Tout le monde ne s'attendait pas que l'auteur, quel qu'il fût, de la
guerre de 1823, en viendrait réclamer l'honneur. C'était bien assez de
l'absoudre, et peu de gens peut-être y étaient disposés. M. de
Chateaubriand nous apprend aujourd'hui que cet événement _lui
appartient_[505]; il s'en glorifie; il paraît compter sur l'approbation
générale; mais loin de vouloir _surprendre_, comme on dit, _la religion_
de ses juges, il les met en état, en leur communiquant sans réserve
toutes les pièces du procès, de prononcer contre lui. Ce n'est peut-être
pas un modèle d'humilité que cet ouvrage, mais c'est un modèle de
loyauté. Sous ce rapport, nous ne devons à l'auteur que des éloges, et
des remerciements pour l'exemple qu'il donne.
Quant aux éloges que l'auteur réclame ouvertement pour ce grand acte de
sa vie politique[506], nous hésiterions davantage à les lui décerner,
s'il pouvait nous appartenir d'énoncer une opinion et même d'en avoir
une sur la question que ce livre vient de poser. De bon coeur, nous
ferions cortège à Scipion montant au Capitole pour remercier les dieux;
mais notre indécision nous retient en bas, heureux pourtant si nous
voyons la foule accompagner Scipion. Après cet aveu, nous sommes au
moins tenu de donner la raison de nos doutes. M. de Chateaubriand ne dit
rien qui nous permette de croire qu'il ait, de 1822 à 1838,
essentiellement changé de principes, ni varié dans ses jugements sur les
hommes et sur les races. Je dis depuis 1822, je ne voudrais pas dater de
plus loin; deux ans plus haut je rencontrerais ces fameux _Mémoires sur
le duc de Berry_, entre lesquels et les opinions du nouveau livre, il y
a, ce me semble, un intervalle immense. Mais si, de l'époque de ces
_Mémoires_ à celles du congrès de Vérone, les opinions de l'auteur
étaient déjà devenues ce que nous les voyons aujourd'hui, si dès 1822,
l'auteur eût pu écrire ces lignes, aussi admirables de pensée que
d'expression:
«Durée de race, si salutaire aux peuples monarchiques, ne
serait-elle pas redoutable aux rois? Le pouvoir permanent les
enivre; ils perdent les notions de la terre; tout ce qui n'est pas
à leurs autels, prières prosternées, humbles voeux, abaissements
profonds, est impiété. Leur propre malheur ne leur apprend rien;
l'adversité n'est qu'une plébéienne grossière qui leur manque de
respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences.
Ces hommes, par le laps du temps, deviennent des _choses_; ils ont
cessé d'être des _personnes_; ils ne sont plus que des monuments,
des pyramides, de fameux tombeaux[507].»
Je le répète, si M. de Chateaubriand pensait ainsi en 1822, comment
a-t-il pu entreprendre la guerre d'Espagne? comment n'a-t-il pas vu que
son succès armait infailliblement cette race incorrigible et cette cour
aveuglée contre les libertés publiques, et que c'était la Révolution
française, je dis dans ses résultats légitimes et consacrés, que c'était
la Charte, en un mot, qu'il allait étouffer dans la Péninsule?
S'il était vrai, comme le lui écrivait M. de Villèle, «en opposition
avec les déclamations soldées de quelques journaux, que cette guerre fût
repoussée par l'opinion la plus saine et la plus générale[508],» ce fait
même ne devenait-il pas une objection? et puisque cette désapprobation
anticipée de la nation ne tenait pas à la défiance du succès, l'espoir
du succès donnait-il l'espoir de réconcilier l'opinion, sans laquelle,
après tout, on ne peut rien dans un État libre?
