De la Littérature de l'Empire.
Une nuance de ridicule s'attache, dans bien des esprits, à ces mots: _la
Littérature de l'Empire_. Cette impression s'explique, si elle ne se
justifie pas. Ni l'originalité, ni une fécondité vigoureuse, n'ont
caractérisé, dans son ensemble, la littérature de cette époque.
L'éloquence, réduite à la harangue officielle et vouée à l'adulation,
répétait Pline le jeune après avoir ressuscité Démosthène. L'histoire,
qui, pas plus que l'éloquence, ne se passe de liberté, savait trop bien
qu'elle ne devait pas tout dire, sans bien savoir ce qu'elle devait
taire; car les instincts du despotisme sont plus profonds et plus
délicats que ceux de la servilité. Une philosophie illibérale dans ses
principes continuait, après plus d'un demi-siècle, à être le symbole et
le signe de ralliement des amis de la liberté; car la religion, en
France, ayant pris parti pour le despotisme, l'esprit de liberté avait
arboré les tristes couleurs du matérialisme, et à l'aurore du nouveau
siècle, un despote, en contractant alliance avec la religion, avait
resserré l'alliance du libéralisme avec l'incrédulité. Et quoi qu'il en
soit, la seule philosophie qui fût debout, devait rallier les caractères
indépendants, puisque enfin c'était une philosophie, c'est-à-dire
l'esprit humain se professant libre; et c'est ainsi que des instincts
généreux et une association arbitraire d'idées prolongeaient, au delà de
toutes les bornes, la fortune d'une doctrine sans profondeur comme sans
élévation. La poésie avait traversé sans se renouveler toutes les phases
de la Révolution; elle vivait, ou plutôt elle se mourait, à l'ombre de
la tradition et de l'autorité; elle n'était bientôt plus que l'écho d'un
écho: plus d'indépendance dans les formes, plus de nouveauté dans
l'inspiration, eût inquiété à bon droit un despotisme ombrageux, qui
savait qu'il importe peu sous quelle forme et sur quel terrain la
liberté éclate, pourvu qu'elle éclate. Les théories littéraires étaient
timides et méticuleuses comme la littérature elle-même; à la religion du
beau s'était substituée je ne sais quelle orthodoxie têtue, retranchée
derrière quelques axiomes étroits et contestables. On poussait à
l'absolu la maxime de Buffon, que «c'est le style qui fait vivre les
ouvrages,» comme si le style y pouvait suffire sans les pensées, et
comme si un grand style pouvait s'attacher à des pensées médiocres. En
exaltant la puissance du style, on en avait abaissé la notion: on
confondait le style avec la diction. La littérature s'en tint à des
formes pleines d'élégance et de pureté; la sévérité un peu froide
introduite dans les arts du dessin avait passé dans tous les autres. On
fêtait le siècle de Louis XIV, on eût voulu le renouveler, et l'on ne
faisait que prolonger, en poésie aussi bien qu'en philosophie, le
dix-huitième siècle. Les génies novateurs étaient admirés avec crainte,
suivis de loin, imités avec défiance; la poésie, comme un fleuve épuisé
par les chaleurs de l'été, ne roulait plus dans son lit qu'une onde
toujours plus mince; d'immenses événements semblaient l'oppresser plutôt
que l'inspirer. Ce qui a manqué surtout à cette littérature, c'est la
puissance de créer, c'est-à-dire d'individualiser. On cherchait de
belles formes, mais quand on les cherche pour elles-mêmes et pour elles
seules, on ne leur donne pour support, pour substance, que des
généralités ou des abstractions; et comme la forme d'une idée est donnée
par l'idée, de même que celle d'un vêtement par le corps qui doit le
porter, une idée vague ne peut donner qu'une forme sans vie.
