhérai de toutes mes

forces. Il devint mon compagnon, mon inséparable ami. Nous prîmes

l’habitude de mener une vie crapuleuse à la ville neuve d’abord, puis à

Bombay. Je torturais ma mère pour lui arracher l’argent nécessaire. La

malheureuse créature que j’avais épousée, sans trop savoir pourquoi,

mourut de chagrin, me laissant Joachim dont la naissance ne m’avait

causé que de l’ennui.

Castro se servit à boire, il but, il s’essuya les lèvres du revers de la

main, il regarda le plafond puis Rachel et il reprit:

--Je pourrais dire que j’ai du remords d’avoir négligé l’éducation de

mon fils, d’être la cause indirecte de la mort de cette femme d’une

nature fidèle mais d’une intelligence bornée, je pourrais dire que je

regrette d’avoir passé ma jeunesse avec des filles et des gens sans

aveux, mais non, pourquoi dire ce qui n’est pas? Je n’ai à la vérité,

aucun remords. Quand je me suis confessé à un prêtre, j’ai dit

naturellement que je haïssais mes fautes mais je mentais. On est plus

sincère, à certaines heures, devant la femme qu’on aime que devant Dieu.

Je ne me l’explique pas, d’ailleurs. Mais on s’explique si peu de chose,

quand on considère sa propre âme.

Castro parlait maintenant avec cette abondance et cette satisfaction que

donne la découverte de soi-même. Il avait eu du remords dans une partie

extérieure de sa conscience, une surface qui n’était pas son âme

profonde. Mais dans le fond vrai, pas de remords. Qu’importe, du reste?

N’y a-t-il pas des hommes auxquels il est permis plus qu’à d’autres? Eh!

bien, il était de ceux-là. Dans la balance, s’il y avait une balance,

que pouvaient compter des peccadilles de jeunesse, à côté de l’œuvre

qu’il allait accomplir, des services qu’il allait rendre.

Il marcha de long en large et il but encore. Rachel mit sur son visage

un sourire favorable et complaisant:

--C’est une curieuse évolution que j’ai subie, et même maintenant je ne

sais pas si je la comprends bien. J’ai eu des retours à la foi, à Dieu.

J’ai pensé parfois à entrer dans un couvent. Au milieu de mes élans les

plus ardents, je sentais que j’avais un pied dans le mal et que l’on me

tirait par ce pied. Vous rappelez-vous ce portrait que j’ai tailladé

avec un canif, le matin où nous arrivions ensemble de Bombay? C’était

celui de mon aïeul, Pedre de Castro. Je me proposais de le brûler. Eh!

bien, je l’ai fait réparer et il trône toujours chez moi devant la porte

d’entrée; c’est lui qui accueille les visiteurs. Je vous ai raconté

l’influence que Pedre de Castro a eue sur moi. Si le diable existait on

aurait pu dire qu’il était possédé du diable. C’est lui qui a volé le

pape de cette croix dont j’ai hérité. Il a vendu une jeune fille noble

qui ne voulait pas de lui au roi de Visapour. C’est lui qui tuait les

juifs quand il le pouvait. A cette époque, on ne vous faisait pas de

procès, lorsqu’on tuait un juif. Rachel, écoutez-moi. Je n’aime pas les

juifs. Je peux vous le dire, puisque vous allez vous convertir, puisque

je vous ai entendue d’ailleurs parler avec clairvoyance des gens de

votre race et que vous êtes de mon avis. Je n’aime pas les juifs parce

qu’ils sont lâches.

Il était tout à fait ivre. Rachel se leva, prit dans une boîte une

cigarette qu’elle alluma et se rassit:

--C’est vrai, dit-elle. Continuez.

--Antonia avait la mission de me découvrir des juives dans Bombay. Je

prenais plaisir à les avoir, à leur promettre de l’argent, pour les

humilier, pour les sentir sous ma domination, les traiter en esclaves.

