La Ville agonisante

Les étoiles d’une nuit sereine se reflétaient sur les eaux de la rivière

Mandavi avec cette réverbération plus large et plus claire qui vient de

la proximité de l’aurore. Huit Malabarais tenaient les rames de la

barque et le bruit que ces rames faisait en frappant l’eau, était seul à

troubler le parfait silence nocturne.

Castro était assis à côté de Rachel, à l’avant de la barque, et parfois

il se penchait pour rappeler aux rameurs qu’il leur avait promis un

pourboire s’ils franchissaient avec la plus grande rapidité possible la

distance qui séparait la ville neuve du vieux Goa.

Rachel se demandait ce qui pouvait pousser Castro à arriver un peu plus

vite, ce qui le faisait regarder anxieusement le ciel pour voir si les

premiers blanchissements du soleil n’y apparaissaient pas. Les

vingt-trois heures du voyage sur le steamer qui faisait le service de

Bombay à Goa ne lui avaient rien appris sur les intentions de son

compagnon. Castro s’était montré particulièrement respectueux à son

égard et tout ce qu’il lui avait dit décelait la crainte qu’elle

changeât d’avis, qu’elle cessât de vouloir l’accompagner en arrivant

dans le port de Goa. Il n’avait été rassuré que quand elle lui avait

affirmé qu’elle ne connaissait personne là et que, par conséquent, rien

ne pourrait l’y retenir. Il était revenu plusieurs fois sur la

ressemblance de Rachel avec une femme qu’il avait connue, disait-il, et

qui était morte. Mais la jeune fille avait su raconter une si plausible

histoire de Rachel Soarez qu’il ne soupçonnait plus qu’elle pût être la

fille du médecin de Goa et sa ressemblance avec Dolça Jehoudah ne

paraissait plus le troubler autant.

Au loin, par delà la cime des arbres amoncelés le long des rives, Rachel

voyait sur le dénudement des collines rougeâtres se découper la

silhouette d’une église en ruine, le squelette allongé d’un couvent

abandonné.

Quand la barque dépassa le village de Ribandar, Rachel vit que son

compagnon était profondément absorbé par la contemplation de l’eau. Y

cherchait-il le visage de Dolça Jehoudah qui y avait disparu? Un pétale

de nagah traça un sillon incertain dans l’air et vint se poser comme un

papillon sur les genoux de la jeune fille. Elle caressa le tissu

blanchâtre, aussi doux qu’une aile et elle porta la main à son front

avec le geste d’y placer une couronne. Mais Castro ne vit pas ce geste.

Il ne sortit de sa rêverie que lorsque la barque heurta les pierres

usées du débarcadère. Alors il fit signe à Rachel de le suivre sans

perdre de temps.

Pour le voyageur qui arrivait par la rivière Mandavi, rien ne pouvait

laisser croire qu’il y avait entre les eaux et les montagnes lointaines,

sous les masses ombrées des végétations, les vestiges de ce qui avait

été l’antique cité d’Albuquerque, la grande métropole portugaise, la

reine ecclésiastique des Indes. Seule, l’église Saint-Joseph avec ses

trois tours couronnées de créneaux en lambeaux, comme trois crânes de

vieillards tenaces sous des coiffures déchiquetées, attestait la lutte

de la pierre contre la forêt.

Rachel n’allait presque jamais, quand elle était enfant, dans le vieux

Goa. Elle n’en avait plus qu’un souvenir très vague mais ce qu’elle en

voyait à la clarté de la lune lui paraissait différent, transformé,

singulièrement plus sauvage et plus abandonné.

Derrière Castro, elle longea d’abord un sentier si étroit que les

roseaux qui le bordaient lui frappaient le visage. Puis elle franchit un

pont et Castro cria:

--Prenez garde!

Le pont n’avait pas de garde-fou et l’on sentait que certaines planches

étaient pourries et s’affaissaient sous les pieds.

