L’Archevêque qui converse avec Dieu

Le bruit en avait couru dans le vieux Goa, dans la ville neuve, et il

s’était répandu parmi les villages des environs. Un miracle devait avoir

lieu ce jour-là. Ce n’est pas que la chose fût particulièrement

extraordinaire. Les miracles étaient fréquents dans cet étroit morceau

de terre de l’Inde soumis à l’autorité portugaise. Ils avaient commencé

quand les premiers galions d’Albuquerque avaient fendu les eaux de la

rivière Mandavi et ils s’étaient multipliés avec les tombeaux de saints,

les chapelles consacrées, les lieux de pèlerinage. Depuis que

Monseigneur Joseph de Silva avait des entretiens avec Dieu, le miracle

était quotidien, permanent. Il descendait sur les demeures démolies, les

couvents en ruine du vieux Goa comme un intarissable fleuve de lumière

et se perdait d’ailleurs de sa force par sa continuité.

Mais le miracle qui devait avoir lieu ce jour allait être le signe d’une

solennelle apparition divine. Après des années de pourparlers et

d’hésitations, le gouverneur de la colonie avait reçu des ordres formels

de Lisbonne. Le roi du Portugal, menacé personnellement

d’excommunication, renonçait à la lutte que son clergé avait engagée

contre le pape. Le vieil archevêque schismatique devait se retirer dans

un couvent. M. de Lima, le gouverneur, avait pleins pouvoirs pour faire

respecter par la force la volonté royale.

Ces nouvelles avaient jeté Goa dans une grande effervescence. Beaucoup

de portraits du roi avaient été exposés sur les portes, la tête en bas

en signe de mépris. On savait que le gouverneur, homme faible et

taciturne, était incapable d’une action quelconque. Cette action ne

pouvait se manifester que par l’intermédiaire du colonel qui était à la

tête des huit cents hommes de la garnison. Et le colonel était un si

grand buveur qu’il ne trouvait jamais une heure de lucidité pour

s’occuper de choses militaires. Mais un navire d’Europe pouvait d’un

jour à l’autre débarquer un envoyé extraordinaire avec un supplément de

troupes. Il avait été convenu qu’une manifestation aurait lieu dans le

vieux Goa et que le prétexte en serait la bénédiction de la bannière des

Vrais Chrétiens, présidés par Pedre de Castro. L’archevêque sortirait de

son palais épiscopal, ce qui ne s’était vu depuis bien longtemps, et un

miracle aurait lieu.

On avait pensé à célébrer cette cérémonie devant l’église des Rois

Mages. Mais le sol y était singulièrement marécageux et les sables qui

bordaient la rivière Mandavi à cet endroit étaient mouvants. On pouvait

craindre des disparitions de croyants qui seraient allés en sens inverse

du résultat désiré. Puis l’église des Rois Mages était trop près de Boma

et de ses misérables habitants. Ces convertis récents étaient tous

dévoués à l’archevêque, mais ils s’obstinaient à vivre dans une nudité

complète peu conciliable avec le caractère sacré de la manifestation. La

grande place de Goa, sur laquelle s’ouvraient les portes branlantes de

la cathédrale, était le lieu le plus désigné. Mais la statue de Vasco de

Gama renversée était une trop vivante image de la splendeur de la

colonie et de sa décadence. On avait choisi le sommet d’une hauteur, au

nord de la ville, à côté des débris de l’église Sainte-Anne.

De grandes discussions avaient éclaté pour des questions de préséance.