Je me rattrapais ainsi du mal que m’avait fait une juive, celle dont

j’ai causé la mort. Oui, il y en a une autre que vous qui m’a fait

souffrir. Pourquoi est-ce cette femme que j’ai désirée plutôt qu’une

autre? C’est une chose que je ne saurai jamais. On est lié à certains

traits de visage, à certains mouvements d’un corps. C’est ce visage que

l’on voudrait regarder, ce corps qui vous donnerait du plaisir et pas un

autre. Je parle en ce moment de la femme à qui vous ressemblez.

Il regarda attentivement Rachel comme pour s’assurer de cette

ressemblance.

--J’en arrive à l’histoire de cette sorte de crime que j’ai commis. On

peut appeler cela un crime, si on croit au bien et au mal, dans ce

cas-là seulement. Je n’y croyais pas alors. Maintenant, je ne sais pas.

Et pourtant, c’est la seule action qui m’a fait éprouver, à certaines

heures, je dis à certaines heures, un véritable remords, cette brûlure

déchirante qu’aucune confession n’adoucit. Il y a des gens qui

prétendent qu’on est obligé d’une façon mécanique de refaire certaines

actions accomplies, par son père ou un de ses ascendants. Peut-être y

eut-il de cela. Vous avez peut-être entendu raconter l’histoire du

pogrome de Goa. On dut en parler, à cette époque, à Cochin. C’est moi

qui en fus l’instigateur, moi! Mon maître Deodat de Vega ne me conseilla

rien, ne m’inspira rien. Je voulais avoir une femme et je l’aurai eue,

d’ailleurs. C’était une question de temps. Ce que je dis ne peut vous

offenser, il ne s’agit pas de vous qui serez chrétienne demain mais on a

toujours une juive avec de l’argent. Seulement, je la voulais tout de

suite. Le hasard me servit. Par hasard, un soir, Deodat de Vega et moi,

en nous promenant, nous trouvâmes, au pied d’un arbre, un enfant mort.

C’était le fils du gardien de l’église des Rois Mages. Il avait été

mordu par un serpent. Vous entendez bien, nous le trouvâmes mort. Nous

n’étions pour rien dans cette mort. Nous avions rencontré quelques

minutes auparavant le mari de la femme en question, un médecin appelé

Jehoudah. Il avait dû passer à côté de l’enfant sans le voir. J’eus

alors un trait de lumière dans l’esprit. Nous prîmes l’enfant, nous lui

attachâmes une pierre au cou et nous le jetâmes dans un bras de la

rivière, à un endroit que nous savions très profond. Il était mort,

n’est-ce pas? Qu’il dorme dans l’eau ou dans la terre... Puis nous

allâmes trouver son père et nous fîmes hypocritement des recherches pour

le retrouver. Des gens nous aidèrent. Qu’était devenu l’enfant?

demandait-on. Eh bien? Et ce Jehoudah, ce médecin qui possédait des

livres, qui devait s’occuper de magie! Assurément, c’est par magie qu’il

avait pu retenir une femme aussi belle. Il venait de commettre le crime

rituel, il avait emporté l’enfant chez lui. Je simulai la plus grande

fureur, je réunis une bande de bons catholiques du vieux Goa et cela me

conduisit à la faveur d’un pogrome nocturne jusqu’à la chambre de la

femme dont je rêvais. Je l’ai tenue toute nue ou presque sous mon bras.

C’était une douce, une faible. Elle palpitait et demandait grâce. On ne

voit bien qu’après les événements comment on aurait dû en tirer parti.