Rachel se demanda si elle ne ferait pas bien d’en finir tout de suite et

si les eaux croupissantes qu’elle apercevait entre les lames du pont ne

seraient pas une tombe appropriée à celui dont elle avait résolu la

mort. Elle se représenta le gros corps basculant brusquement parmi les

plantes aquatiques et les grenouilles effrayées. Mais la solitude du

lieu aurait donné à son acte un caractère sinistre qui lui répugna.

Elle traversa des remparts, à un endroit où il devait y avoir eu des

portes, elle marcha dans des terrains vagues où se dressaient des pans

de murs, elle passa sous l’arc de triomphe d’Albuquerque, puis entre

deux petites églises basses et semblables, comme deux sœurs très

vieilles accroupies ensemble pour mourir et elle se trouva brusquement

dans une large avenue dallée, solennelle, droite, entre des façades de

palais couverts de sculptures, avec des portails gothiques et des

tourelles Renaissance. De hautes herbes croissaient entre les dalles,

parfois un cocotier se dressait au milieu de l’avenue, il y avait des

fougères arborescentes qui s’épanouissaient devant les portes et Rachel

remarqua que la plupart des palais étaient sans toitures et que leurs

fenêtres étaient comme de grandes blessures ouvertes d’où tombaient en

gerbes les pandanus aux longues branches et les bignonias aux tiges

sarmenteuses. Les magnifiques demeures n’étaient que des apparences,

elles n’avaient gardé que des ossatures de pierre pour donner une

figuration de grandeur à cette avenue fantôme.

Castro marchait avec peine, à cause de son embonpoint. Il s’arrêta pour

souffler et comme s’il avait deviné les pensées de Rachel et qu’il

voulût excuser la déchéance de sa ville, il dit:

--Cette partie de Goa est maintenant la plus inhabitée de toutes. Il y a

quelques années il y avait encore pas mal de familles portugaises qui y

vivaient. Mais une fois c’est un incendie, une autre fois c’est un

orage. Il y a eu le tremblement de terre puis il y a eu l’épidémie. Il

ne prononça pas le nom de la maladie par superstition à cause de la

force d’appel qu’il y a dans les syllabes du mot. Mais ni le tremblement

de terre ni l’épidémie n’ont été les vraies causes du mal.

Il se remit à marcher en regardant à droite et à gauche, comme s’il

craignait de voir surgir tout à coup quelque chose de redouté.

--Je ne peux pas savoir d’où cela est venu, dit-il encore à demi-voix.

Personne ne le sait. Cela a commencé il y a longtemps, bien avant ma

naissance, je crois. Ç’a été une sorte de malédiction. La vie a cessé

presque brusquement d’apporter sa sève. Le commerce s’est arrêté. On a

eu moins d’enfants. Puis la foi a diminué. Les couvents se sont vidés.

Les moines sont allés ailleurs. Les uns sont rentrés en Portugal, les

autres se sont installés en Chine. On aurait dit qu’il y avait un mot

d’ordre d’abandon.

Ils avaient atteint en marchant la rue Drécha. C’était là que s’était

réfugié le reste d’activité du vieux Goa. Castro qui baissait la tête la

redressa comme si la vue de quelques maisons habitées lui rendait son

orgueil.

--Et dire qu’il y avait là-bas les étables des éléphants de guerre, puis

les ateliers pour la fonderie des canons, puis les chantiers où l’on

construisait les galions et la ville s’étendait encore plus loin avec

une ceinture de couvents et d’églises. Maintenant les fils des premiers

conquérants de l’Inde habitent un véritable tombeau.

Rachel vit, entre des pans de muraille, un vaste cloître dont le

quadrilatère aboutissait à quatre chapelles ruinées et qui était tout ce

qui demeurait de la puissance des Jésuites. Elle longea des édifices que

l’on sentait vides et déserts et qui étaient l’ancien palais du

gouverneur et celui de l’Inquisition. Sur une place, gisait une statue

équestre, renversée et brisée.

--Vasco de Gama! dit Castro. N’est-ce pas une pitié!

Ils contournèrent la statue et après avoir longé un mur percé de

créneaux, dans l’ombre des demeures mortes, brilla enfin une lumière.