Qui marcherait derrière le dais de l’archevêque? Seraient-ce les

Albuquerque, les Gama, les Cabral ou les Pereira? Il n’y avait dans le

vieux Goa que des familles d’une antiquité fabuleuse. Malheureusement

des croisements successifs, durant quatre siècles, avaient altéré la

pureté du sang des conquérants. Les Albuquerque étaient entièrement

noirs et le dernier descendant de la famille de Gama avait les cheveux

frisés, le nez épaté, le teint d’ébène des nègres du Zanzibar qui, vers

la fin du XVIIIe siècle, avaient été transportés en masse sur la côte

par des négriers français et hollandais. Les métis que l’on appelait des

topas, c’est-à-dire gens portant chapeau, étaient en majorité. Ceux qui

tenaient le haut du pavé étaient les quelques familles, comme les Castro

ou les Mascarenhas, qui étaient restées blanches de peau. Ce haut du

pavé était gardé jalousement et avec une telle morgue insolente qu’il

avait suscité des haines farouches. Il fut convenu à la fin que les

membres de l’association des Vrais Chrétiens, groupe qui avait pour but

la grandeur de Goa et la glorification du Christ, marcheraient les

premiers, quelle que fût leur couleur. Ils devaient, bien entendu, comme

signe de leur aristocratie, être revêtus à la mode d’Europe, du chapeau

haut de forme et de la redingote noire.

Toutes les cloches en qui demeurait un peu de vie musicale sonnaient

depuis le lever du soleil. Cet après-midi de mai était particulièrement

accablant. Des tapis, des étoffes de couleur, des draps de lit

pavoisaient les maisons habitées et on avait accroché sur les seuils

béants de celles qui ne l’étaient pas une couronne de feuillage ou un

morceau de mousseline.

On avait attendu longtemps Pedre de Castro dans la maison des

Mascarenhas d’où les Vrais Chrétiens devaient partir en cortège pour

l’archevêché. Quelqu’un était allé frapper à sa porte, mais il était

sorti de chez lui depuis longtemps. Très tard, au moment où les Vrais

Chrétiens se préparaient à se mettre en marche sans lui, la mère de

toute la lignée des Mascarenhas, une grosse commère qui mettait au monde

les scandales aussi facilement que les enfants, avait poussé des

ricanements d’allégresse, du haut du mirador où elle s’était juchée pour

surveiller et enregistrer. Puis, sous sa robe décolletée en velours

cramoisi, elle était descendue quatre à quatre pour annoncer avec une

bruyante joie que le président des Vrais Chrétiens venait de sortir de

chez sa juive, à laquelle il était allé sans doute demander quelques

conseils avant la cérémonie.

Elle ne se trompait pas. Pedre de Castro sortait de la maison où il

avait installé Rachel. Plus les sociétés sont déchues, plus leur

rigorisme s’accroît et plus en même temps se développe une veulerie qui

les rend indulgentes à tout ce qui va à l’encontre de ce rigorisme. Les

Vrais Chrétiens se contentèrent de sourire en plissant les yeux. La

plupart étaient préoccupés par l’allure de leur redingote, le mouvement

de leur pantalon, loués à un fripier sur le port de la ville neuve. Et

puis, si Castro avait pour maîtresse cette juive, nouvelle venue à Goa,

est-ce que Cabral n’avait pas la femme de son meilleur ami, est-ce que

Mascarenhas n’avait pas une Hindoue bossue de Panjim?

Sur le bruit du miracle, on était venu de loin dans le vieux Goa et les

chrétiens étaient mêlés de Musulmans et de Parsis. Des soies du

Cachemire rutilaient, on agitait des foulards déployés, des lumières

inusitées brillaient dans les yeux. On entendait le barrissement des

éléphants qui avaient transporté des voyageurs et qui étaient attachés,

sur les anciens quais, aux anneaux de fer qui servaient jadis à retenir

les caravelles.

L’aristocratie portugaise s’étalait derrière le fer forgé des balcons et

sous les ogives rompues des fenêtres. Les toilettes surannées

débordaient avec magnificence et il y avait des lignes de mains tendues

pour faire étalage d’énormes bagues fausses. La belle Conception Colaço,

sous ses dentelles noires transparentes, laissait voir les seins dont la

beauté était célèbre, et, baissant ses paupières d’ambre aux longs cils,

lançait au passage un regard provocant sur les jeunes hommes dont elle

n’était jamais rassasiée. Un peu plus loin, sa rivale, Juana de Faria,

droite comme une statue, tendait vers elle son visage d’ange en cire

mate, figé par l’envie. Le col de sa robe lui montait sur le menton et

ses manches lui cachaient les mains. On l’accusait d’être rongée par une

incurable maladie de peau. Ses amants ne démentaient pas ce bruit.