J’aurais dû la prendre dans sa chambre comme font les soldats, quand ils

pillent les villes, et puis tout aurait été dit. Mais ce Jehoudah, ce

vil petit médecin juif, m’avait frappé au visage. Moi, Castro, j’avais

été frappé par Jehoudah. Mon aïeul l’aurait tué sur-le-champ. Je lui fis

grâce de la vie, et l’idée assez machiavélique, ma foi, me vint, d’avoir

sa femme devant lui, dans la barque qui me ramenait au son de la

guitare... Que se passa-t-il alors dans le cerveau de la belle créature

que j’emmenais? J’ai toujours pensé que l’émotion lui avait fait perdre

l’esprit. Elle se jeta à l’eau. Elle se noya. Mais cela d’elle-même, par

sa propre volonté. On m’a accusé d’être la cause directe de cette mort.

Si on remonte à travers les causes, on s’aperçoit que chacune de nos

actions a des contre-coups lointains et absolument inattendus. Rien ne

pouvait faire penser que cette femme préférerait la mort à... appelons

cela le déshonneur, c’est l’expression dont on se servit pendant le

procès. Car il y eut un procès interminable. Je me défendis âprement.

Oh! pas par crainte d’une condamnation, certes, mais par goût naturel de

la victoire. Eh! bien, tu ne le croiras pas, peut-être. Il m’est arrivé

à cette époque d’entendre dans ma chambre des meubles craquer, qui ne

craquaient pas auparavant, d’avoir, certains soirs, autour de moi, le

sentiment d’une présence, et d’une présence qui n’était pas hostile.

Personne n’est venu nous dire ce qu’il advient des morts. On s’attache

les êtres par le désir que l’on a d’eux. Tu prétendras peut-être qu’il y

a là un peu de folie ou une suffisance extraordinaire de ma part. Je me

suis souvent imaginé que la morte était dans mon atmosphère, que c’était

moi qu’elle accompagnait, qu’elle suivait et par amour, et même je

pensais qu’elle avait le même regret que moi, le regret de ne pas avoir

été prise par Pedre de Castro. Cette idée ne m’a pas quitté et quand je

t’ai vue chez Antonia m’apparaître dans une glace--on dit que les morts

apparaissent toujours dans des glaces--j’ai eu peur parce que j’ai cru

que tu étais Dolça Jehoudah et que les morts font toujours peur. Mais je

vais te dire autre chose. Cette idée s’est tellement ancrée dans mon

esprit que malgré le tort matériel que je lui ai causé je n’ai pas cessé

de haïr le médecin Jehoudah. Je le hais parce qu’il a eu une femme que

je devais avoir, parce qu’il était plus instruit que moi, parce qu’il

possédait des livres que je n’ai pas eu l’idée de détruire quand j’ai

mis sa maison à sac, parce que peut-être dans un domaine invisible, il

me dispute la présence dont je t’ai parlé... les meubles qui craquent...

un je ne sais quoi de tendre et de doux qui flotte dans l’air... Et

puis, tout de même, il m’a donné un coup sur la figure et la vengeance

que j’ai exercée était, en somme, bien bénigne. Car, au fond, s’il avait

eu le choix, ce Jehoudah qui avait bien montré déjà qu’il était un

lâche, aurait certainement préféré cette vengeance-là à un duel par

exemple, duel que je considérais d’ailleurs comme impossible...

Castro fut interrompu par une sorte de cri, de râle bizarre que poussa

Rachel. Il s’arrêta et s’aperçut qu’elle riait, d’un rire hystérique,

très long, qui la faisait se courber en deux.

--C’est l’idée d’un duel qui te fait rire, dit-il. Je le comprends.

Rachel avait laissé tomber sa cigarette. Elle en ralluma une autre. Elle

alla faire deux ou trois pas sous la vérandah en respirant avec force et

en disant:

--Qu’il fait chaud! Ces chaleurs des jours de pluie sont plus lourdes

que les autres.

Elle revint vers Castro et elle dit lentement:

--Dans quelle mesure, d’après vous, se réalise sur la terre, cette

terrible phrase de la Bible: Les fils seront punis pour les péchés des

pères?

--Je ne sais pas, balbutia Castro dérouté. Je n’y ai pas pensé. Quel

rapport cela a-t-il avec ce que je viens de dire?

