CHAPITRE NEUVIÈME

Conclusion.

Après avoir tenté d'apprécier chacun des ouvrages de Madame de Staël, il

nous reste à prendre nos conclusions sur l'oeuvre entière, sur le talent,

sur l'influence de cette femme célèbre.

On peut le dire sans exagérer: chacun des ouvrages de Madame de Staël

fut un grand événement littéraire, et nul écrivain de la même époque,

excepté M. de Chateaubriand, n'a si vivement préoccupé, si profondément

remué le public français, ou, pour mieux dire, le public européen.

L'écrivain qui, dans une carrière trop courte (car Madame de Staël est

morte à cinquante et un ans), a produit le livre _De la Littérature_,

_Delphine_, _Corinne_, _l'Allemagne_, _les Considérations sur la

Révolution française_, n'avait pas moins de puissance que de flexibilité

dans l'esprit. Il est inutile, peut-être même ridicule de se demander si

ces ouvrages, paraissant aujourd'hui pour la première fois, produiraient

la même sensation qu'à l'époque où ils virent le jour: quel est le

chef-d'oeuvre qui ne perdrait pas quelque chose à cette transposition, ou

plutôt quel chef-d'oeuvre d'une autre époque serait possible aujourd'hui

dans tous ses caractères essentiels et dans tous les détails de sa

forme! Ce que Napoléon a dit de César s'applique à tous les grands

esprits: César eût été, en tout temps, le premier capitaine de ce

temps-là, Dante le plus grand poète, Linné le plus grand naturaliste.

Ils auraient eu le même génie, et ils auraient été de leur temps. Je ne

nierai pas cependant qu'un certain temps et un certain talent ne se

conviennent quelquefois plus particulièrement qu'une autre époque et le

même talent; Napoléon lui-même, quarante ans plus tôt, venait trop tôt

pour sa gloire: en était-il moins Napoléon? Il faut poser en principe

qu'un homme peut avoir eu plus de dons qu'il ne lui a été permis d'en

déployer; mais que toutes les forces qu'il déploie sont pourtant bien à

lui; car les circonstances peuvent bien, pour ainsi dire, accoucher le

génie, mais elles n'enfantent rien. Il faut donc, sans en rien rabattre,

compter à Madame de Staël tout ce qu'elle a été; il faudrait même lui

compter tout ce qu'en d'autres temps elle aurait pu être. Bien des

statues restent enfouies dans le bloc, parce qu'il ne plaît pas au divin

sculpteur de les en tirer, au moins dans ce monde; bien d'autres, à

moitié, aux trois quarts taillées, demeurent engagées dans le marbre par

quelqu'une de leurs extrémités ou par quelqu'un de leurs côtés, et il

est peut-être permis de prendre aussi dans ce sens les paroles de

l'apôtre: «Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté[235].» Mais

si vous comptez au méchant tous les crimes qu'il aurait commis, et au

juste toutes les bonnes oeuvres qu'il aurait faites, il faut compter au

génie toute l'ampleur et la rapidité de l'essor qu'il eût pris dans un

espace où il aurait pu déployer l'envergure entière de ses ailes.

Jamais, tant que notre langue subsistera, les ouvrages de Madame de

Staël ne seront réduits à cette valeur en quelque sorte historique, où

les écrits ne comptent presque plus que comme des jalons ou des colonnes

milliaires dans la route de l'esprit humain et dans les annales de la

littérature. Ils vivront d'une vie puissante et communicative, comme

tout ce qui est vrai, profond et lumineux. Ils vivront de la même vie

accordée à des écrits moins considérables, à de simples fragments, où

l'âme immortelle a mis son immortalité:

Spirat adhuc amor,

Vivuntque commissi calores,

Æoliæ fidibus puellæ[236].

La forme la plus exquise, s'il était possible de la donner à une

substance vile, grossière et sans consistance, et si le style n'était

pas de la pensée encore, la forme la plus exquise ne préserve pas,

n'éternise pas les écrits: la vérité seule naît viable, la vérité seule

ne périt pas. C'est par leur profonde, par leur saisissante vérité que

vivront les écrits de Madame de Staël. Comme écrivains, comme artistes,

d'autres auteurs, même de son sexe, ont pu la surpasser; mais dans son

sexe, ni dans l'autre, aucun ne l'emporte sur elle, peu même lui sont

comparables, sous le rapport de l'élévation des sentiments, de la

justesse et de la beauté des pensées; et à peine pourrait-on en citer un

seul qui, dans la même droiture de jugement, ait donné l'exemple d'un

courant de pensées aussi abondant, aussi facile, aussi continu.