Il est d'ailleurs des succès dangereux et des victoires qui
embarrassent. «C'est bien coupé, disait à Henri III sa mère Catherine; à
présent il faut coudre.» Avait-on pourvu à cette _couture_ si
importante? en avait-on prévu l'énorme difficulté? S'il y avait en
Espagne, pour l'établissement d'un ordre nouveau, des éléments
convenables et disponibles, a-t-on su se les approprier? S'ils
n'existaient pas, pourquoi entrer dans une carrière sans issue? Quel a
été pour l'Espagne le résultat de la guerre d'Espagne? Tout le monde le
sait maintenant, et vraiment il semble que tout le monde eût pu le
prévoir, et surtout l'homme qui nous dit aujourd'hui: «En fait de
_prévision_ et de conception indépendante, personne ne peut nous en
remontrer[509].»
Je sais qu'on oppose une fin de non-recevoir. On a été _chassé_ du
ministère au moment d'assurer les résultats de l'entreprise. Seul on eût
pu achever ce qu'on avait seul conçu et entrepris. Mais ceux qui jugent
que l'oeuvre était essentiellement vicieuse se donneront peu de peine, je
crois, pour conjecturer les moyens que l'on comptait employer pour la
rendre bonne.
L'éloquence de l'auteur est grande; mais les faits sont encore plus
éloquents; et il est douteux qu'elle puisse arracher des esprits une
conviction qui s'y est enracinée: c'est que, s'il est vrai que le
mauvais succès de cette guerre eût immédiatement perdu ses auteurs, le
bon succès de cette expédition ne devait pas, à la longue, leur être
moins fatal. Les Bourbons devaient périr par la prospérité comme par
l'adversité; car il y a des dispositions avec lesquelles tout nuit; ce
ne sont pas les circonstances qui sauvent, mais la sagesse. Le Trocadéro
a préparé la chute, Alger l'a consommée.
C'est ainsi qu'on pense aujourd'hui, et c'est ainsi qu'on pensait alors.
Il se pourrait que M. de Chateaubriand, bien qu'il nous dise que les
deux hommes qui sont en lui n'ont entre eux aucune communication[510],
n'eût pas tellement surveillé le poète que celui-ci n'eût séduit l'homme
d'État; et nous savons quelle est la séduction d'une telle poésie! Nous
l'avons dit ailleurs: le poète est le vrai _moi_ de M. de
Chateaubriand[511]. Et si, dans un sens, il est très vrai que la
communication qu'il nie n'existe pas en effet, c'est-à-dire si le style
du poète n'a jamais passé dans les dépêches du ministre, si ces
documents sont autant, quoique autrement, admirables que les productions
littéraires de leur auteur, on comprend cependant qu'il y a une poésie
de conception, d'espérance, de conduite, qui peut pénétrer dans les
entreprises, et leur imprimer son caractère, sans l'accompagnement
littéraire du rythme et des métaphores.
Il faudrait pourtant rendre grâces à la poésie si l'on devait à son
intervention, même illégale, quelques-uns des caractères qui ont signalé
cet acte mémorable de la vie publique de notre auteur. Mais ce n'est pas
à elle, c'est à une source plus élevée, que nous devons rapporter et les
intentions de M. de Chateaubriand en commençant la guerre, et ses nobles
quoique inutiles efforts pour épargner à l'Espagne des réactions
sanglantes et honteuses. Que n'a-t-il pu au moins épargner à la dynastie
qu'il voulait sauver par la gloire, la honte de ces sales discussions
qui suivirent la guerre d'Espagne, et mirent au jour tant de turpitudes
cachées! À des pouvoirs que l'opinion repousse, la boue est plus fatale
que le sang.
