Le Pogrome

Il était lié pour elle à une impression d’eau, de lagune au soleil, de

marécage entre des bouquets de néfliers. Elle avait vu pour la première

fois dans l’eau l’image renversée de ce visage aux lèvres grasses, aux

yeux trop brillants. Et elle pouvait dire qu’à partir de cet instant, à

partir du moment où ce reflet d’homme lui était apparu entre des plantes

aquatiques et des lotus, avait commencé son malheur et celui des siens.

Elle se souvenait de ce dimanche qui remontait à douze années en

arrière. Elle respirait l’odeur de bois pourri du quartier juif de Goa,

dans cette odeur de musc que dégageait la vieille maison mouillée

d’Antonia. Elle faisait un rapprochement bizarre entre la sonnette fêlée

qu’elle venait d’entendre et les cloches de ce dimanche, qui avaient,

par l’effet du temps, la même résonance fausse et irrégulière.

Elle avait marché avec sa mère le long des étangs de Banguinim. Elle

revenait vers Goa sur ces chaussées démolies qui datent du temps de la

prospérité portugaise et, arrivées à l’angle d’un verger fermé de murs,

elles s’étaient arrêtées pour se reposer sur un banc de pierre à demi

enseveli sous des herbes. Rachel s’était mise à regarder l’eau de la

lagune qui était en cet endroit d’une parfaite limpidité. C’est alors

que le reflet de l’homme lui était apparu, qu’elle avait distingué le

visage. Il y avait un autre visage à côté de celui-là. Deux inconnus

s’étaient avancés silencieusement derrière sa mère et elle.

A peine Rachel les eut-elle vus dans l’eau qu’une voix, s’adressant à

elle, retentissait, gaie et impérieuse:

--Continue à regarder l’eau, petite fille. Ne te retourne pas.

Le ton avait été si net, la surprise avait été si grande que Rachel

était demeurée immobile durant quelques secondes. Quand elle s’était

retournée, elle avait vu sa mère se débattant entre les bras d’un homme

qui riait et qui finit malgré sa résistance par poser ses lèvres sur les

siennes.

Elle se souvenait que celui des deux hommes qui l’avait interpellée

était d’une élégance bien plus grande que celle des marchands européens

qu’elle avait l’habitude de voir sur le port de Goa et qu’il souriait

avec une supériorité indifférente.

Mais celui qui avait embrassé sa mère, celui qui avait proféré des

paroles menaçantes pendant qu’elle essuyait ses lèvres avec dégoût et

qu’elle s’en allait en l’entraînant par la main, c’était celui qu’elle

avait devant les yeux, le persécuteur dont il était parlé dans le livre

des malheurs juifs, le profanateur à la bouche grasse, le pieux Castro

au chapelet.

* * * * *

Avec un fin mouchoir de soie rose il avait une fois encore essuyé la

sueur de son front et il venait de prier Rachel de s’asseoir.

* * * * *

Et elle, en le considérant, voyait tout ce qui avait suivi dans le

panorama étourdissant des souvenirs, l’obsession, les lettres reçues,

les cris injurieux poussés, la nuit, dans le quartier juif par des

jeunes gens qu’on disait être les fils de l’aristocratie du vieux Goa,

les ricanements ironiques de leurs amis, la tristesse et l’appréhension

quotidiennes.

Elle se souvenait des paroles de son père:

--Et moi qui ai cru venir au bout du monde pour y vivre en paix avec

ceux que j’aime!

Son père ne savait donc pas qu’il n’est pas de bout du monde et qu’il

n’est pas de paix pour des juifs. C’était le temps où l’affaire de Damas

avait suscité un mouvement antijuif dans toute l’Europe et dans une

partie de l’Asie et où les pogromes se multipliaient.

Deux fois par semaine arrivaient les journaux d’Europe sur le vapeur

anglais qui faisait le service de Bombay. Rachel allait sur le quai les

attendre avec son père car sa mère sortait le moins possible à cause de

ce Castro--capable de tout, disait-on,--qui était installé avec son

compagnon dans un café du port et qui l’interpellait cyniquement par son

prénom quand elle passait.