La sensibilité et le bon sens sont peut-être ce qu'il y a de plus

fondamental dans le talent de Madame de Staël. Ceci n'est pas une

antinomie, ce n'est pas une antithèse. La sensibilité est bien plutôt un

élément ou une condition du bon sens, qu'elle n'en est l'ennemie. Le

_bon sens_ (prenez garde au mot) est un _sens_, un sentiment, un

sentiment juste de la réalité. Et sans le confondre avec la sensibilité,

ne peut-on pas trouver étrange la maxime qui veut qu'on ait l'âme froide

afin d'avoir l'esprit juste? Ne vaudrait-il pas autant nous dire que,

pour bien juger des objets extérieurs, il faut avoir l'oreille pesante,

la vue basse et la main gantée? La passion éblouit, la sensibilité

éclaire; le coeur est une lumière. La prompte intelligence de Madame de

Staël, ce don d'intuition qui ne m'a frappé chez aucun écrivain d'une

manière aussi remarquable que chez elle, ces illuminations vives et

soudaines, tiennent autant pour le moins à la sensibilité qu'au talent,

à supposer que le talent soit autre chose qu'une sensibilité exquise.

Quant au bon sens, nous avons relevé assez d'erreurs graves dans les

écrits de Madame de Staël pour que cet éloge surprenne. Mais qu'on y

réfléchisse. Bien d'autres causes que l'absence du bon sens peuvent

expliquer de graves erreurs, spéculatives et pratiques. Selon les

Écritures chrétiennes, nous sommes tous insensés, tous hors de sens, au

moins sous un rapport. Nous bronchons tous en plusieurs manières, et

néanmoins ce monde tout composé d'hommes privés de sens se divise en

hommes qui ont du bon sens et en hommes qui n'en ont pas: qu'est-ce à

dire? Qu'il faut distinguer les sphères. Il en est une où, sans manquer

de bon sens, tout le monde se trompe, tout le monde déraisonne; et

souvent, plus que d'autres, les esprits supérieurs, parce qu'ils

abordent plus de questions et que le préjugé, cette cantilène avec

laquelle on endort les enfants, ne leur suffit pas. Mais le bon sens, ce

sentiment juste, ce tact de la réalité, ramène les esprits supérieurs et

ne ramènerait pas les autres. L'âge, l'éducation, les circonstances

générales, l'état des esprits, expliquent la plupart des erreurs de

Madame de Staël; au fait, elle se trompait avec tout le monde, et un peu

moins que tout le monde. Mais son admirable sincérité devait peu à peu

venir en aide à son bon sens, et épurer son jugement. Rien n'est plus

doux à contempler que le développement de sa pensée morale et la

maturité progressive de toutes ses facultés. Rien de plus beau que cette

coïncidence, cette sympathie mutuelle du christianisme et du bon sens.

La vérité révélée est mille fois au-dessus du bon sens; mais la vérité

est nécessairement d'accord avec le bon sens, et il est frappant de voir

combien, le christianisme étant donné, le bon sens, en toutes choses,

s'en accommode et s'y complaît.

J'appelle votre attention, Messieurs, sur ce développement logique, sur

ce renouvellement soutenu, qui, sensible d'un ouvrage à l'autre des

ouvrages de Madame de Staël, fait de l'histoire de ses écrits l'histoire

d'une âme. Ce caractère est très important.

«Toute vie bien ordonnée est un acte logique, où chaque fait est la

conclusion d'un raisonnement et la prémisse d'un autre. Les actions,

dans une vie ordinaire, les ouvrages, dans une vie d'artiste ou

d'écrivain, ne s'ajoutent pas seulement les uns aux autres, mais

s'engendrent les uns les autres. Le vrai progrès consiste à se

renouveler. Tout esprit qui s'arrête dans sa victoire n'a vaincu que

pour les autres et non pour soi. Il n'a pas même vaincu pour les autres.