On peut signaler, au nombre des symptômes de langueur et de
dépérissement de la poésie, la grande faveur du poème didactique,
inventé, à ce qu'il semble, pour enluminer les éléments des sciences,
pour enjoliver le lieu commun et pour cultiver la périphrase. L'époque a
possédé des écrivains purs, élégants, nobles, ingénieux; elle a eu même,
tranchons le mot, des poètes, des poètes plutôt qu'une poésie. La
spontanéité, la puissance, l'individualité, ont manqué généralement;
mais le sol conservait sa chaleur naturelle sous les neiges de cet
hiver: et, qu'est-ce, après tout, que dix ans dans l'histoire d'une
littérature? Ces dix ans, d'ailleurs, ont vu le déploiement de deux
grandes renommées.
L'attitude de la critique littéraire mérite d'être notée. On ne saurait
lui reprocher d'avoir pris absolument le change. Sévère envers
Chateaubriand, elle l'était envers Delille. Elle encouragea peu les
tentatives hardies, mais elle loua modérément les essais timides. Elle
ne croyait pas à la nouvelle école, mais elle ne croyait plus à
l'ancienne.
Les idées et les productions étrangères avaient, comme les denrées
coloniales, rencontré une ligne de douanes. La publication d'une
brochure de M. Schlegel sur la _Phèdre_ de Racine fut un immense
scandale. Tous les suppôts de la critique coururent sus à l'étranger
malencontreux, et qui ne put mordre aboya. M. Schlegel avait bien des
torts à la fois; mais l'un des plus graves était de remuer, à propos de
poésie, des idées générales, et d'aborder la philosophie de l'art. Les
idées générales, c'est la liberté même dans le domaine de la pensée,
c'est la pensée prise au sérieux et dans toute sa portée: sans cette
métaphysique si décriée, on n'arrive au fond de rien, on n'a la raison
de rien; et comme la force elle-même se pique de raison, il se trouve
que le despotisme fait aussi, au besoin, de la métaphysique. Mais en
général, la recherche des principes répugne aux ennemis de la liberté en
tout genre; on aime mieux les doctrines à mi-hauteur, les adages de la
tradition, les proverbes du sens commun: tout cela convenait fort à
cette époque et à l'homme qui la dominait; génie despotique par essence,
qui voulait pour son règne la gloire des lettres, mais en despote, et
qui eût voulu pouvoir la constituer par un décret ou la conquérir à
coups de canon.
Les sciences florissaient; mais quelles que soient l'importance et la
dignité des sciences, leur essor, non plus que celui des beaux-arts,
n'est pas la mesure de la liberté de l'esprit humain ni le principe de
sa vie. Les sciences, qui s'occupent des choses, sont moins profondément
humaines que la littérature, qui a l'homme pour sujet et l'homme pour
but.
Bercée, comme un enfant, aux chants de la victoire, au bruit confus des
empires croulants, l'imagination s'était assoupie. On a dit d'une époque
fameuse qu'elle fut, pour la France, une halte dans la boue; l'Empire
fut pour la littérature une halte dans la gloire. Le présent, il est
vrai, broyait des couleurs pour l'avenir et lui préparait de la poésie.
Néanmoins plusieurs paraissent juger trop sévèrement, sous le point de
vue littéraire, la période de l'Empire. Une simple nomenclature des
auteurs et des écrits de ces dix années, même en faisant abstraction de
ses deux plus grands noms, ramènerait peut-être à une appréciation plus
favorable.
Rappelons d'abord que les premières années de ce siècle trouvèrent, les
uns debout, les autres encore vigoureux et féconds, plusieurs écrivains
que le siècle précédent avait distingués à l'ombre des grands modèles.
Si Laharpe et Saint-Lambert ne firent que saluer d'un regard éteint le
siècle nouveau, Bernardin de Saint-Pierre, Ducis, Lebrun, Marie-Joseph
Chénier, Fontanes, Parny, Volney, Maury, Suard, Morellet, Gaillard,
Garat, Collin d'Harleville, Andrieux, lui payèrent tous un tribut plus
ou moins riche; et son aurore fut le midi de quelques-uns d'entre eux.