Les visages des juifs se faisaient graves quand ils lisaient les

journaux. Ils venaient le soir chez son père et ils commentaient cette

affaire de Damas dont parlait le monde entier. Toujours cette accusation

de meurtre rituel qui depuis des siècles servait de prétextes aux

persécutions! On venait de piller des communautés juives en Pologne et

en Syrie. Est-ce que cela allait gagner aussi les Indes? Il suffisait,

comme à Damas, de la haine d’un seul homme pour répandre la calomnie.

C’était une bien malheureuse fatalité que ce fils de chrétiens

fanatiques du vieux Goa se soit épris de Dolça Jehoudah.

En vérité, Rachel se souvenait de ces juifs portugais de Goa comme de

bien pauvres hommes sans courage et sans intelligence. Comme ils étaient

laids avec leurs barbes sales, leurs doigts aux ongles mal soignés et

leurs ridicules redingotes noires à l’européenne qu’ils portaient avec

des pantalons flottants en cotonnade blanche et des sandales hindoues.

Quelle différence il y avait entre eux et son père, l’intellectuel, son

père le médecin qui vivait pour aider les autres et était sage et

désintéressé. Quelle différence aussi, entre ces femmes aux cheveux

frisés, sous des bonnets de 1830, avec leurs taches de rousseur et leur

nez busqué et sa mère dont la beauté était si parfaite qu’il arrivait à

Rachel de ne pas pouvoir la regarder sans pleurer d’amour.

--Savez-vous, Manoël Jehoudah, que Pedre de Castro dit partout qu’il

veut enlever votre femme? avait dit un soir à son père un de ces juifs

terrifiés, qui était caissier d’un entrepôt de riz appartenant à des

chrétiens.

Son père s’était contenté de hausser les épaules. Est-ce que les lois

portugaises ne faisaient pas respecter les particuliers, même quand ils

étaient juifs sur le territoire de Goa et si l’on voulait quitter ce

territoire on relevait dans l’Inde de la législation anglaise qui était

de toutes la plus protectrice du droit des juifs. Et puis l’on

n’enlevait jamais que les femmes qui le voulaient bien.

Mais alors on avait parlé de choses que Rachel ne devait comprendre que

plus tard. Ce Pedre de Castro, marié jeune, avait fait mourir sa femme

de chagrin. Il avait un fils dont il ne s’occupait jamais. Il était

hanté par le désir de la possession des femmes et sa vie était consacrée

à leur recherche. Il s’était flatté d’avoir Dolça Jehoudah, coûte que

coûte. Une sorte de génie mauvais s’était incarné en lui.

--Un vrai chrétien du temps des auto da fé! disait le rabbin Haïm, qui

était mulâtre, et qui prétendait descendre directement de ces tribus

juives venues dans l’Inde au temps de la captivité de Babylone. Est-ce

que son ami, cet aventurier qui se fait appeler Deodat de Vega, dont nul

ne connaît la nationalité et qui vit aux crochets des Castro, ne fait

pas ouvertement profession de mettre le mal au-dessus du bien? Prends

garde, Jehoudah, les femmes sont faibles et les chrétiens possèdent pour

leur plaire un secret qui n’est pas connu des juifs.

* * * * *

Rachel regardait avec attention les traits grossis de Pedre de Castro et

elle cherchait à y retrouver la trace de ce secret ou seulement cette

expression qu’elle avait contemplée avec tant d’épouvante quand, à

travers les carreaux elle le voyait passer et repasser insolemment

devant sa maison.

Il sentit le poids de ce regard, mais il l’interpréta différemment. Il

se leva avec précipitation et, d’un geste obséquieux, il poussa une

chaise à côté d’elle.

* * * * *

Tout ce qui était advenu ensuite s’était déroulé avec rapidité et la

lâcheté des hommes avait été la cause de tout.

Rachel se souvenait de l’impression de terreur qui était venue comme une

vague dans sa vie d’enfant, impression qu’elle ne pouvait s’empêcher

d’assimiler à celle qui emplissait la maison d’Antonia et dont la cause

était la même, cet homme assis devant elle.