Le public a aussi sa conscience, qui l'avertit qu'il n'y a pas progrès,

qu'il n'y a pas vie, là où il n'y a pas renouvellement... L'élite des

connaisseurs sent l'immobilité et démêle un principe de mort dans une

suite de succès trop semblables les uns aux autres.

Il est des époques où l'on dirait que le talent naît vieux; car après

quelques élans, il s'arrête, et se met à tourner sur lui-même. Peut-être

ce phénomène n'a-t-il jamais été aussi commun qu'il l'est à présent;

peut-être aucun âge n'a-t-il présenté autant de ces talents échoués,

engravés, que la vague vient périodiquement battre et soulever à moitié,

sans pouvoir les remettre à flot.

Comptez que, quand on est toujours le même, on n'est pas vrai; car le

vrai est flexible et fécond; le vrai, c'est cette route royale qui rend

maître de tout le pays quiconque a su la trouver. Le faux est une

impasse dont on ne trouve l'issue qu'en revenant sur ses pas. Mais,

notez-le bien, l'indifférence pour la vérité est une espèce et le

principe du faux; le vrai, dans une âme, c'est la foi au vrai; c'est

l'assentiment vif et spontané aux grandes vérités morales.

Est-il rien de plus triste que ces vies sans histoire, dont tous les

faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas? Tout le

monde a entendu parler de cet infortuné qui, dans un calcul d'où

dépendait sa fortune et son honneur, disant toujours: _un et un font

un_, et jamais _un et un font deux_, se crut ruiné, déshonoré, et perdit

l'esprit. Eh bien! son rêve est notre histoire. Dans un grand nombre des

vies littéraires de notre époque, _un et un font un_. Qu'on se

représente, après cela, la vie d'un Racine. Quelle vie! que d'histoire

dans cette vie! et quelle logique dans cette succession de

chefs-d'oeuvre[237]!»

On peut dire la même chose de Madame de Staël. Ses ouvrages, rangés dans

l'ordre des temps, forment bien une série logique, une histoire; son

talent s'est conservé, il a grandi, parce que son esprit et son âme ne

sont pas enchaînés à leur point de départ.

L'esprit de Madame de Staël avait, dans un degré supérieur, une des

grâces de l'esprit féminin: l'intuition immédiate. Tout, chez elle,

semble saisi, enlevé de première vue. Elle affirme plus qu'elle ne

démontre, mais ses affirmations valent des preuves. Cet esprit spontané,

fécond, rapide, n'est pas fait pour la voie sûre, mais lente, de la

déduction; il a ses procédés, qu'il ne peut guère échanger contre

d'autres. Elle restera immobile au pied de l'obstacle, plutôt que de le

tourner. Les formes, les artifices de la dialectique lui sont étrangers.

Sa mécanique en est restée, si l'on peut s'exprimer ainsi, aux machines

les plus primitives, les plus élémentaires, mais elle y applique une

main habile et puissante.

Il me semble que peu d'écrivains ont eu l'honneur de voir autant de

leurs idées passer du rang de paradoxes à la dignité d'axiomes. Il en

est d'un grand nombre de ses pensées comme des comparaisons d'Homère, si

belles en elles-mêmes, si neuves une fois, aujourd'hui si communes.

C'est ainsi que nous sommes injustes malgré nous. Il est bon pourtant

qu'on se rappelle que ces lieux communs ont été des nouveautés, des

nouveautés hardies, et que leur justesse seule en a fait des banalités.

Cela n'arrive sans doute pas aux idées qui sont tout ensemble nouvelles

et fausses; en un sens, elles sont toujours nouvelles, toujours vertes;

elles pourrissent, elles ne mûrissent pas. On est étonné, après quelques

années, en relisant ces écrits, où l'on avait cru sentir tant de sève,

de n'y trouver plus

Qu'un goût plat et qu'un déboire affreux.