--Rien qu’un rapport éloigné. Je songeais au bien et au mal et à

Joachim.

Les sourcils de Castro se froncèrent.

--Si les fils reçoivent des châtiments pour leurs pères, ils doivent

recevoir aussi des récompenses. Il peut, dans une certaine mesure, y

avoir identification entre un père et un fils...

Castro immobile attendait ce qu’elle allait dire. Rachel fit du bout du

doigt tomber la cendre de sa cigarette. Elle tremblait. Elle releva

brusquement la tête et avec une expression enjouée sur le visage qui

plissa ses yeux où il n’y eut plus qu’une double étincelle verte, elle

dit:

--Est-ce que vous seriez vraiment malheureux si je vous apprenais que

j’aime votre fils Joachim?

Les traits de Castro se décomposèrent. Il se leva d’un bond et

s’approcha tout près de Rachel.

--Pourquoi me dites-vous cela? Est-ce que?... Non, il n’y a aucune

possibilité que Vous aimiez ce gamin. Voyons expliquez-vous?

Il était brusquement essoufflé. Rachel voyait son gros ventre monter et

descendre et elle avait de la peine à détacher ses yeux de ceux de

Castro tant elle y voyait de désespoir et de dureté en même temps.

Elle rit avec difficulté. Elle se hâta de rassurer Castro. Elle

plaisantait. Elle voulait le soumettre à une petite épreuve. Comme il

était susceptible et violent!

Les yeux de Castro s’humectèrent légèrement. Il but à nouveau. Il se

rassit. Il fut saisi de cette tendresse que donne le mélange de l’alcool

et le sentiment d’un grand danger qu’on vient d’éviter.

--Rachel, je n’ai aimé que toi au monde. Je t’ai dit que tu étais

l’envoyée de Dieu. Tu l’es peut-être. Si Dieu s’occupe des hommes il

doit guider les êtres comme moi aussi bien que les autres. Plutôt que tu

sois à mon fils Joachim je préférerais te savoir, du matin au soir, chez

Antonia à la disposition des marchands anglais. Mais, c’est moi que tu

vas épouser. Pourquoi avons-nous attendu si longtemps? Il faut que ce

soit une chose faite quand le conseil de la colonie me proclamera

président de la République. S’ils protestent parce que tu es une juive

convertie, je me charge de leur fermer leur bouche.

Il se releva. Il était saisi d’une idée subite. Tout pouvait être

terminé pendant la nuit. Il connaissait, un cabaret, sur le quai, où

Jéronime Caval restait à boire jusqu’au matin. Il le paierait largement.

Il baptiserait Rachel, il les unirait devant Dieu.

Il avait pris la main de Rachel et il voulait la faire se lever pour

qu’elle le suivît. Elle sentait l’odeur de rhum et de pluie qui venait

de lui. Elle était écœurée, mais restait souriante.

--Non, cria Castro, Jéronime Caval est un bandit. Nous allons réveiller

l’archevêque, faire ouvrir la cathédrale. L’archevêque peut bien marier

la nuit celui qui pour lui va faire la guerre au Portugal. Viens!

Il la tirait de toutes ses forces. Elle fut obligée de se lever.

--Pourquoi pas? hein? La nuit n’est pas avancée. Nous avons le temps! A

minuit, nous serons mariés. Tu viendras chez moi. J’appellerai les

serviteurs pour qu’ils sachent que tu es ma femme et Joachim aussi. Il

te baisera la main à genoux devant moi.

Rachel essayait de lui démontrer que c’était impossible. Mais pendant

qu’elle luttait pour ne pas être entraînée vers la porte, la rage

l’envahissait. Peut-être si elle avait eu une arme à portée de la main,

aurait-elle frappé Castro. Une seconde elle en chercha une. Mais elle

songea que, de même qu’elle n’avait pas voulu tuer un homme pardonné de

Dieu, elle ne tuerait pas un ivrogne qui n’avait plus qu’une

demi-conscience.