Devant le vieux Marcora, qui avait contracté à Mascaté des habitudes

d’achat et de vente humaine, se tenaient ses quatre filles à peine

nubiles dont il faisait ouvertement commerce. Il les dirigeait comme un

troupeau, avec une baguette de bambou, et il riait sans cesse sous sa

barbe vénérable, car c’était un homme gai. Bien que le vieux Marcora fût

blanc de teint, ses filles étaient aussi noires qu’il était possible.

Une curieuse et inexorable loi physiologique veut que les descendants de

Portugais et d’Hindous naissent plus noirs que les Hindous les plus

noirs.

Selon un antique usage, l’archevêque, avant la cérémonie, avait pris son

repas dans la grande salle du rez-de-chaussée de l’archevêché dont les

portes étaient ouvertes pour que le peuple y pût pénétrer et vît

l’archevêque manger. Au temps de la splendeur de Goa il avait le

gouverneur à sa droite et le commandant de la flotte de guerre à sa

gauche. Derrière lui, debout, se tenait l’homme le plus puissant des

Indes, le grand juge de l’Inquisition. Toute la noblesse portugaise, une

noblesse entièrement blanche de peau, était groupée autour d’eux. Les

archevêques étaient grands mangeurs et grands buveurs et les repas

étaient fort longs. Mais maintenant il n’y avait plus d’inquisition, la

flotte portugaise ne comportait qu’un seul trois-mâts dont le capitaine

était un homme de rien, et quant au gouverneur il était resté terré dans

la ville neuve, par crainte de se compromettre. Le repas n’avait duré

que quelques minutes, juste le temps de faire défiler les faux rôtis de

carton, les amoncellements postiches de poissons ou de gibier. Chacun

savait que l’archevêque ne prenait jamais aucune nourriture, à peine un

verre d’eau chaque jour, et qu’il était nourri de la lumière du ciel que

lui distillait, par une grâce spéciale, un ange invisible.

Ce fut un grand miracle, vraiment, que Mgr Joseph de Silva pût sortir

des ténèbres de l’archevêché, paraître entre les épaisses murailles du

seuil, puis marcher sous le dais, sans être consumé par le soleil ou

emporté par le vent. Il était translucide, immatériel. Le tissu de sa

robe semblait ne rien abriter sous ses plis. Il se tenait droit, comme

un jeune arbre, malgré le poids écrasant de la mitre. Le fuseau de son

doigt semblait ne pas sentir la lourdeur de l’améthyste. Il s’appuyait

sur la crosse, mais avec légèreté, car il effleurait à peine le sol. Son

visage était couvert de rides, mais ces rides étaient irréelles, comme

si un burin de rêve les avait dessinées. Ses yeux étaient d’un vert lavé

par le temps et regardaient plus loin que les hommes et les collines

lointaines. Il déplaçait en s’avançant une atmosphère d’allégresse et de

pureté.

Un Suisse, avec un uniforme rapiécé sans soin, marchait en tête, agitant

de longues moustaches et faisant résonner une hallebarde énorme. Des

enfants, habillés pour la circonstance d’une robe de mousseline,

jetaient des pétales de fleurs, et un bedeau topa qui les dirigeait du

bout d’une grande croix de métal, les interpellait parfois violemment,

en un mélange de kanara et de portugais. Derrière le dais de

l’archevêque se tenait Castro, seul, portant la bannière bleue des Vrais

Chrétiens. Il suait et soufflait et il s’épongeait parfois le front avec

un foulard multicolore. A quelques pas de lui, comme il l’avait exigé,

venaient les redingotes noires et les chapeaux bossués. Puis, se

pressaient les moines. Leur foule était moins grande qu’on ne l’avait

pensé, car les couvents se dépeuplaient avec une rapidité incroyable. De

l’immense communauté des Cordeliers, il ne restait plus que cinq

membres. Il n’y avait plus que deux Carmes: le prieur, qui était un

adolescent, et le cuisinier, qui était tellement gros qu’il était obligé

de s’appuyer sur le prieur. Les Trinitaires avaient revêtu les cagoules

que leur ordre portait, jadis, dans les auto-da-fés de l’Inquisition. Un

Albuquerque noir tenait à bout de bras le casque de son soi-disant

aïeul, le grand Albuquerque blanc. Un Gama de Zanzibar avait revêtu

par-dessus sa redingote la cuirasse qui avait jadis recouvert la

poitrine du Grand Gama de Portugal. On transportait aussi des statues de

Vierges, éblouies d’être arrachées à l’ombre de leur sanctuaire, des

saints guérisseurs de maladies. Et leurs fidèles, en les reconnaissant,

criaient selon l’usage: «Miséricorde!» et se prosternaient dans la

poussière. Des mendiants, payés par Castro, profitaient alors du bruit

pour lancer quelques cris: «A bas le roi!» Et ces cris trouvaient

aussitôt un écho favorable dans la foule.

