Conclusion.
Après avoir tenté d'apprécier chacun des ouvrages de Madame de Staël, il
nous reste à prendre nos conclusions sur l'oeuvre entière, sur le talent,
sur l'influence de cette femme célèbre.
On peut le dire sans exagérer: chacun des ouvrages de Madame de Staël
fut un grand événement littéraire, et nul écrivain de la même époque,
excepté M. de Chateaubriand, n'a si vivement préoccupé, si profondément
remué le public français, ou, pour mieux dire, le public européen.
L'écrivain qui, dans une carrière trop courte (car Madame de Staël est
morte à cinquante et un ans), a produit le livre _De la Littérature_,
_Delphine_, _Corinne_, _l'Allemagne_, _les Considérations sur la
Révolution française_, n'avait pas moins de puissance que de flexibilité
dans l'esprit. Il est inutile, peut-être même ridicule de se demander si
ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la première fois, produiraient
la même sensation qu'à l'époque où ils virent le jour: quel est le
chef-d'oeuvre qui ne perdrait pas quelque chose à cette transposition, ou
plutôt quel chef-d'oeuvre d'une autre époque serait possible aujourd'hui
dans tous ses caractères essentiels et dans tous les détails de sa
forme! Ce que Napoléon a dit de César s'applique à tous les grands
esprits: César eût été, en tout temps, le premier capitaine de ce
temps-là, Dante le plus grand poète, Linné le plus grand naturaliste.
Ils auraient eu le même génie, et ils auraient été de leur temps. Je ne
nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se
conviennent quelquefois plus particulièrement qu'une autre époque et le
même talent; Napoléon lui-même, quarante ans plus tôt, venait trop tôt
pour sa gloire: en était-il moins Napoléon? Il faut poser en principe
qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a été permis d'en
déployer; mais que toutes les forces qu'il déploie sont pourtant bien à
lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le
génie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre,
compter à Madame de Staël tout ce qu'elle a été; il faudrait même lui
compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu être. Bien des
statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plaît pas au divin
sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, à
moitié, aux trois quarts taillées, demeurent engagées dans le marbre par
quelqu'une de leurs extrémités ou par quelqu'un de leurs côtés, et il
est peut-être permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de
l'apôtre: «Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté[235].» Mais
si vous comptez au méchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au
juste toutes les bonnes oeuvres qu'il aurait faites, il faut compter au
génie toute l'ampleur et la rapidité de l'essor qu'il eût pris dans un
espace où il aurait pu déployer l'envergure entière de ses ailes.
Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de
Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique, où
les écrits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes
milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la
littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme
tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la même vie
accordée à des écrits moins considérables, à de simples fragments, où
l'âme immortelle a mis son immortalité:
Spirat adhuc amor,
Vivuntque commissi calores,
Æoliæ fidibus puellæ[236].
La forme la plus exquise, s'il était possible de la donner à une
substance vile, grossière et sans consistance, et si le style n'était
pas de la pensée encore, la forme la plus exquise ne préserve pas,
n'éternise pas les écrits: la vérité seule naît viable, la vérité seule
ne périt pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vérité que
vivront les écrits de Madame de Staël. Comme écrivains, comme artistes,
d'autres auteurs, même de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son
sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu même lui sont
comparables, sous le rapport de l'élévation des sentiments, de la
justesse et de la beauté des pensées; et à peine pourrait-on en citer un
seul qui, dans la même droiture de jugement, ait donné l'exemple d'un
courant de pensées aussi abondant, aussi facile, aussi continu.
La sensibilité et le bon sens sont peut-être ce qu'il y a de plus
fondamental dans le talent de Madame de Staël. Ceci n'est pas une
antinomie, ce n'est pas une antithèse. La sensibilité est bien plutôt un
élément ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le
_bon sens_ (prenez garde au mot) est un _sens_, un sentiment, un
sentiment juste de la réalité. Et sans le confondre avec la sensibilité,
ne peut-on pas trouver étrange la maxime qui veut qu'on ait l'âme froide
afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que,
pour bien juger des objets extérieurs, il faut avoir l'oreille pesante,
la vue basse et la main gantée? La passion éblouit, la sensibilité
éclaire; le coeur est une lumière. La prompte intelligence de Madame de
Staël, ce don d'intuition qui ne m'a frappé chez aucun écrivain d'une
manière aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et
soudaines, tiennent autant pour le moins à la sensibilité qu'au talent,
à supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilité exquise.