L’opinion était unanime dans les réunions du soir. C’était la nuit qui

était redoutable. Les derniers pogromes, signalés par les journaux,

avaient eu lieu la nuit. Il fut question de réparer et de fermer les

deux portes du ghetto. Les juifs étaient jadis obligés par la loi de

s’enfermer dans leur quartier. C’était une mesure de sécurité à leur

égard, mais cet usage était tombé en désuétude en 1815, quand

l’Inquisition de Goa avait été abolie. Les portes étaient vermoulues et

ne fonctionnaient plus. D’ailleurs n’était-ce pas susciter la violence

que de manifester ouvertement la crainte?

L’âme enfantine de Rachel avait eu alors, pour la première fois, la

notion de la lâcheté, dans sa rigueur calculatrice et impitoyable.

Presque tous les juifs du port de Goa étaient d’avis que, puisque la

femme de leur coreligionnaire Jehoudah pouvait attirer par sa beauté des

calamités sur leur colonie, comme certains métaux attirent la foudre, le

devoir des Jehoudah était de quitter Goa sans retard, de fuir n’importe

où. C’est vrai, le gouverneur général, bien que très chrétien, faisait

respecter la loi et montrait la plus grande bienveillance vis-à-vis des

juifs. Mais il n’en était pas de même des juges des districts et des

cinq magistrats du tribunal de seconde instance qui appartenaient tous à

de nobles familles du vieux Goa. C’était aux juifs toujours qu’ils

donnaient tort, au mépris de la justice, dans tous les différends qui

éclataient entre ceux-ci et les chrétiens. S’il y avait des pillages, il

n’y aurait pas d’indemnité. S’il y avait des coups reçus et du sang

versé, il n’y aurait pas de vengeance. Et seul un marchand de souvenirs

pour étrangers qui était presque entièrement paralytique était d’avis de

préparer les fusils et de descendre dans la rue à la première tentative

de violence.

* * * * *

Pedre de Castro regardait en lui-même et se souvenait peut-être des

mêmes choses que Rachel. Il fit un nouveau geste plus pressant vers la

jeune fille en lui montrant la chaise et Rachel s’assit en face de lui.

Comme il a changé, pensa-t-elle. La graisse a effacé l’expression

démoniaque que je trouvais alors sur sa figure. L’hypocrisie a remplacé

l’audace et je suis sûre qu’il souffre de cette précoce obésité, lui qui

affectait de monter avec une légèreté séduisante la rue en pente du

quartier juif.

Les événements tragiques sont toujours précédés par des paroles et des

signes qui pourraient permettre à ceux qui en sont frappés de les éviter

s’ils osaient écouter la conscience intérieure qui a entendu les paroles

et vu les signes. Rachel se souvint que son père lui avait souvent dit,

par la suite, qu’il avait eu, le soir où se produisit le drame, non pas

le pressentiment de ce qui arriva,--ce fut si horrible et si inattendu

qu’aucune pensée n’aurait pu le concevoir,--mais une vague connaissance

qu’il terminait la seule phase heureuse de sa vie.

La soirée était une soirée d’avant les moussons, orageuse et moite comme

cette soirée de Bombay, avec le même relent tenace de maison pourrie.

Le phare d’Aguada faisait tourner sa flamme circulaire dans le

crépuscule. Les gens étaient assis devant les portes et causaient

paisiblement. Puis des rassemblements furtifs s’étaient formés. Le

rabbin était passé, d’un pas rapide. Quelqu’un avait crié d’une fenêtre:

--C’est écrit sur le Livre. Nous y passerons tous les uns après les

autres. Aie pitié de nous, Seigneur!

Le danger venait de se matérialiser. La calomnie menaçait d’être

l’instrument de la persécution. Le bruit courait depuis le matin qu’un

enfant en bas âge, le fils d’un hindou chrétien, gardien d’une église du

vieux Goa avait disparu et l’on attribuait cette disparition aux juifs.