Des hommes nouveaux entrèrent dans la lice. La science nous donna de
grands écrivains dans la personne de Cabanis, de Cuvier, de Laplace, de
Fourcroy, de Lacépède. Si les affaires d'État présentaient à
l'admiration publique peu de caractères élevés, elles mettaient en
évidence de grands talents littéraires; cette époque est celle des
Portalis, des Fontanes et des Régnault de Saint-Jean d'Angély. Le
cardinal de Bausset célébrait Bossuet et Fénelon dans un style digne de
leur temps. L'abbé Frayssinous ouvrait ses fameuses conférences, M. de
Bonald, du sein de ses ténèbres, lançait des éclairs très vifs sur le
mystère de la société. Étranger à la France, vivant loin d'elle, mais
les yeux tournés vers elle, Joseph de Maistre la contraignait à le
classer parmi ses plus habiles écrivains et parmi les agitateurs de la
pensée publique. Ainsi que M. de Bonald, c'était vers un monde ancien,
vers le monde de l'absolutisme ou du pouvoir paternel en politique et en
religion, qu'il cherchait à entraîner son siècle, par l'abus audacieux
des plus saintes vérités et par l'éclat d'une éloquence où la colère et
l'onction trouvent leur place tour à tour. Deux autres écrivains, vivant
comme lui hors de la France, Charles Villiers et M. Ancillon, honoraient
la littérature française, et la guidaient, en poésie et en philosophie,
vers des sources inconnues. Rameaux de l'arbre condillacien, mais
cherchant plus haut que le tronc paternel une partie de leur nourriture,
M. de Gérando écrivait l'histoire de la philosophie, M. Laromiguière
sondait les éternels mystères de l'esprit humain; M. Destutt de Tracy,
fidèle sans réserve aux traditions du maître, en développait, en
appliquait les doctrines, en reproduisait dans son style la clarté
froide et la sévère précision. M. Lacretelle racontait avec une élégance
animée l'histoire du dix-huitième siècle, celle du seizième, et les
annales de la Révolution à peine endormie dans les bras d'un grand
capitaine. M. de Sismondi jetait de bonne heure, par d'importants
travaux, les fondements de sa grande réputation d'historien. Renommé
déjà comme poète, M. Michaud préparait, avec une laborieuse patience, un
historien aux guerres saintes du moyen âge. Les concours d'éloquence
académique redisaient souvent le nom de Victorin Fabre, par qui furent
célébrés Corneille, Boileau, La Bruyère, le dix-huitième siècle, et
qu'une retraite prématurée enleva à la gloire. Un nom destiné à la
célébrité, celui de M. de Barante, retentissait peu encore, quoi qu'il
fût déjà attaché au souvenir du plus beau _Tableau de la littérature
française au dix-huitième siècle_. La critique littéraire, quoi qu'on
puisse dire de sa tendance générale, ne craint pas encore l'oubli pour
les noms d'Auger et de Ginguené, de Dussault, d'Hoffman, de Malte-Brun
et du terrible Geoffroy, le cerbère du feuilleton. La critique savante
n'était pas moins élégante que solide dans les écrits de M. Daunou,
historien, publiciste, éditeur habile, et sous la plume de Thurot et de
M. Boissonade. Moraliste ingénieux et paradoxal, auteur spirituel et
fin, le duc de Lévis, intelligent témoin de son siècle, perpétuait les
traditions élégantes de l'âge précédent et de l'ancienne monarchie. M.
de Jouy tentait de donner à la France un Addison, et la plus grande
faveur encourageait ce dessein hardi. Chénier et M. Lemercier
professaient avec éclat la littérature. Le laborieux et savant Ginguené
écrivait avec beaucoup de jugement et de goût l'histoire littéraire de
l'Italie. Salluste trouvait en M. Mollevaut, Tite-Live, Tacite et
Salluste encore en Dureau de la Malle, des traducteurs patients et
habiles. Le roman s'enrichissait des ouvrages célèbres de Mesdames de
Genlis, Cottin, de Flahaut (Souza), peut-être surpassés par deux ou
trois opuscules de M. Xavier de Maistre. M. Aimé Martin imitait avec
grâce et bonheur l'auteur des _Études de la nature_.