--Rachel, tu es Rachel et tu es l’autre en même temps. Tu ne me fais

plus peur comme autrefois. Comment as-tu pu me faire peur? Je veux

respirer ta peau, reposer contre toi.

Il s’attendrissait. Sa tête tomba sur l’épaule ambrée de Rachel et il

sentit contre sa tempe la tiédeur fiévreuse de son sang.

--Sois à moi tout de suite, dit-il. Viens dans ta chambre.

Il la suppliait. Rachel comprit qu’elle était arrivée à la fin de la

course, que maintenant elle avait déchaîné cette fureur de l’homme qui

ne se satisfait que par la possession.

--Eh bien! demain, dit-elle.

--Tu me le jures?

--Oui.

--Tu seras à moi demain?...

--Oui.

--C’est dimanche. Je viendrai après les vêpres.

--Soit.

Il sortit. Elle referma la porte et elle alla tomber presque sans

connaissance dans un fauteuil de la vérandah.

* * * * *

Elle y demeura un temps qu’elle ne put évaluer. Il lui sembla que

quelqu’un s’avançait vers la vérandah dans le jardin. Sa première pensée

fut que c’était Pedre de Castro et elle faillit, tant ses nerfs étaient

surexcités, se mettre à crier d’effroi.

Elle alla jusqu’aux trois marches de pierre qui aboutissaient au jardin

et elle s’entendit appeler par son nom d’une voix hésitante. C’était

Joachim.

Il s’excusa tout de suite de son audace. Ne pouvant dormir, il s’était

relevé et il était venu rôder dans les terrains vagues qui donnaient sur

le derrière de la maison. A la clarté de la lampe il avait aperçu le

casque de la chevelure et la silhouette des épaules claires sur le

fauteuil. L’abattement qu’il avait cru distinguer dans la pose l’avait

inquiété et l’avait poussé à franchir le mur.

Il allait encore s’excuser quand il sentit contre lui une longue forme

tiède et près de son visage le souffle d’une haleine dont la pureté le

grisa.

--Il faut que vous me sauviez, dit Rachel en s’appuyant des deux bras à

ses épaules.

Il la soutint, il la fit asseoir. Il lui sembla qu’il venait de boire,

d’un seul coup, un vin extraordinaire et qu’il était transporté dans un

univers sublime. Rachel le tenait toujours avec ses mains chaudes, elle

frissonnait, ne pouvant parler. Elle était à cette minute où une femme

qui a soutenu un trop grand effort nerveux est prête à se donner à celui

qui profitera de sa faiblesse parce qu’elle espère confusément retrouver

sa force dans le mystère de l’abandon. Mais Joachim n’avait pas assez

d’expérience pour le sentir.

--Oh! oui je veux vous sauver, dit-il. Je suis venu pour cela. Dites-moi

ce qu’il faut que je fasse.

Et il lui exposait les projets qu’il retournait dans sa tête depuis le

commencement de la nuit. Il doutait de la sainteté de l’archevêque. Il

ne croyait pas à l’avenir de la révolution dirigée par son père. Il

s’attendait à ce que d’un moment à l’autre des troupes envoyées par le

Portugal rétablissent l’ordre, exercent de sévères représailles. Rachel

allait être entraînée dans la catastrophe dont la folie de son père

serait responsable. Mais il était temps de fuir si elle voulait. Le port

de la ville neuve était surveillé mais rien n’était plus facile que de

s’entendre avec un batelier malabarais et d’aller s’embarquer sur la

côte déserte, entre Cabo et Siridao. Beaucoup d’habitants de Goa

l’avaient fait déjà. Si elle voulait, il se chargeait de tout.