Toujours le crime rituel! Quelqu’un prétendait avoir vu Pedre de Castro

en train de distribuer de l’argent à la racaille du port. C’est par le

bas de la rue que les persécuteurs allaient venir. Mais un autre

affirmait que Castro s’était embarqué dans le vieux Goa à l’endroit où

les trois tours de l’église Saint-Joseph couvrent de leur ombre la

rivière et qu’il était en train de franchir les sept milles qui

séparaient cet embarcadère de la ville neuve, à la tête d’un groupe de

ses amis et de leurs domestiques armés. La route longeait la rivière

puis la quittait pour gravir la colline. C’était donc au haut de la rue

que retentiraient d’abord les cris de mort et le bruit des armes.

Il fut question d’envoyer une délégation au gouverneur mais le rabbin

venait d’apprendre qu’il avait quitté Goa, la veille, pour Bombay et

qu’il ne rentrerait que dans quelques jours. On parla d’aller trouver

l’archevêque ou le colonel qui commandait le fort. Manoël Jehoudah qui

avait seul conservé son calme fit remarquer que l’on n’avait aucune

plainte précise à formuler et que les craintes ne reposaient que sur de

vagues racontars.

Cependant l’orage qui menaçait dans le ciel s’était dissipé et les

étoiles rayonnantes se reflétaient avec une incomparable splendeur, à

droite sur les marais de Panguinim, à gauche sur les flots de la mer

phosphorescente. On voyait comme une coulée de métal bleuâtre la courbe

de la rivière déserte, troublée seulement par les pétales des nagahs

tombant en pluie de ses bords. Aucun bruit ne venait du port endormi.

Sans doute le calme des choses se communiqua aux âmes effrayées.

Rachel se souvint qu’elle entendit avant de s’endormir la cloche d’un

couvent éloigné.

* * * * *

Sur la chaise où elle était assise en face de Pedre de Castro, elle

faillit sursauter. Cette cloche venait de résonner avec le même son

cassé, contribuant à évoquer avec plus de netteté la soirée d’autrefois.

Castro, de son bras étendu, tirait la sonnette près de la cheminée.

Peut-être fut-il frappé lui aussi par cette similitude car ses yeux

s’écarquillèrent légèrement et il fixa Rachel comme s’il attendait

d’elle quelque remarque au sujet de cette caricature de cloche. Mais

Rachel resta impassible, et lui se contenta de dire:

--Je sonne pour qu’on nous monte le dîner.

La mulâtresse glissa, portant des plats aussi furtivement que l’aurait

fait une juive dans le ghetto de Goa, le soir où avait plané pour la

première fois la menace. De confuses paroles sur la tempête qui se

déchaînait au dehors, sur la température moins accablante, sur le

caractère d’Antonia furent échangées comme en rêve par l’homme et la

femme assis l’un en face de l’autre. Aucun des deux ne mangea, bien

qu’ils en fissent les gestes, mais Pedre de Castro remplit son verre et

le vida sans relâche comme quelqu’un qui, se trouvant dans de complètes

ténèbres morales, croirait trouver dans l’alcool le moyen de faire

apparaître une lumière intérieure.

Et Rachel continuait à regarder non pas le personnage épais qui était

assis derrière les seaux étincelants d’où émergeaient les cols des

bouteilles mais la créature qu’il avait été dans un autre lieu, douze

années auparavant.

* * * * *

Il se tenait debout à l’avant d’une large barque pontée et il jouait de

la guitare. Cette arrivée avait été souvent racontée à Rachel et elle

s’était complue à la reconstituer en esprit, mais jamais elle ne l’avait

imaginée d’une façon aussi saisissante. Il titubait un peu et parfois

s’arrêtait de jouer pour éclater d’un rire hystérique, et regarder son

compagnon qui battait dans le vide une mesure grotesque.

La lune venait de se lever et la barque tardive fut aperçue de loin par

des riverains que remplirent d’étonnement la musique et les chants qui

en partaient, le grand falot rouge qui l’éclairait à l’avant et la croix

de bois qu’un serviteur tenait debout à l’arrière.

Le bruit des rames était couvert par la voix des rameurs et des hommes

entassés sur le pont qui tous, chantaient les cantiques du mois de Marie

qu’ils venaient de chanter dans les églises de Goa. Car c’était sous le

prétexte de la religion que Pedre de Castro avait fanatisé contre les

juifs ses serviteurs, des hindous convertis et même un moine mendiant

qui se tenait accroupi, les jambes croisées, avec un gros bâton sur ses

genoux.