Madame de Staël était faite pour trouver la vérité; car elle la

cherchait, elle l'aimait. Elle l'aimait trop pour aimer le paradoxe, ou

pour enchaîner son esprit à un système. On peut dire, en toute vérité,

qu'elle n'eût de système sur aucun sujet. Ce que nous avons dit de son

dernier ouvrage est vrai de tous; son idée fixe, son parti pris, en

tout, c'est la morale. Elle croyait, comme son père, que «la morale

était dans la nature des choses[238].» Elle croyait à un ordre moral,

plus parfait, s'il est possible, et plus inviolable, que les lois du

monde physique. Elle tendait, avec des moyens imparfaits, vers un

système parfait, dont le triomphe était sa préoccupation habituelle, et

quelquefois douloureuse. Cette force de conviction, cette attitude, on

pourrait le dire, de lutte ou d'effort contre l'erreur et contre le mal,

ce besoin de rectitude dans une âme passionnée, souvent aussi l'anxiété

d'un esprit à qui, presque en même temps, la vérité se révèle et se

dérobe, ont laissé leur empreinte sur le style de Madame de Staël. Je

m'en suis expliqué ailleurs:

«On a reproché à Madame de Staël de la recherche et de l'effort; mais en

a-t-on démêlé le principe secret? a-t-on remarqué que cette _recherche_

est celle d'une intelligence altérée de vérité, avide de convaincre et

d'être convaincue, et qui voudrait épuiser chaque idée? a-t-on vu que

cet _effort_ est un effort de l'âme? Madame de Staël écrivait trop avec

toute son âme, et avec une âme remplie de trop de sérieux besoins, pour

être parfaitement artiste: artiste! on ne l'est, dans toute la force du

terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peut-être pour que la

conscience y puisse souscrire; c'est la paix de l'âme ou son

indifférence qui fait l'artiste complet; et si Fénelon, par exemple, a

pleinement joui de ce privilège, ce n'est pas seulement en vertu de son

heureux génie, mais parce que dès l'entrée de sa carrière, le divin

Donateur l'avait dispensé de _chercher_. D'autres sont artistes à

d'autres conditions; à la condition de vouloir l'être, de vouloir l'être

toujours, et de ne vouloir rien être de plus. Ils disposent de leurs

idées, leurs idées ne disposent pas d'eux[239].»

Au reste, quelle qu'en soit la cause, Madame de Staël, que peu

d'écrivains ont égalée en esprit, en pénétration, en philosophie

instinctive, en sensibilité profonde et naïve, a été surpassée par

plusieurs, et même par des écrivains de son sexe, pour ce qui tient à la

flexibilité, à la richesse, à l'élégance poétique du style, et même en

ce qui concerne la composition. Son grand talent de conversation lui a

tendu un piège. On a dit avec raison que celui qui parle comme il écrit,

écrivît-il à merveille, parle mal; il n'est pas moins vrai qu'écrire

comme on parle, parlât-on le mieux du monde, ce n'est pas bien écrire.

Cette sentence ne peut s'appliquer dans toute sa rigueur à Madame de

Staël; mais il est certain que, pour elle, écrire c'est causer la plume

à la main, et que la plupart de ses livres sont des conversations

infiniment spirituelles. Madame de Staël ne savait pas faire un livre,

et _l'Allemagne_ même ne fait pas exception. J'aime à recueillir ici,

quoique trop avare d'éloges, le jugement qu'a porté occasionnellement

sur ce livre, en le considérant sous le rapport de la forme, feu M.

Jouffroy, dans son _Cours d'Esthétique_:

«Opposez à ce livre (_Télémaque_) quelque ouvrage où l'auteur

court, selon les caprices de l'intelligence, à travers mille idées

différentes, toutes brillantes, toutes spirituelles, et qui toutes

vous plaisent, vous aurez l'idée d'un livre qui exprime, qui

traduit au dehors l'état passionné appliqué aux travaux de

l'intelligence: lisez _l'Allemagne_ de Madame de Staël, c'est un

livre agréable; chaque chapitre est un sentiment particulier: mais

d'un chapitre à l'autre on change de sentiment. Une inspiration

produit le premier chapitre, une seconde inspiration le second.

Cette variété plaît; mais cette variété n'est qu'agréable; c'est

l'image de la sensibilité ou de la passion inspirant l'esprit ou le

faisant parler. Le _Télémaque_ au contraire est l'image de la

raison ou de la détermination libre, dirigeant l'esprit vers un but

unique par des moyens ordonnés et proportionnés... Il y a plus de

plaisir à lire _l'Allemagne_ que le _Télémaque_. Mais l'impression

de ces ouvrages est différente; et la raison ne dit rien des

ouvrages spirituels, rien des conversations spirituelles, sinon que

ces conversations et ces ouvrages sont agréables. La raison dit des

autres ouvrages et des autres conversations, que ces conversations

sont belles, que ces ouvrages sont beaux; la raison y reconnaît la

volonté libre et un projet conçu avec liberté[240].»