Le plaidoyer de l'illustre écrivain n'a donc pas porté dans notre esprit
une pleine conviction; nous ne sommes pas sûr que le grand acte dont il
se glorifie n'ait pas été une grande erreur. Mais nous nous ferions tort
à nous-même en ne convenant pas que ce même livre, et notamment dans sa
partie diplomatique, donne une haute idée de M. de Chateaubriand comme
homme d'intelligence et même comme homme d'action. Était-il fait pour
tenir, en des temps difficiles, le gouvernail d'un État? son génie
eût-il suffi à quelqu'un de ces moments capitaux où le pilote, en pesant
sur sa barre, imprime un nouveau cours à toutes les affaires humaines,
et attache un avenir séculaire à la destinée d'une race ou d'une
institution? Est-il, en un mot, un génie en politique, ou seulement un
très grand esprit? Il est au moins, et bien certainement, un très grand
esprit. Ce livre nous paraît plein de jugements vrais, de vues saines et
grandes. Et rien n'empêcherait d'en tirer, si je puis dire ainsi, tous
les éléments d'un grand ministre, si des jugements et des vues pouvaient
jamais former, par leur réunion, cet empirisme sublime qui est le génie
même, et qui ne semble pouvoir être ni composé ni décomposé. C'est dans
les actes mêmes et dans leurs résultats que se constate le génie
politique, génie si différent de celui de l'historien, que le plus grand
homme d'État peut fort bien être historien médiocre, et le plus grand
historien, politique malhabile. Ce n'est pas que M. de Chateaubriand
n'ait raison de s'élever contre le préjugé qui tend à éloigner des
affaires les hommes de pensée; la pensée ne rend pas impropre à
l'action; toutefois le génie de l'action reste un génie à part.
En politique pas plus qu'en morale, le succès n'est le vrai juge des
actions, ni la vraie mesure de notre valeur. Ce que les uns appellent
fortune et les autres Providence, conserve son droit dans les affaires
humaines, et, pour l'exercer à coup sûr, se tient hors de l'atteinte de
toute prévision humaine, de celles mêmes du génie. Le génie n'est pas
toujours heureux, et les faits, comme l'a dit ailleurs M. de
Chateaubriand, les faits ont leur iniquité! Pourquoi le génie, qui est
la vertu de l'intelligence, jouirait-il d'une immunité refusée à la
vertu, qui est le génie de la conscience? Malheureusement l'iniquité des
hommes est encore plus grande que celle des faits; ils révèrent des
succès immérités, et presque toujours, à leurs yeux, les revers sont
justes; il faut, pour être réputé génie, être heureux, et commencer par
l'être. Qu'un homme, né ministre, arrive aux affaires en un moment
fatal, et qu'il faille, par la force des circonstances, que son premier
coup soit un _va-tout_, un revers l'arrête au début, le rejette dans
l'inaction et dans l'ombre; et s'il compte, pour s'en tirer, sur la
postérité, il faut qu'il soit né confiant!
* * * * *
Quoi qu'il en soit, ce livre est une belle oeuvre d'historien et de
politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins
d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son
talent d'écrivain! Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages,
il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus
diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux
dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus
haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M.
de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette
dernière production; nous devrions dire _les styles_, car il y en a
plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme
d'État dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants
tableaux, le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers,
se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration. Dans le
dernier genre pourtant, l'auteur, de loin à loin, glisse vers des tons
moins purs. Ceci, par exemple, ne plaira pas à tout le monde:
«Le comte de Bernstorff était ministre des affaires étrangères à
Berlin lorsque nous étions ministre plénipotentiaire de France
auprès de cette cour. Sa femme, grande et belle, rappelait cette
ambassadrice de Danemark auprès d'Anne d'Autriche... Le comte de
Bernstorff, qui, au lieu de la Danoise, n'avait avec lui à Vérone
que la goutte, voyait déjà la France rendue à son énergie militaire
et songeait que cette France était frontière de la Prusse[512].»
La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses
premières productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et
des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent
n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de
soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et
aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté.» Ce n'est
plus cette imagination s'enivrant d'elle-même, se berçant dans ses
propres créations, enchantée autant qu'enchanteresse, satisfaite de son
travail pourvu qu'elle eût tiré de toutes choses, et même de la douleur,
des images et des accords. Ce talent, à mesure que la pensée et la
passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la
vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa
suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie
d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont
paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme
de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du
discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre
langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des
tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres.
Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs
qui en rejaillissent éclairent comme la lumière. Aucune de ces vertus et
de ces grâces de style ne manque aux passages suivants:
«Sous la Restauration... la légitimité constitutionnelle ne
paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de
la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des
armées ou des révolutions qui venaient s'offrir pour des destinées
extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement; il
voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l'allaient
rendre à son élément, à l'air, à l'espace, immense et légère
qu'elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol,
l'attacher en bas; nous doutons qu'il en eût la force. Nous
voulions, nous, occuper les Français à la gloire; essayer de les
mener à la réalité par des songes: c'est ce qu'ils aiment[513].»
»Si la Légitimité a disparu glorieusement, la personne légitime
s'est-elle retirée égale en gloire à la Légitimité? Tombé tout armé
dans un fleuve après la bataille de Pescare, déjà recouvert par les
flots, Sforze éleva deux fois son gantelet de fer au-dessus des
vagues: est-ce le gantelet de Robert-le-Fort qui s'est montré à la
surface de l'abîme, dans le naufrage de Rambouillet[514]?»
Du reste, rien de ce qui dota d'un charme si nouveau les premiers écrits
de M. de Chateaubriand, rien de ce qui créa, à l'aurore de ce siècle,
son individualité littéraire, ne s'est perdu à travers les phases
diverses de son âme et de sa destinée. Il n'a pas cessé d'être en
commerce avec la nature et la solitude; «il a mis, comme il le dit
lui-même, sa main dans le siècle, son intelligence au désert[515];»
parmi les bruits lointains d'une bataille gigantesque qui va décider du
sort de l'Europe et de sa propre destinée, il a des oreilles pour le son
d'une horloge de village et pour le gloussement d'une poule d'eau; sans
disparate il mêle ces souvenirs au souvenir de Waterloo et de Napoléon;
et s'agit-il de raconter son expulsion du ministère, il débute ainsi:
«Le 6 au matin, nous ne dormions pas; l'aube murmurait dans le
petit jardin; les oiseaux gazouillaient: nous entendîmes l'aurore
se lever; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre
chambre; nous lui ouvrîmes la fenêtre: si nous avions pu nous
envoler avec elle[516]!»
Ces alliances ne semblent permises qu'à M. de Chateaubriand; au fond,
elles le sont à tout le monde; il est permis à tout le monde d'être
soi-même, d'être vrai; elles sont charmantes sous sa plume, parce
qu'elles existaient d'abord dans son âme, où se rencontrent et
s'entrebaisent les goûts du solitaire et les préoccupations de l'homme
social; supposez avec l'intention du même style une âme différente, et
vous aurez une composition où les couleurs se heurtent au lieu de se
fondre:
Chacun, pris dans son air, est agréable en soi; Ce n'est que l'air
d'autrui qui peut déplaire en moi[517].
À tout prendre pourtant, il y a du _faire_ dans la manière de M. de
Chateaubriand, comme il y en a dans toute la littérature actuelle.
L'effet, et même le prestige, sont cherchés jusque dans les écrits les
plus simples; cette recherche est avouée, et c'est la seule ingénuité
qui nous reste. Il y avait, chez les écrivains du grand siècle, plus
d'art que chez les nôtres, et moins d'artifice. Les plus grandes beautés
de nos écrits sont plus ou moins des beautés _faites_; et puisque
néanmoins, je les appelle _beautés_, j'entends bien que la nature y a sa
part, et qu'il ne s'y trouve ni faux ni affectation. Mais enfin, et cela
était inévitable, nous sommes dès longtemps, sous le rapport du style,
sortis de l'âge d'innocence; et la simplicité d'intention n'est plus de
notre temps. Heureux et rare est l'écrivain qui peut faire encore
quelque illusion là-dessus; il faut croire qu'il a commencé par se la
faire à soi-même. Si, dans son beau morceau sur Charles X à Prague, M.