Castro affectait alors de mépriser les hommes et de les traiter en

esclaves et il trouvait plaisant, les ayant soulevés contre les juifs au

nom du Dieu chrétien de mêler les sons de sa guitare à leurs pieux

cantiques.

Les fleurs blanches des nagahs pleuvaient sur le joueur nocturne et la

barque avec sa croix semblait glisser vers quelque bizarre fête maudite.

Personne ne courut prévenir les juifs. D’ailleurs à l’endroit où la

route cesse de longer la rivière et contourne les jardins de

l’archevêché toute la bande sauta hors de la barque et se précipita

derrière le porteur de croix, derrière le musicien et le batteur de

mesure.

Il était tard. Les juifs dormaient. Ils se réveillèrent en criant. Toute

la rue hurla de terreur en même temps. Quand Rachel regarda par la

fenêtre elle vit des silhouettes qui tentaient d’escalader les balcons

et la croix renversée devant sa maison et qui, maniée par un groupe

d’hommes, heurtait sa porte comme un bélier.

Elle n’eut pas le temps d’avoir peur. Les événements étaient irréels et

surprenants comme ceux des cauchemars. Des formes passèrent devant elle

dans l’escalier. Quelqu’un cria distinctement avec une affectation de

calme dans la voix:

--Apportez de la lumière! Une torche, n’importe quoi pour éclairer ce

four.

Et une autre voix dit:

--Prenez garde qu’ils ne se défendent.

A quoi il fut répondu:

--Ils sont bien trop lâches. Est-ce que vous avez jamais entendu dire

que des juifs se soient défendus?

Un mulâtre au visage idiot monta l’escalier avec une bougie. Il la

tenait près de ses yeux, protégeant la flamme avec sa main et il

répétait triomphalement:

--J’ai une bougie!

Il y eut à ce moment un bruit de lutte dans la chambre de son père et de

sa mère. Et soudain à la clarté de la bougie Rachel eut la vision de

Castro sur le seuil de la porte, tenant contre lui sa mère nue. Il avait

du sang sur les lèvres comme quelqu’un qui a reçu un coup et il cria

avec une voix pleine de rage.

--Je vais le lui faire payer. Attachez-le.

Pendant les quelques secondes de cette apparition, Rachel qui ne pouvait

voir la tête de sa mère enfouie sous le bras de Castro ne reconnut pas

cette forme blanche, ces jambes limpides qui essayaient de frapper celui

qui les tenait captives. Ce fut la chevelure bleuâtre brusquement

dénouée et s’écroulant sur le plancher, puis la voix angoissée qui cria

tout à coup son nom, Rachel! qui lui firent identifier avec cette longue

chair lisse et palpitante, celle qui était pour elle une sorte de déesse

immatérielle.

Comme un chien dont on attaque le maître Rachel s’était précipitée

aveuglément pour griffer ou mordre. Mais, de son pied, comme l’on fait à

un chien, Castro l’avait envoyée rouler sur le sol à quelques pas de

lui. Elle y demeura étourdie la figure contre le mur. Ce qui la frappa

quand elle revint à elle ce fut le nombre des pas qui retentissaient

dans toutes les pièces de la maison, le bruit des meubles brisés et le

mot argent qui revenait sans cesse dans la bouche de plusieurs hommes

s’interpellant entre eux d’un étage à l’autre. As-tu trouvé de l’argent?

L’argent doit être caché quelque part! Peut-être l’argent est-il

derrière les livres? Puis elle vit un grand métis qui avait une carrure

de brute et portait des bottes rouges jusqu’au dessus des genoux qui

étalait avec soin un drap de lit et qui après y avoir entassé pêle-mêle

des couverts, des vases et tout ce qu’il avait pu trouver en nouait

méticuleusement les quatre coins et le chargeait sur son dos.

Elle descendit en trois bonds et se trouva sur le seuil de sa maison,

juste à la minute où un coffre de bois lamé d’argent lancé d’une fenêtre

se brisait avec mille éclats.