C’était une petite clarté qui illuminait des carreaux en ogive. Dans les

ténèbres mortuaires de la ville défunte cette flamme avait quelque chose

de surnaturel.

Rachel vit avec surprise son compagnon tomber à genoux. Il lui sembla

que dans la fenêtre éclairée elle avait vu passer une tête de vieillard,

avec un crâne pointu chauve et un cercle de chevelure dans le cou.

--Le patriarche! dit Castro en se relevant. Quand il commence à marcher

dans son palais, c’est que le jour n’est pas éloigné.

Et il hâta le pas.

Rachel se rappela tout ce qu’elle avait entendu dire sur l’évêque de

Goa, primat des Indes. Il était en partie responsable de la décadence

religieuse de la vieille capitale portugaise. Depuis bien des années, il

était entré en lutte avec le pape. Il avait méprisé son autorité, fondé

un schisme. Les chrétiens d’Orient s’étaient divisés en deux parties et

ils en étaient même venus aux mains à plusieurs reprises. Poussé par un

intraitable orgueil et prétendant recevoir des révélations directes de

Dieu, l’archevêque de Goa, afin de se créer des partisans, avait donné

l’ordination à qui le lui demandait, à des aventuriers venus d’un peu

partout, même à des nègres d’Afrique. Son grand pouvoir avait diminué,

mais il avait quatre-vingt-dix ans et possédé d’une vitalité tenace, il

refusait obstinément de mourir.

--J’ai toujours pensé que la vie de Goa était liée à celle de

l’archevêque, dit Castro, comme s’il s’adressait à lui-même. Il le sait

bien et il se lève la nuit, pour lutter contre la destruction.

A un endroit où l’écroulement de plusieurs façades laissait voir des

inclinaisons d’étages rompus et des morceaux d’escaliers dont la spirale

n’aboutissait nulle part, Castro s’arrêta de nouveau et il saisit le

bras de Rachel.

--Écoutez! murmura-t-il en soufflant péniblement.

Rachel prêta l’oreille et n’eut que la perception d’un silence

angoissant.

--Il m’est arrivé souvent de me lever la nuit afin de me rendre compte

de cette activité nocturne de la mort, de cette présence agissante qui

hâte la fin de la vieille cité. C’est un être palpable, réel, bien que

sans forme précise, qui circule sur les ruines et se nourrit d’elles.

Alors, il me semble que la désagrégation des choses est plus rapide.

J’entends le bois se pourrir, les molécules des pierres se dissoudre.

Tantôt c’est une vieille poutre qui craque, tantôt c’est le bruit d’un

rat qui ronge la moelle d’une porte. Les os qui soutiennent les membres

des monuments se carient intérieurement. L’eau, sous les aqueducs, roule

une décomposition putride. C’est comme si une immense armée de termites

silencieux s’animait dans l’ombre et dévorait les mosaïques des parvis,

les marches des colonnades, les griffes de fer soutenant les voûtes.

Rachel sentait sur son bras serré par Castro s’imprimer le relief d’une

bague.

--J’ai trouvé, certains matins, des piliers de cloître qui gisaient sur

le sol et que j’avais vus la veille à leur place dans la file grise des

piliers. J’ai entendu tomber des moellons et je peux jurer que la cloche

de l’église de la Miséricorde a sonné, une nuit, sans qu’on pût savoir

qui en tirait la corde. Il y a une force active qui hâte les

dissolutions, précipite les pourritures, se sert des humidités

automnales, de l’haleine pestilentielle des marécages. C’est une force

extra humaine qui s’emploie à l’anéantissement de Goa la catholique, de

Goa la ville de Dieu.

Un oiseau de nuit traversa l’air avec un lourd battement d’ailes. La

réalité de ce bruit rassura Castro.

--Nous sommes arrivés, voilà ma maison, dit-il en désignant une demeure

qui avait un grand portail clos auquel on accédait par plusieurs

marches.

Arrivés! pensa Rachel. Le voyage doit être plus long.

Le poison de Goa : roman · 第 11 / 33 题