de Chateaubriand, homme, s'était retourné, je crois bien qu'il aurait
aperçu derrière lui l'écrivain l'accompagnant d'un pas furtif; mais
sûrement l'_homme_ croyait bien être seul lorsqu'il écrivait ces lignes
touchantes:
«La dernière fois que je vis les proscrits de Rambouillet, c'était
à Buschtirad, en Bohême. Charles X était couché; il avait la
fièvre: on me fit entrer de nuit dans sa chambre: Une petite lampe
brûlait sur la cheminée: Je n'entendais dans le silence des
ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur
de Hugues Capet. Mon vieux roi! votre sommeil était pénible; le
temps et l'adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre
poitrine. Un jeune homme s'approcherait du lit d'une jeune fille
avec moins d'amour que je ne me sentis de respect en marchant d'un
pas furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n'étais pas un
mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer
votre fils! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je
n'aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes: «Le ciel
vous garde de tout mal à venir! Dormez en paix ces nuits avoisinant
votre dernier sommeil! assez longtemps vos vigiles ont été celles
de la douleur. Que ce lit de l'exil perde sa dureté en attendant la
visite de Dieu! Lui seul peut rendre légère à vos os la terre
étrangère.[518]»
Les premiers chapitres de l'ouvrage sont trop pleins de ces beautés que
nous appelons faites. Le trait, la sentence, l'allusion rapide,
semblable à la flèche du Parthe, une concision qui n'est pas toujours de
la précision, nuisent, dans ces chapitres, si remarquables d'ailleurs, à
la beauté de l'ensemble. Il y a trop d'étincelles, trop de chocs; les
idées se heurtent contre les idées, plutôt qu'elles ne se suivent et
s'enchaînent. Enfin, s'il m'est permis de le dire, telle pensée se pose
fièrement, qui, peu solide au fond et peu importante, devrait se
contenter d'une attitude plus modeste, et y gagnerait:
«Ferdinand se retrancha dans cette retraite des Hiéronymites
(l'Escurial), pour essayer de là une sortie sur la société; mais
caché parmi ces architectures saintes et sombres, il n'avait point
la hauteur, la mine, la sévérité, la taciturne expérience, la
croyance invincible de ces dosserets rigides, de ces pilastres
sacrés: hermites de pierre qui portaient la religion sur leurs
têtes. Il ne pouvait, lui mort ressuscité, étendre, assis dans son
cercueil, ses bras de poussière à rencontre de l'avenir[519].»
Cela est-il assez simple pour être vraiment beau?
«Il éloigne son directeur, Don Victor Saez. Saez était habile, mais
il avait parlé bas à la grille du tribunal de la Pénitence,
oubliant que le Forum est aujourd'hui le confessionnal des
nations[520].»
Cela est-il assez clair pour être vraiment beau?
«La foule court chez les opposants, dans le dessein de les
massacrer; Morillo dissipe la foule, et la première législature des
Cortès finit. Cette terre de misère avait _pourtant_ été foulée par
Annibal; elle avait _vu_ la pudique aventure de Scipion et donné
naissance à Trajan[521].»
Ceci n'est plus de l'art, c'est du prestige et de la déception. Derrière
cette antithèse et ces grands noms, il n'y a rien. Eh! qui donc empêche
qu'une terre _foulée_ par un conquérant, _témoin_, dans les temps
anciens, de l'action généreuse d'un étranger, qu'une terre, enfin, qui a
donné un grand homme au premier des trônes, ne devienne plus tard, et
n'ait été même alors, _une terre de misère_! Il n'y a que M. de
Chateaubriand à qui la critique passe de pareils caprices. Elle semble
lui avoir dit, comme disait autrefois au grand Condé ce commis aux
barrières: «Monseigneur, les lauriers ne payent point.» Elle s'aperçoit
bien que le héros passe de la contrebande, que le grand homme se joue;
mais «ce sont jeux de prince»; on en sourit et l'on se tait.
«La session s'ouvrait à Madrid, le 1er mars 1822, alors
qu'ambassadeur, nous assistions aux séances du parlement
britannique, ou que nous racontions dans la première partie de nos
_Mémoires_ nos courses chez les sauvages[522].»
Ici encore, il faut sourire et se taire.