La rue avait l’aspect d’un vaste déménagement lunaire. Les étoffes d’un

marchand de voiles du Cachemir faisaient une pile devant une boutique

défoncée et deux hommes échangeaient des coups en se les partageant. Une

juive qui avait sur la tête un foulard écarlate était renversée sous un

nègre dont Rachel distingua les yeux blancs et l’expression lubrique de

la bouche. Un vieillard maigre, sous une robe de chambre ridicule,

courait çà et là en répétant:

--Soyez maudits! La malédiction de Dieu est sur vous.

Un homme qui avait chargé sur son dos une lourde commode à ferrures

s’arrêtait parfois pour souffler et criait d’une voix monotone, comme

une leçon apprise:

--Assassins! Vous avez tué un enfant innocent!

Les cris des juifs épouvantés dans les maisons qui avaient pu demeurer

fermées faisaient une plainte continue qu’interrompait seulement la voix

du paralytique exhortant ses coreligionnaires au combat.

Rachel vit la croix qui avait servi de bélier tourner le haut de la rue,

au milieu d’un groupe compact.

Un cri d’allégresse résonna à ce moment à ses oreilles et elle fut

saisie dans des bras, serrée contre une poitrine. C’était un vieux

domestique hindou appelé Abdullah qui faisait la cuisine et accompagnait

son père quand il allait soigner un malade dans un village éloigné. Il

avait des parents centenaires avec lesquels il vivait à Ribandar, en

sorte qu’il n’habitait pas chez les Jehoudah mais venait chaque matin et

repartait chaque soir. Un instinct l’avait fait se lever durant la nuit

quand il avait entendu les cantiques du mois de Marie résonner sur la

rivière.

Il y eut une rumeur du côté du port et une ombre barra l’extrémité de la

rue. Les soldats arrivaient enfin. Des portes claquaient, des gens

fuyaient, les gémissements s’élevaient sur un ton plus aigu. La douleur,

se sentant protégée, devenait plus grande.

Rachel était emportée par Abdullah qui courait. Sans doute avait-il

l’espoir que la petite fille levée dans ses bras serait plus susceptible

d’influencer les haïssables bourreaux chrétiens que les soldats avec

leurs fusils. Il gravit la rue pillée, franchit la voûte de l’antique

porte du Ghetto, tourna les jardins de l’archevêché, s’élança sur la

route du vieux Goa, jusqu’au point où après des lacets entre des maisons

abandonnées, elle rejoint la rivière.

Il arriva trop tard. La bande des chrétiens chanteurs de cantiques, avec

son guitariste ivre, son butin d’objets volés, son prisonnier et sa

vivante proie nue venait de démarrer sur les eaux tranquilles et

remontait la rivière vers l’antique cité portugaise.

Alors l’hindou se mit à courir sur la route parallèle à la rivière,

séparée seulement d’elle par les touffes de mimosas, par les pandanus

odorants, les blancs camphriers ondés de roux, les nagahs avec leur

pluie de fleurs blanches. Parfois il écartait les feuillages, il

poussait un cri désolé, il élevait l’enfant au-dessus de lui et il le

tendait vers la barque.

C’est alors, à travers les branches écartées, que Rachel eut

l’inoubliable vision.

Pedre de Castro, frappé au visage par un juif dont il venait voler la

femme avait fait, sur la croix portée par ses serviteurs, le serment de

se venger. Et entre lui et ses amis, durant qu’ils regagnaient la

barque, fut agitée avec des paris et des éclats de rire, la possibilité

de cette vengeance. L’opinion unanime fut qu’il n’oserait pas

l’accomplir telle qu’il venait de la projeter. Et c’est cela qui le

poussa à agir.

La croix se dressa lentement à l’avant de la barque et Rachel vit qu’on

y avait attaché son père, les bras écartés, avec un visage qu’il avait

revêtu d’un calme mépris. Elle n’entendit pas la phrase répétée

plusieurs fois aux serviteurs par Deodat de Vega:

--Surtout ne lui faites aucun mal.

