Quand la saison des pluies était terminée, les eaux des étangs qui
couvraient les campagnes de Goa commençaient à baisser. La fraîcheur de
la nuit succédant aux ardeurs du soleil, produisait des brouillards
assez denses que l’aurore avait du mal à dissiper. C’était le moment où,
disait-on, on entrevoyait sous les eaux déversées par deux bras de la
rivière Mandavi, les terrasses et les dômes de ce quartier de Goa qui,
un siècle plus tôt, à la suite d’une inondation, s’était affaissé dans
les sables.
Rachel, désireuse de s’en rendre compte, s’était fait accompagner ce
matin-là d’un batelier malabarais, elle avait descendu la rivière sur un
canot creusé dans un tronc d’arbre et, laissant à sa gauche, l’église
des Rois Mages, elle avait fait ramer vers l’étang qu’on appelait
l’étang de la ville noyée.
Il était tôt et une brume épaisse couvrait toutes choses, enveloppait au
loin la chaîne des Ghates, donnait aux îlots couverts de figuiers des
apparences de masses confuses, dessinait les cocotiers des rivages comme
de bizarres créatures issues de la nuit et qui allaient disparaître avec
le triomphe de la lumière.
Le batelier lui avait fait un signe pour lui exprimer qu’ils étaient
arrivés à l’endroit approximatif où devaient reposer les ruines du
quartier des Dominicains. Rachel, en se penchant sur le bord du canot,
n’aperçut d’abord que ce morne et indéfini miroir que sont des eaux
calmes. Mais en regardant avec plus d’attention à travers les
transparences bleuâtres, elle crut distinguer un perron monumental
aboutissant à un portique écroulé, des alignements de colonnes, un
escalier de pierre disparaissant sous des lianes et une forme de marbre
couchée, comme une déesse qui dormirait parmi des scintillements mobiles
de serpents d’eau. Plus loin, il y avait des torses d’édifices, quelque
chose comme un mirador arabe incliné, le buste tronqué d’une tour. Et
plus loin encore, à travers les ondulations que faisaient les rames,
Rachel vit, ou crut voir, une longue perspective de cloître aquatique,
le cadre majestueux d’un énorme portail vide sous lequel passait avec
lenteur un mince poisson aux nageoires vertes.
Le quartier des Dominicains portait le nom du couvent de cet ordre qui y
était installé, mais il était surtout composé des maisons de plaisance
des riches habitants de Goa qui avaient désiré jouir de la fraîcheur
provenant des bras presque parallèles de la rivière. Étaient-ce les
somptueuses demeures de jadis que Rachel venait d’entrevoir? Étaient-ce
les jardins où avaient erré les belles Portugaises, sous les collerettes
bouffantes et les corsages de taffetas, où s’étaient déroulées les fêtes
données par les Castro ou les Altaïde? Elle se demanda si ce n’était pas
son imagination qui créait ces images et si elle n’était pas trompée par
les jeux des réverbérations à travers les profondeurs liquides.
Et soudain, tout près d’elle, dans le brouillard, elle entendit résonner
cette même guitare, dont la musique l’avait déjà intriguée, quelques
jours auparavant. C’était un air triste, qu’elle ne connaissait pas, une
plainte qui lui fit penser à quelque chagrin défunt, à l’adieu d’amour
de deux amants, qui se feraient signe sur des balcons éloignés au milieu
de palais qui tombent, parmi l’ensevelissement des eaux.
A son geste, le batelier cessa de ramer et quelques instants après,
émergea du brouillard une barque qui suivait la sienne. Il y avait un
jeune homme, presque un enfant, dans cette barque. C’était lui qui
jouait. Il se tenait à l’avant et ne s’attendait pas à se trouver si
brusquement en présence de Rachel. Il s’arrêta soudain de jouer. Son
visage refléta une surprise si ingénue, que Rachel se mit à rire. Les
canots étaient bord à bord et la conversation s’engagea, presque malgré
eux.
Rachel ne le trouva pas sympathique au premier abord. Il était étroit
d’épaules et son regard avait ce je ne sais quoi de prétentieux que
donne parfois la myopie. Il était imberbe, mais avec des poils follets
sous le menton. Son front était trop grand et ses cheveux étaient
plantés trop droits. Il parlait avec hésitation, d’une voix un peu
sourde, mais tout d’un coup, il prononçait certains mots avec cette
chaleur et ce frémissement qui révèlent les natures enthousiastes. Il
disait n’importe quoi, au hasard, sur le quartier des Dominicains, sur
la possibilité d’entrevoir ses dômes à certaines heures, pour gagner du
temps et maîtriser le battement de cœur qui soulevait sa poitrine.