Cet amour du _trait_ n'a-t-il pas égaré la plume de l'auteur lorsqu'il a
écrit ces lignes, à mon avis peu dignes de lui:
«Goiffieux, particulièrement désigné, quitta Madrid. Bientôt
arrêté, il pouvait se taire ou tromper: on lui demanda son nom, il
répondit: Goiffieux, premier lieutenant dans la Garde. Il
_dédaigna_ de se sauver par un mensonge: _il était français_[523].»
Est-ce que, par hasard, un Français ne ment jamais? est-ce que, chez
d'autres nations, on a moins de dédain pour le mensonge? En bonne foi,
quelle impression recevrait l'auteur de phrases comme celles-ci,
rencontrées chez Goethe, chez Byron, ou chez tel autre:
Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était allemand.
Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était anglais.
Il dédaigna de se sauver par un mensonge: il était hongrois,
valaque, moldave, etc.; et autant d'etc. qu'il y a de nations?
Dans quel idiome cette vanterie n'est-elle pas aussi légitime et aussi
risible qu'en français? et quand c'est à un grand homme qu'elle échappe,
quand il en fait la _finale_ triomphante d'un récit, qui peut souffrir
de voir le génie devenu peuple, et le poète abandonnant sa lyre pour la
_grosse caisse_ d'une musique de régiment[524]?
Mais ne laissons pas enlever par cette étude littéraire toute notre
attention et tout l'espace qui nous reste. Voyons de plus grands objets.
Ce livre a un caractère moral, et peut être jugé comme une action. C'est
par ce jugement que nous voulons finir.
Il serait ridicule de prétendre qu'un ouvrage tout apologétique n'eût
pas pour sujet principal l'homme qui l'a écrit pour sa propre défense.
Il ne serait pas moins inutile de nier que l'habitude de M. de
Chateaubriand de s'introduire dans tous ceux de ses ouvrages où il y a
place pour lui, et de parler abondamment de soi-même, est prise par le
public en très bonne part, et que l'_égotisme_ de Montaigne lui-même
n'est pas plus agréable ni plus agréé. Faut-il faire, pour ma part, ma
confession entière? Rien, dans les écrits de M. de Chateaubriand,
n'intéresse mon imagination autant que lui-même. Il est personnellement
la plus poétique de ses créations; sans artifice et sans déguisement, il
s'est peu à peu idéalisé; son existence est une oeuvre d'art, au même
sens qu'on peut le dire, sans injure, des productions du génie le plus
sincère; en un mot, le poète est devenu poème; le nom de Chateaubriand
remue, dans le sein de la génération actuelle, au moins autant de poésie
que celui d'Eudore ou de Chactas, et l'_Itinéraire_ en contient au moins
autant que _les Martyrs_ et _Atala_.
Il reste pourtant à se demander si ce plaisir est sans danger, je ne
dirai pas pour celui qui le donne, mais au moins pour ceux qui le
reçoivent. On aime à approuver, de confiance, les motifs qui font
surabonder le moi dans les écrits de M. de Chateaubriand (le _moi_ ou le
_nous_, peu importe; ce dernier n'a que la bizarrerie et l'inélégance de
plus); mais que ce moi prolongé et retentissant soit de bon exemple,
ceci peut faire question. On a dit, il est vrai, que chacun est plein de
soi-même, et qu'entre ceux qui dissimulent cette plénitude et ceux qui
l'avouent il n'y a que la différence de la franchise, à l'avantage des
derniers. Jamais la vérité, si c'est là une vérité, n'aurait été plus
accommodante pour nos faiblesses. Cette franchise, du moins, ferait
brèche aux bienséances, s'il est encore vrai, comme du temps de Pascal,
«que la civilité humaine cache et supprime le _moi_ humain[525];» cette
suppression ferait partie de la politesse, et, à notre avis, non
seulement de celle des _moeurs_, mais de celle de l'_esprit_. Elle fait,
d'ailleurs, partie de la morale; car, en attendant que «la charité
chrétienne» ait, suivant l'expression du même Pascal, «_anéanti_ le
_moi_ humain[526],» la morale naturelle conseille de le _réprimer_. Il
n'est pas douteux, en effet, qu'un sentiment ne s'enracine par son
expression répétée, et que les effusions quotidiennes de l'égoïsme et de
la vanité ne fortifient ces passions, à peu près comme un exercice
fréquent fortifie la partie du corps qui le subit. Pour _anéantir_ le
_moi_ humain (noble but, chacun l'avoue), il est utile de commencer par