Madame de Staël était prévenue pour la conversation; et c'est le seul

point, heureusement peu important, où je trouve quelque intolérance

dans, ce génie essentiellement tolérant. «On a beau dire, a-t-elle écrit

quelque part, l'esprit doit savoir causer[241].» Mais si c'était à

condition de ne savoir pas écrire? Nous n'irons pas jusque-là; ce serait

être encore plus absolu qu'elle-même. Bien causer n'empêche pas de bien

écrire; mais Buffon, Rousseau, Montesquieu ne savaient pas causer; et je

crois qu'il y a un genre de perfection dans le style, dont la recherche

habituelle est peu en harmonie avec le talent de la conversation.

Ajoutons, et Madame de Staël en est la preuve, qu'un très grand talent

de conversation, et un exercice habituel de ce talent, ne préparent pas

à bien écrire. Les deux talents ont été souvent réunis, ils sont

quelquefois séparés.

_Corinne_ seule, parmi les productions de Madame de Staël, me paraît une

oeuvre d'artiste. J'en ai parlé dans ce point de vue; et je m'explique ce

mérite par la situation intellectuelle et morale de l'auteur, lors de la

composition de ce roman. _Corinne_ est le milieu dans la vie de Madame

de Staël; le milieu entre la passion et la conviction, entre le trouble

et le repos; elle a cessé de dogmatiser dans un sens, elle ne dogmatise

point encore dans un autre. Elle ne se repose point dans l'indifférence,

elle s'arrête dans la contemplation, dans la contemplation émue, si l'on

peut ainsi parler. Rien, je le pense, n'est aussi favorable à la

composition d'une oeuvre d'art, à toutes les conditions de la

littérature, et certainement _Corinne_ s'en est ressentie.--Toutefois,

c'est dans _l'Allemagne_, si je ne me trompe, et surtout dans la

dernière partie de cet ouvrage, que Madame de Staël se montre surtout

poète. On dirait, et véritablement je le crois, qu'en s'approchant des

régions de la vérité suprême, et par conséquent du repos, elle a senti

commencer en elle cet harmonieux concert de la sensibilité et de

l'imagination, qui est proprement la poésie. Sans faire usage, comme

dans _Corinne_, de la prose poétique, sans sortir du mouvement de la

prose, elle chante et c'est peut-être pour la première fois. Lorsqu'on

demandait à Schiller mourant (et c'est Madame de Staël qui nous l'a

appris) comment il se trouvait: «Toujours plus tranquille,»

répondit-il[242]. C'est la devise des dernières années et des derniers

écrits de Madame de Staël: toujours plus tranquille; et si toujours plus

de tranquillité ne signifie pas toujours plus de poésie, il est certain

du moins que, sans une certaine tranquillité d'esprit, il n'y a point de

poésie. Il est plus facile à la passion, à la douleur, d'arracher les

cordes de la lyre que de les faire vibrer.

En somme, malgré tant d'éclat, d'esprit, de mouvement dans le style, et

j'ajoute tant de naturel, quoi qu'aient pu dire, de sa prétendue

affectation, des critiques superficiels, ce n'est pas comme écrivain que

Madame de Staël occupe dans la littérature une place si éminente; ce

n'est pas non plus comme poète, malgré tout ce qu'exhalent de parfum

poétique certaines pages de ses derniers écrits; ce n'est pas même comme

philosophe, malgré la justesse profonde et la grande portée d'un grand

nombre de ses pensées; c'est plutôt, c'est surtout comme éloquent

moraliste et comme peintre touchant du coeur humain. Il n'est sous ce

rapport que peu d'écrivains qu'on puisse mettre à côté d'elle; et

quoiqu'elle ait dit elle-même que jamais femme n'écrivit ni n'écrira un

ouvrage vraiment supérieur[243], nous osons lui répondre: Il est vrai,

ce n'est pas une femme qui a composé l'_Iliade_, ce n'est pas une femme

qui a écrit le _Discours sur les Révolutions du globe_; mais c'est une

femme qui a écrit _Corinne_.

Études sur la Littérature française au XIXe siècle - Tome 1 Madame de Staël, Chateaubriand · 第 30 / 61 题