Des pénitents volontaires, pour montrer qu’ils méritaient le feu,

avaient fait peindre des robes recouvertes de diables et de figures

grimaçantes. Ils marchaient avec orgueil sous ces robes, comme s’ils

étaient promis pour le bûcher, tenant un morceau de bois pour cierge, et

ils gémissaient sur leurs péchés. Mais parfois ils étaient reconnus par

un de leurs amis moins pieux qui regardait passer le cortège et qui les

interpellait grossièrement en riant. Ils s’arrêtaient alors de gémir

pour répondre sur le même ton avec un rire pareil. Il y avait aussi des

prêtres libres, des missionnaires qui ne partiraient jamais nulle part,

et des gardiens d’églises dans de bizarres uniformes ecclésiastiques qui

portaient à leur ceinture de longues épées rouillées du XVIe siècle. Un

vieux mendiant qui se faisait des revenus en montrant ses difformités

aux étrangers et en affirmant qu’il était la dernière victime de

l’Inquisition, se traînait à la fin, avec un air entendu, comme si la

cérémonie était faite pour lui. L’encens, balancé par les bedeaux ou

brûlé aux fenêtres, parfumait les rues. Les cloches vibraient dans l’air

du soir avec plus de profondeur. Les bénédictions tombaient de la

transparente main épiscopale. Et ainsi, à petits pas, l’archevêque

traversa la ville, comme l’image vivante de l’extase spirituelle au

milieu d’un cortège de caricatures.

Sur la colline, devant les débris de l’église Sainte-Anne, il y avait un

reposoir. C’est là que l’archevêque étendit la main pour consacrer la

bannière bleue des défenseurs de la foi, des hommes qui voulaient rendre

à Goa sa puissance d’autrefois.

Castro était à genoux. Il ne sentait plus la sueur sur son front. Au

contraire, il était envahi par une fraîcheur délicieuse. Il avait

maintenant la certitude que Dieu lui avait envoyé un messager. Est-ce

que toutes les paroles de Rachel n’étaient pas en accord avec sa

conviction intérieure, avec ce que pensaient les hommes sensés de Goa,

ce que pensait sans doute, sans qu’il l’eût exprimé, celui qui

conversait avec Dieu et qui lui transmettait sa force par le canal de la

bénédiction. Il ferait ce qu’elle lui avait conseillé et qu’il

considérait comme son devoir. Il avait eu longtemps des doutes. Le

messager de Dieu pouvait-il être une juive? Pourquoi pas? D’abord il lui

appartiendrait, un peu plus tard, de la convertir. Ensuite, chacun

recevait selon son mérite. Il y avait des anges, paraît-il, qui

flottaient dans les vieilles salles de l’archevêché. Mais l’archevêque

était un saint. Lui était un pécheur. C’eût été trop d’orgueil d’espérer

un ange. Une juive était venue portant sur son visage le témoignage de

ses fautes passées. Il fallait l’écouter et la croire. Tout à l’heure,

quand il avait aperçu son profil d’ivoire derrière une jalousie, il

avait soulevé la bannière bleue et il s’était senti jeune comme à vingt

ans.

Les moines, les pénitents, la foule au loin sur la spirale du chemin,

tout le monde était à genoux. Maintenant l’archevêque parlait. Personne

n’entendait ce qu’il disait, tant sa voix était faible, même Castro qui,

prosterné, touchait presque ses pieds. D’ailleurs, l’archevêque ne se

préoccupait guère de faire entendre ses paroles. Il s’adressait au ciel

plutôt qu’aux hommes. Il répondait à des questions qui lui avaient été

posées dans d’autres entretiens par des bouches invisibles. Sans doute

la satisfaction de ces réponses dut être grande car son visage refléta

une incomparable suavité et il trembla légèrement.