le _cacher_, par le supprimer dans le discours. D'ailleurs, morale et
religion à part, il ne faut pas qu'on se fasse illusion: le moi
perpétuel a de la grâce chez Montaigne et chez M. de Chateaubriand, et
cette grâce couvre tout; un dessein philosophique chez l'un, la poésie
chez l'autre, enveloppent la disgrâce naturelle de l'_égotisme_; ôtez ce
prestige, réduisez la chose à ce qu'elle est chez tout le monde et en
soi, que vous reste-t-il, qu'une habitude désagréable à tous, et contre
laquelle tous sont secrètement ligués? Croyez-vous que ces grands
écrivains ne l'aient pas su? Ce n'est qu'à coup sûr, et avec la
certitude de plaire, qu'ils se sont mis en scène; car ils n'ignoraient
pas apparemment ce que tout le monde sait, combien un _moi_ pèse à un
autre _moi_. Encore n'est-on pas sûr, avec toute la grâce possible, d'en
conserver toujours dans l'emploi de ce monosyllabe infortuné; les plus
heureux y ont quelquefois échoué; le plaisir de parler de soi, l'un des
plus entraînants, emporte au delà des limites les mieux connues: lisez
le _Congrès de Vérone_; le _moi_ y est rare, mais son synonyme y
déborde; et l'on souffre de rencontrer sous une plume aussi délicate que
celle de l'auteur des phrases comme celle-ci: «Il nous était impossible
de mettre aussi entièrement de côté ce que nous pouvions valoir,
d'oublier tout à fait que nous étions _le restaurateur de la religion_
et l'auteur du _Génie du Christianisme_[527].» Une simple et grave
considération rend superflue ici toute discussion de fait: c'est que
jamais il n'appartint à un homme de se dire _le restaurateur de la
religion_, ni peut-être à personne de lui donner ce titre. De la part
d'autrui l'hommage serait exorbitant et vaudrait une apothéose; et de
l'autre part, que serait-ce donc?
Au reste, il est bien superflu de le dire, et nous aurions voulu que M.
de Chateaubriand, tout le premier, s'en fût dispensé, son _moi_ est très
immatériel, son _moi_, c'est l'avenir de son nom; le reste, on doit l'en
croire quoiqu'il l'affirme trop souvent[528], le reste il n'en a cure.
Hélas! à la vue des moeurs littéraires de notre époque, on se laisse
tenter à quelque indulgence pour cette faiblesse d'un grand coeur. Il y
avait, relativement, du bon dans cette prétention de nos anciens auteurs
à l'immortalité. C'était, en soi, quelque chose de plus élevé que le
gaspillage que nous voyons faire aujourd'hui de la vie et du talent;
c'était une manière de lier les siècles aux siècles; c'était enfin un
gage de perfection dans les travaux de l'art. Aujourd'hui le talent
semble dire: Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. Avec tout son
poétique dédain pour une terre où tout passe, M. de Chateaubriand vit
beaucoup dans la postérité, beaucoup dans l'opinion du genre humain; et
nous lui devons cette justice: l'honneur est placé dans son estime plus
haut que la gloire. Mais cet honneur lui-même est-il donc le tout de
l'homme et pardonnera-t-on aisément à un illustre vieillard, dont
l'autorité pèse du double poids de l'âge et de la gloire,
pardonnera-t-on à un Français s'adressant à des Français, de substituer
l'honneur, leur dangereuse idole, à la vertu, qui, seule honorable
devant Dieu, constitue elle seule le véritable honneur? Dans un sens
relatif, l'honneur est quelque chose; et l'on veut du bien à l'homme qui
maintient des traditions chevaleresques dans un siècle cupide. Mais
quelle proportion de cette chevalerie du caractère et des moeurs avec
l'ensemble et la profondeur de la vie humaine! Comme elle la pénètre
superficiellement! Qu'elle la touche par peu de points! Que les
rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et
passagères! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau
même, et montre le pôle partout! Quelle morale que celle qui prescrit,
selon les temps, les conduites les plus opposées, et dont la moindre
variation des moeurs déplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle
qui exclut l'humilité, et qui, dans la profession même du christianisme,
cherche un refuge pour l'orgueil! M. de Chateaubriand déclare qu'il a la
_petitesse d'être chrétien_[529]; il se félicite d'avoir rendu hommage
au «seul pouvoir devant lequel on peut se courber sans s'avilir[530].»