Quant au bon sens, nous avons relevé assez d'erreurs graves dans les
écrits de Madame de Staël pour que cet éloge surprenne. Mais qu'on y
réfléchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent
expliquer de graves erreurs, spéculatives et pratiques. Selon les
Écritures chrétiennes, nous sommes tous insensés, tous hors de sens, au
moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manières, et
néanmoins ce monde tout composé d'hommes privés de sens se divise en
hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce à
dire? Qu'il faut distinguer les sphères. Il en est une où, sans manquer
de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde déraisonne; et
souvent, plus que d'autres, les esprits supérieurs, parce qu'ils
abordent plus de questions et que le préjugé, cette cantilène avec
laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce
sentiment juste, ce tact de la réalité, ramène les esprits supérieurs et
ne ramènerait pas les autres. L'âge, l'éducation, les circonstances
générales, l'état des esprits, expliquent la plupart des erreurs de
Madame de Staël; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu
moins que tout le monde. Mais son admirable sincérité devait peu à peu
venir en aide à son bon sens, et épurer son jugement. Rien n'est plus
doux à contempler que le développement de sa pensée morale et la
maturité progressive de toutes ses facultés. Rien de plus beau que cette
coïncidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens.
La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vérité
est nécessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir
combien, le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses,
s'en accommode et s'y complaît.
J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce développement logique, sur
ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage à l'autre des
ouvrages de Madame de Staël, fait de l'histoire de ses écrits l'histoire
d'une âme. Ce caractère est très important.
«Toute vie bien ordonnée est un acte logique, où chaque fait est la
conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. Les actions,
dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou
d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais
s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrès consiste à se
renouveler. Tout esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que
pour les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour les autres.
Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrès,
qu'il n'y a pas vie, là où il n'y a pas renouvellement... L'élite des
connaisseurs sent l'immobilité et démêle un principe de mort dans une
suite de succès trop semblables les uns aux autres.
Il est des époques où l'on dirait que le talent naît vieux; car après
quelques élans, il s'arrête, et se met à tourner sur lui-même. Peut-être
ce phénomène n'a-t-il jamais été aussi commun qu'il l'est à présent;
peut-être aucun âge n'a-t-il présenté autant de ces talents échoués,
engravés, que la vague vient périodiquement battre et soulever à moitié,
sans pouvoir les remettre à flot.
Comptez que, quand on est toujours le même, on n'est pas vrai; car le
vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est cette route royale qui rend
maître de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une
impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais,
notez-le bien, l'indifférence pour la vérité est une espèce et le
principe du faux; le vrai, dans une âme, c'est la foi au vrai; c'est
l'assentiment vif et spontané aux grandes vérités morales.
Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les
faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le
monde a entendu parler de cet infortuné qui, dans un calcul d'où
dépendait sa fortune et son honneur, disant toujours: _un et un font
un_, et jamais _un et un font deux_, se crut ruiné, déshonoré, et perdit
l'esprit. Eh bien! son rêve est notre histoire. Dans un grand nombre des
vies littéraires de notre époque, _un et un font un_. Qu'on se
représente, après cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire
dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de
chefs-d'oeuvre[237]!»
On peut dire la même chose de Madame de Staël. Ses ouvrages, rangés dans
l'ordre des temps, forment bien une série logique, une histoire; son
talent s'est conservé, il a grandi, parce que son esprit et son âme ne
sont pas enchaînés à leur point de départ.