Comme les deux bateaux frôlaient le bord d’une île plantée de
frangipaniers et de palétuviers, il proposa d’y marcher un peu, pour
attendre le moment où les brouillards se seraient dissipés, laissant les
eaux plus claires. Rachel accepta.
Les brouillards persistèrent longtemps. Rachel s’aperçut qu’elle avait
avec le jeune homme, joueur de guitare, ces affinités qui permettent à
la première conversation de se dérouler sans effort pour l’entretenir et
aux premiers silences de n’apporter aucune gêne. Elle en jouissait
confusément. La chaleur devenant plus grande, d’un geste où il y avait
de la familiarité et de l’abandon, elle ôta la cape qui était posée sur
ses épaules et la prit sur son bras en disant à demi-voix, comme une
confidence intime:
--La chaleur vient si vite dans cette saison!
Il reçut cette phrase comme un secret précieux et il baissa les yeux.
Quand il les releva, il vit que les bras de Rachel étaient nus et que
son corsage entr’ouvert laissait voir la naissance de sa gorge, d’un
ambre laiteux.
Il rougit et il se hâta de dire, pour cacher son trouble, en montrant
les hautes herbes dans lesquelles ils marchaient:
--Est-ce que vous n’avez pas peur des serpents?
--Oh! non, dit-elle. Voyez.
Et relevant un peu sa jupe et tendant la jambe, elle lui montra qu’elle
portait des bottes en cuir souple qui allaient presque jusqu’aux genoux.
Elle sentit tout de suite que ce geste si naturel l’avait choqué. Et en
même temps elle se disait: Quel âge peut-il avoir? Il est à peine plus
jeune que moi. Qui est-ce? Que fait-il à Goa?
Au sommet des Ghates, les nuages se déchirèrent d’un seul coup et une
clarté rouge coupa le paysage en deux, comme une lame.
--Je ne vous ai pas encore dit qui j’étais, dit le jeune homme.
Timidement, il ajouta:
--Je m’appelle Joachim de Castro.
Et il regarda aussitôt d’un regard oblique l’effet que ce nom produisait
sur Rachel.
Il produisait un effet considérable, qu’elle ne laissa pas voir. Depuis
le moment où elle l’avait aperçu à l’avant de la barque, il ne lui était
pas venu à la pensée qu’il pût être le fils de Pedre de Castro. Et
pourtant! Est-ce qu’elle n’aurait pas dû reconnaître chez le jeune homme
toutes les caractéristiques de la famille exécrée. Il ne ressemblait pas
à son père, mais elle se plut à retrouver certaines analogies. La main
lui rappela la main qui avait tremblé sur la cheminée chez Antonia et
qui avait palpé les perles noires. Un certain mouvement des bras pour
saisir était analogue au mouvement qu’elle avait vu devant elle, près de
son lit et qu’elle avait su éviter. Elle s’efforça de trouver entre le
fils et le père une communauté d’allure. Mais, à son insu, le charme des
premières rencontres agissait sur elle et elle en demeurait enveloppée.
--Je connais votre père, dit-elle.
Il le savait. Il se hâta de dire qu’il était au courant des affaires de
terrain que son père faisait. Il ajouta que lui personnellement ne
croyait pas à la grandeur future de Goa. Cette ville avait eu son temps
de splendeur et elle était mourante maintenant. On ne pouvait pas lutter
contre l’évolution. D’ailleurs, les villes, à leur déclin, avaient plus
de charme que les cités commerciales en pleine prospérité.
Rachel l’écoutait distraitement. Ainsi, songeait-elle, la fable imaginée
par Pedre de Castro avait paru vraisemblable à son fils? Quelle
crédulité! Elle s’efforça de le mépriser pour cela, mais sans y
parvenir.
Les brouillards s’étaient dissipés, découvrant l’immensité de la terre.
Ils convinrent assez brusquement de rentrer chacun de leur côté, mais
comme ils regagnaient les barques, ils se retournèrent en même temps
pour se dire qu’ils se reverraient bientôt et au même endroit.
En s’en allant, Rachel continua de scruter des yeux la profondeur de
l’étang. Mais c’était machinalement qu’elle cherchait les apparitions de
tours et de palais, les contours de vieilles demeures portugaises aux
architectures mauresques mangées de plantes aquatiques, les ossatures de
cloîtres et de chapelles noyés. Il y avait dans son âme une immense
ville engloutie qu’elle distinguait à peine, avec plus d’espérances que
les cloîtres n’ont de piliers, plus de désirs de beauté que les
terrasses n’ont de marbres purs.