Car il songeait aux suites qu’aurait cette affaire avec les autorités

portugaises et combien il importait qu’il n’y eût ni blessé, ni mort.

Elle vit qu’un tout jeune homme qui avait une grosse tête de dégénéré

plaçait sur le front de son père, par dérision, une couronne de fleurs

blanches arrachées à des nagahs qui faisaient voûte au-dessus de l’eau

et hâtivement tressées.

Tout cela lui paraissait dépourvu de sens, incompréhensible.

Ce fut Deodat de Vega qui prit la guitare et commença à en jouer.

Pedre de Castro s’avança près de son père et il lui dit de tout près,

visage contre visage en montrant sa lèvre encore saignante, cette phrase

qu’elle n’entendit pas plus que l’autre.

--C’est elle qui va boire sur ma bouche le sang que tu as fait couler.

Il arracha en même temps un manteau de drap jaune qui cachait quelque

chose d’immobile, couché sur le pont à l’avant de la barque, près de la

croix dressée. Puis il fit un signe à un homme qui se tenait accroupi à

côté, en lui désignant l’ouverture qui aboutissait à l’entrepont.

Ce qui arriva fut aussi rapide qu’une image dans un songe.

Le manteau arraché avait découvert une chose longue et blanche, une

forme d’éclat surnaturel qui semblait emmagasiner la clarté ambiante de

la lune en sorte que tout était plus sombre autour d’elle. Rachel ne

reconnut sa mère que lorsque celle-ci se fut dressée, d’un seul élan,

dont le mouvement et la décision donnèrent à son corps une

extraordinaire beauté de proportion. Comme si elle était devenue alors

fluide et intangible, l’admirable forme glissa entre les deux hommes,

fit deux ou trois pas légers sur le pont, traversa la ligne des rameurs

avec autant d’aisance que si elle était passée au travers d’eux et se

jeta dans les eaux. Les gouttes en rejaillissant après la chute du corps

firent un cercle de petites étoiles claires. Mais il n’y eut ni remous,

ni effort de quelqu’un qui se noie et veut vivre, rien que cette large

ondulation indifférente qu’on vit disparaître circulairement.

Les rameurs occupés à ramer avec force ne s’arrêtèrent pas de frapper

l’eau. Il fallut leur crier l’ordre de revenir en arrière et cet ordre

ne vint qu’un peu plus tard. La barque tourna avec difficulté à cause du

courant plus rapide provenant de la jonction d’un autre bras de la

rivière. Quand on fut revenu à l’endroit où avait disparu Dolça Jehoudah

il n’y avait aucune trace d’elle et ce ne fut que pour la forme que

Castro ordonna à deux hindous de plonger à plusieurs reprises. La barque

erra de ci de là sans s’occuper des clameurs d’un vieil homme et d’une

petite fille sur le rivage.

La consternation, la crainte des responsabilités s’emparèrent de l’âme

des pieux Portugais. La clarté du falot rouge sur les eaux devint tout à

coup tellement sinistre que chacun tournait les yeux vers le vieux Goa.

Les domestiques métis, les hindous chrétiens qui n’estimaient pas que la

mort d’une juive fût une grande perte et qui se sentaient couverts par

leurs maîtres reprirent en chœur les cantiques du mois de Marie. Mais

sous la lune déclinante, avec l’homme crucifié et couronné de fleurs de

nagah que l’on n’osait plus détacher, ces cantiques prirent une si

lugubre résonance que les voix défaillirent une à une et que lorsqu’on

arriva au premier embarcadère, à côté des ruines de l’église

Saint-Joseph, il n’y avait plus que la brute aux grandes bottes rouges

qui continuait à chanter.

Tout le monde se dispersa avec rapidité le long des vieilles murailles,

par les avenues dallées et moussues, entre les masures basses et les

tours démolies. Ce fut le métis à l’ivresse persistante qui assuma la

charge de détacher Manoël Jehoudah de sa croix et qui le laissa avec ses

poignets abîmés et sa couronne sur les oreilles, hagard, solitaire,

entre la nappe étincelante des eaux et l’ombre à trois têtes de l’église

Saint-Joseph.

Le poison de Goa : roman · 第 9 / 33 题