L'esprit de Madame de Staël avait, dans un degré supérieur, une des
grâces de l'esprit féminin: l'intuition immédiate. Tout, chez elle,
semble saisi, enlevé de première vue. Elle affirme plus qu'elle ne
démontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontané,
fécond, rapide, n'est pas fait pour la voie sûre, mais lente, de la
déduction; il a ses procédés, qu'il ne peut guère échanger contre
d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutôt que de le
tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont étrangers.
Sa mécanique en est restée, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines
les plus primitives, les plus élémentaires, mais elle y applique une
main habile et puissante.
Il me semble que peu d'écrivains ont eu l'honneur de voir autant de
leurs idées passer du rang de paradoxes à la dignité d'axiomes. Il en
est d'un grand nombre de ses pensées comme des comparaisons d'Homère, si
belles en elles-mêmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes.
C'est ainsi que nous sommes injustes malgré nous. Il est bon pourtant
qu'on se rappelle que ces lieux communs ont été des nouveautés, des
nouveautés hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalités.
Cela n'arrive sans doute pas aux idées qui sont tout ensemble nouvelles
et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes;
elles pourrissent, elles ne mûrissent pas. On est étonné, après quelques
années, en relisant ces écrits, où l'on avait cru sentir tant de sève,
de n'y trouver plus
Qu'un goût plat et qu'un déboire affreux.
Madame de Staël était faite pour trouver la vérité; car elle la
cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou
pour enchaîner son esprit à un système. On peut dire, en toute vérité,
qu'elle n'eût de système sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son
dernier ouvrage est vrai de tous; son idée fixe, son parti pris, en
tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son père, que «la morale
était dans la nature des choses[238].» Elle croyait à un ordre moral,
plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du
monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un
système parfait, dont le triomphe était sa préoccupation habituelle, et
quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on
pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal,
ce besoin de rectitude dans une âme passionnée, souvent aussi l'anxiété
d'un esprit à qui, presque en même temps, la vérité se révèle et se
dérobe, ont laissé leur empreinte sur le style de Madame de Staël. Je
m'en suis expliqué ailleurs:
«On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort; mais en
a-t-on démêlé le principe secret? a-t-on remarqué que cette _recherche_
est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de convaincre et
d'être convaincue, et qui voudrait épuiser chaque idée? a-t-on vu que
cet _effort_ est un effort de l'âme? Madame de Staël écrivait trop avec
toute son âme, et avec une âme remplie de trop de sérieux besoins, pour
être parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du
terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la
conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'âme ou son
indifférence qui fait l'artiste complet; et si Fénelon, par exemple, a
pleinement joui de ce privilège, ce n'est pas seulement en vertu de son
heureux génie, mais parce que dès l'entrée de sa carrière, le divin
Donateur l'avait dispensé de _chercher_. D'autres sont artistes à
d'autres conditions; à la condition de vouloir l'être, de vouloir l'être
toujours, et de ne vouloir rien être de plus. Ils disposent de leurs
idées, leurs idées ne disposent pas d'eux[239].»
Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Staël, que peu
d'écrivains ont égalée en esprit, en pénétration, en philosophie
instinctive, en sensibilité profonde et naïve, a été surpassée par
plusieurs, et même par des écrivains de son sexe, pour ce qui tient à la
flexibilité, à la richesse, à l'élégance poétique du style, et même en
ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a
tendu un piège. On a dit avec raison que celui qui parle comme il écrit,
écrivît-il à merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'écrire
comme on parle, parlât-on le mieux du monde, ce n'est pas bien écrire.
Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur à Madame de
Staël; mais il est certain que, pour elle, écrire c'est causer la plume
à la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations
infiniment spirituelles. Madame de Staël ne savait pas faire un livre,
et _l'Allemagne_ même ne fait pas exception. J'aime à recueillir ici,
quoique trop avare d'éloges, le jugement qu'a porté occasionnellement
sur ce livre, en le considérant sous le rapport de la forme, feu M.