Quand il termina, ce fut comme si une onde d’amour se répandait

circulairement pour se perdre aux extrémités de la terre et il n’y eut

personne qui ne se sentît meilleur.

Aucun miracle visible ne se produisit, mais nul n’en fut déçu. Chacun

emportait dans l’âme un petit éclat de splendeur qui lui en tenait lieu.

Castro, en se redressant le premier et en élevant la bannière, vit, de

la hauteur où était le reposoir, toute la ville agenouillée. Sa poitrine

se gonfla d’aise. N’était-il pas le premier de tous ces hommes, le plus

riche et le plus intelligent? C’est à lui personnellement que la

bénédiction du saint était allée. Il voyait la vie sous la couleur de la

domination. Mais en redescendant vers Goa il se rappela confusément

qu’il avait appris au catéchisme, étant enfant, que le péché d’orgueil

est le premier par lequel se manifeste Satan. Il ne voulut pas s’arrêter

à ce souvenir.

* * * * *

Les vapeurs de l’encens brûlé s’étaient mélangées à l’odeur de

pourriture de Goa, au souffle végétal des forêts voisines. Le soleil

venait de disparaître sur les eaux de la rivière Mandavi, ne laissant

qu’une illumination de flamme au campanile en pierres rouges du couvent

de Chovas.

Le père Vincent était toujours en prière à l’endroit où il était tombé,

au moment de la bénédiction de l’archevêque. Il avait passé une partie

de la journée à écarter les chrétiens pauvres de Boma, dont la complète

nudité avait choqué la société portugaise. Il l’avait fait parce qu’on

le lui avait dit, car il n’arrivait pas à comprendre pourquoi la nudité,

signe d’innocence, était susceptible de scandaliser. Puis, il avait

couru vers la colline Sainte-Anne et il était arrivé bien juste à temps.

Il lui sembla que la nuit lui touchait l’épaule. Le moment était venu de

regagner la case en bambous qu’il habitait sur les hauteurs qui dominent

Boma.

Il lui fallait passer pour cela par l’église des Rois Mages. Quand il

commença d’atteindre l’allée des manguiers, il fut victime d’une

singulière illusion. L’énorme église des Rois Mages était plus basse,

plus tassée qu’avant. Il lui sembla qu’elle s’était accroupie plus

largement, que sa formidable contexture s’étalait parmi les sables sur

lesquels elle était bâtie. Comme le sol était marécageux aux alentours!

Des stagnations d’eaux miroitaient parmi des plantes aquatiques. Au

loin, il n’y avait que des éclats d’étangs, des ondulations de vases, et

l’hymne mélancolique des grenouilles.

Que cette masse de pierre, avec les blocs cyclopéens de ses piliers, sa

tour forteresse, ne se soit pas encore enfoncée dans le sol mobile des

sables, voilà, songea le père Vincent, quel était le plus grand miracle.

Dieu maintenait les pierres, les dalles, les coupoles, par une volonté

permanente, un effort sans inattention. Et c’était peut-être parce que

lui, le plus humble des prêtres, et le plus ignorant, se levait bien

avant l’aurore et descendait des rochers de Boma, sans souci des bêtes

sauvages, pour dire la messe à des hommes très simples et si pauvres

qu’ils étaient obligés de marcher tout nus. On l’avait trompé,

assurément. Il aurait pu dire la messe en plein jour. Dieu ne méprisait

pas cette nudité qu’il voyait, d’ailleurs, dans les ténèbres, et dont il

mesurait la pureté. Et il voulait qu’il y eût une église pour les plus

misérables.

Cette pensée donna au père Vincent une joie extraordinaire. Comme le sol

lui paraissait solide, ce sol sablonneux qui était soutenu par la force

divine! Comme sa vie prenait d’importance! La lune venait d’apparaître,

éclairant la cime des manguiers. Il courait maintenant, parmi les

flaques miroitantes, car les grands bonheurs font courir les promeneurs

solitaires. Sur ses pas, les grenouilles ne s’enfuyaient pas et

n’interrompaient pas leur chant.

Le poison de Goa : roman · 第 14 / 33 题