Pourquoi prendre la religion par cet unique côté, et faire du
christianisme la consolation et l'indemnité de l'orgueil? Mais c'est peu
de chose auprès de ce qu'on lit ailleurs; et si l'on ne savait que toute
vie a ses inconséquences, et qu'à l'oeuvre tout système faillit plus ou
moins, ne faudrait-il pas croire que l'honneur mondain est la seule
religion du ministre qui nous déclare qu'en cas de non succès il se
serait jeté dans la Seine[531], et de l'homme qui a pu écrire ces mots:
«Il serait mieux d'être plus humble, plus prosterné, plus chrétien.
Malheureusement nous sommes sujet à faillir; nous n'avons point la
perfection évangélique. Si un homme nous donnait un soufflet, nous
ne tendrions pas l'autre joue: cet homme, s'il était sujet, nous
aurions sa vie ou il aurait la nôtre; s'il était roi[532]...»
Tout ne déplaît pas dans ces paroles; on en aime du moins la franchise;
mais cette franchise, que nous apprend-elle?
L'honneur n'avait-il donc pas répandu assez de sang, semé assez de
ruines, corrompu assez d'idées, déraciné assez de principes? N'avait-il
pas compromis assez profondément le caractère national? N'avait-il pas,
tout au moins, assez montré en morale sa vacuité, son étroitesse et son
impuissance? En qualité d'historien, de politique et d'homme, M. de
Chateaubriand n'avait-il pas eu mille occasions et mille moyens de bien
connaître cet imposteur, et devions-nous nous attendre qu'aux limites de
sa vie on le verrait ramener aux autels de Baal la foule qu'il pouvait
désabuser? Quel ministère il vient de se conférer, et de quelle
responsabilité il charge sa noble tête! Que dira-t-il d'_outre-tombe_ à
ceux qui ne l'écouteront pas alors avec moins d'avidité que nous? Je
l'ignore; mais, en deçà de la tombe, «averti par ses cheveux blancs,» et
n'étant pas plus que Bossuet réduit au silence par «une voix qui tombe,»
et par «une ardeur qui s'éteint[533],» il nous doit d'autres
renseignements, purs comme sa profession de foi, et graves comme son
âge. Ce n'est pas dans le sens de la foule, mais à l'encontre de ce
torrent, que doit marcher cet homme fort, afin de la faire rebrousser
vers les témoignages de l'Éternel. Qu'il ne joigne pas à l'étonnante
jeunesse de son talent la jeunesse plus étonnante des sentiments et des
opinions; mais qu'après avoir reconnu la vanité de tant de choses, il
reconnaisse encore et foule aux pieds cette dernière vanité. Eh! quelle
vénération pourrait entourer son tombeau et s'attacher à sa mémoire, si
le chant du cygne avait été un hymne idolâtre, et si ses derniers
accents, qui devaient appartenir au _devoir_, avaient affermi sur ses
bases le simulacre du faux _honneur_? Cette substitution funeste de
l'honneur à la vertu, cette équivoque perfide, le mal du peuple français
depuis des siècles, espérons qu'elle n'obtiendra pas, des paroles
suprêmes du plus illustre de nos écrivains, une consécration solennelle
et des gages de perpétuité.