Jouffroy, dans son _Cours d'Esthétique_:
«Opposez à ce livre (_Télémaque_) quelque ouvrage où l'auteur
court, selon les caprices de l'intelligence, à travers mille idées
différentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes
vous plaisent, vous aurez l'idée d'un livre qui exprime, qui
traduit au dehors l'état passionné appliqué aux travaux de
l'intelligence: lisez _l'Allemagne_ de Madame de Staël, c'est un
livre agréable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais
d'un chapitre à l'autre on change de sentiment. Une inspiration
produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second.
Cette variété plaît; mais cette variété n'est qu'agréable; c'est
l'image de la sensibilité ou de la passion inspirant l'esprit ou le
faisant parler. Le _Télémaque_ au contraire est l'image de la
raison ou de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but
unique par des moyens ordonnés et proportionnés... Il y a plus de
plaisir à lire _l'Allemagne_ que le _Télémaque_. Mais l'impression
de ces ouvrages est différente; et la raison ne dit rien des
ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que
ces conversations et ces ouvrages sont agréables. La raison dit des
autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations
sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnaît la
volonté libre et un projet conçu avec liberté[240].»
Madame de Staël était prévenue pour la conversation; et c'est le seul
point, heureusement peu important, où je trouve quelque intolérance
dans, ce génie essentiellement tolérant. «On a beau dire, a-t-elle écrit
quelque part, l'esprit doit savoir causer[241].» Mais si c'était à
condition de ne savoir pas écrire? Nous n'irons pas jusque-là; ce serait
être encore plus absolu qu'elle-même. Bien causer n'empêche pas de bien
écrire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je
crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche
habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation.
Ajoutons, et Madame de Staël en est la preuve, qu'un très grand talent
de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne préparent pas
à bien écrire. Les deux talents ont été souvent réunis, ils sont
quelquefois séparés.
_Corinne_ seule, parmi les productions de Madame de Staël, me paraît une
oeuvre d'artiste. J'en ai parlé dans ce point de vue; et je m'explique ce
mérite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la
composition de ce roman. _Corinne_ est le milieu dans la vie de Madame
de Staël; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble
et le repos; elle a cessé de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise
point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indifférence,
elle s'arrête dans la contemplation, dans la contemplation émue, si l'on
peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable à la
composition d'une oeuvre d'art, à toutes les conditions de la
littérature, et certainement _Corinne_ s'en est ressentie.--Toutefois,
c'est dans _l'Allemagne_, si je ne me trompe, et surtout dans la
dernière partie de cet ouvrage, que Madame de Staël se montre surtout
poète. On dirait, et véritablement je le crois, qu'en s'approchant des
régions de la vérité suprême, et par conséquent du repos, elle a senti
commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilité et de
l'imagination, qui est proprement la poésie. Sans faire usage, comme
dans _Corinne_, de la prose poétique, sans sortir du mouvement de la
prose, elle chante et c'est peut-être pour la première fois. Lorsqu'on
demandait à Schiller mourant (et c'est Madame de Staël qui nous l'a
appris) comment il se trouvait: «Toujours plus tranquille,»
répondit-il[242]. C'est la devise des dernières années et des derniers
écrits de Madame de Staël: toujours plus tranquille; et si toujours plus
de tranquillité ne signifie pas toujours plus de poésie, il est certain
du moins que, sans une certaine tranquillité d'esprit, il n'y a point de
poésie. Il est plus facile à la passion, à la douleur, d'arracher les
cordes de la lyre que de les faire vibrer.
En somme, malgré tant d'éclat, d'esprit, de mouvement dans le style, et
j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prétendue
affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme écrivain que
Madame de Staël occupe dans la littérature une place si éminente; ce
n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum
poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme
philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand
nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent
moraliste et comme peintre touchant du coeur humain. Il n'est sous ce
rapport que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et
quoiqu'elle ait dit elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un
ouvrage vraiment supérieur[243], nous osons lui répondre: Il est vrai,
ce n'est pas une femme qui a composé l'_Iliade_, ce n'est pas une femme
qui a écrit le _Discours sur les Révolutions du globe_; mais c'est une
femme qui a écrit _Corinne_.