Mais Rachel secoua la tête. Sa faiblesse s’évanouissait et elle

reprenait conscience de la situation. Elle se trouvait dans la nécessité

d’agir et elle était envahie par l’horreur de l’action qu’elle

projetait. Ah! partir! n’entendre plus parler de rien, ne plus voir

l’homme qu’elle haïssait! Mais alors, c’est qu’elle était lâche comme

son père qui au lieu de venger sa femme s’était plongé dans la lecture

de ses livres, comme ceux de sa race qui courbaient l’échine sous les

coups et attendaient, au lieu de lutter pour la justice, la venue

chimérique du Messie.

Elle parla d’une voix basse, au timbre désespéré:

--Ne vous ai-je pas dit, Joachim, que je suis ici pour venger ma mère,

tuée autrefois sous mes yeux. Il ne s’agit pas de m’en aller maintenant

mais, au contraire, d’être là, justement demain, quand viendra l’homme

qui a perdu ma vie et auquel je reproche autant la mort de ma mère que

la mort de ma propre âme vouée, à cause de lui, à la haine.

Elle s’arrêta soudain. Ce qu’elle venait de voir la remplissait d’une

surprise telle qu’elle se dégagea des bras timides de Joachim et qu’elle

se leva.

A la clarté de la lune qui se mêlait à celle de la lampe, le contour de

la tête du jeune homme venait de lui apparaître étrangement semblable à

celui de la tête de son père. La forme en pain de sucre du crâne était

plus atténuée et le cou n’avait pas ce tassement caractéristique entre

les épaules. Mais les cheveux rejetés en arrière avaient une ondulation

pareille. Rachel savait bien que le visage qu’elle ne distinguait pas

dans la demi-clarté de la vérandah n’avait ni les lèvres grasses qui lui

répugnaient ni les petits yeux, pétillants de mal. L’ombre qui était

près d’elle était pourtant une réduction de Pedre de Castro. Le jeune

homme était possédé comme son père du désir de la serrer dans ses bras,

de la rendre esclave, de l’avoir à lui. Lui aussi aspirait à la voir

convertie à la religion chrétienne, lui aussi parlait de Dieu. La seule

différence qu’il y avait entre eux était que, pour l’un, Dieu était

représenté par le pape, tandis que, pour l’autre, Dieu avait envoyé

spécialement à Goa Monseigneur de Silva. Ils étaient deux ennemis de sa

race et si elle, par exception avait échappé pour eux à la malédiction

qui frappait tous les juifs, c’était seulement parce qu’elle avait une

figure qui leur plaisait, une peau délicate à toucher, un corps qu’ils

considéraient comme le réceptacle de leur futur plaisir et dont ils

voulaient jouir.

Est-ce qu’elle n’allait pas être dupe des mots d’amour d’un jeune homme

comme elle avait été dupe d’une musique de guitare?

--Quelle misère que d’être femme, avoir des nerfs, trembler, perdre le

but de vue!

Elle détourna la tête pour ne pas voir le regard myope où elle savait

qu’il y avait de la sincérité, peut-être de la bonté. Rapidement elle

dit:

--Ne m’avez-vous pas dit que vous seriez heureux de me défendre et même

de me venger?

--Je suis à vous entièrement. Vous pouvez disposer de moi. Je jure de

venger votre mère, comme s’il s’agissait de la mienne.

--Eh bien! Le moment est venu. Soyez ici demain avant la fin des vêpres.

Seulement rappelez-vous que le courage n’est pas toujours aussi aisé

qu’on le croit.

Joachim, allait protester. Rachel l’arrêta:

--Partez maintenant. Non, pas un mot de plus. Je ne veux rien vous

expliquer pour le moment. A demain.

Elle continuait à détourner la tête. Il s’éloigna dans le jardin. Elle

murmura:

--Eh bien! N’est-ce pas écrit dans le livre sacré des juifs qui est

aussi celui des chrétiens: Les fils seront punis pour les péchés des

pères.

Le poison de Goa : roman · 第 22 / 33 题