La poésie, constamment élégante, ne manqua pas toujours de charme ni de
grandeur. Si Lebrun avait déposé sa lyre, Delille faisait admirer encore
sa brillante fécondité. Ses succès et l'esprit du temps avaient
encouragé la traduction en vers et la poésie didactique. Dans le premier
de ces deux genres, il faut citer d'abord le traducteur d'Ovide et celui
d'Anacréon, Saint-Ange et M. de Saint-Victor; après eux, Daru, ingénieux
interprète d'Horace, M. Tissot, traducteur des _Bucoliques_, et M.
Baour-Lormian, dont le vers moelleux et plein de mélodie rendit
quelquefois avec bonheur l'expressive musique du Tasse. La poésie
didactique s'honore d'Esménard, auteur du poème de _la Navigation_; de
M. Michaud, qui chanta _le Printemps d'un proscrit_; de M. de
Saint-Victor, dont les deux poèmes, l'_Espérance_ et le _Voyage du
poète_, renferment quelques-uns des plus beaux vers du siècle; de
Chênedollé, qui trouva, pour célébrer le _Génie de l'homme_, des accents
pleins de grandeur; de Legouvé, dont le poème sur le _Mérite des femmes_
est resté tout entier dans tant de mémoires; de Millevoye, qui peignit
avec bonheur l'amour maternel; de M. de Frénilly, auteur de quelques
satires où les bons vers sont en nombre; de Parseval Grandmaison, habile
versificateur, exerçant alors dans des compositions de peu d'étendue un
talent qu'il réservait aux hasards de la grande épopée; de M. Soumet,
qui n'était pas encore l'auteur de _Clytemnestre_ et de ce grand poème
où il célèbre avec autant de magnificence que de témérité la
réconciliation de l'Antéchrist et le rachat de l'enfer; de M. Campenon,
qui, après avoir décrit la _Maison des champs_, tenta avec succès
l'épopée domestique dans son _Enfant prodigue_; de M. Berchoux, auteur
spirituel et gai de la _Gastronomie_. Les concours académiques avaient
créé une poésie qu'à défaut d'un nom meilleur nous appellerons
_épisodique_, et qui, fort encouragée par le public, exerça quelques
talents distingués.--Quelques-unes des belles épîtres de Chénier et des
piquantes narrations d'Andrieux sont de cette même époque.
L'élégie, cultivée avec succès par Mesdames Dufresnoy et Victoire
Babois, recevait de Millevoye un caractère nouveau et des couleurs
variées. La carrière se ferma trop tôt devant ce poète, amoureux de la
perfection, qui a peu écrit et beaucoup travaillé. C'est lui surtout,
qui, sans système, mais avec réflexion, faisait doucement dériver la
poésie vers des plages nouvelles où, prévenu par la mort, lui-même
n'aborda pas.
Le tragique Ducis écrivait alors, dans la solitude, ses poésies
fugitives pleines de négligence, d'énergie et de grâce; Arnault,
Ginguené, M. Le Bailly marquaient leur place parmi les meilleurs
fabulistes.
La tragédie, trop assujettie à d'anciennes traditions, n'est pourtant ni
stérile ni sans honneur à une époque qui peut réclamer le _Tibère_ de
Chénier, les _Templiers_ de Raynouard, l'_Agamemnon_ de Lemercier,
auteur de ce drame de _Pinto_, dans lequel il anticipait sur les
hardiesses d'une époque plus tardive.
La comédie, ramenée par Andrieux et Collin d'Harleville au caractère de
vérité franche que lui avait enlevé la manie analytique du dix-huitième
siècle, trouva, à côté de ces deux habiles poètes, d'autres soutiens
encore. Il suffit de nommer Picard, M. Roger, M. Étienne, auteur des
_Deux Gendres_, M. Duval, qui eut des succès dans la comédie de
caractère, plus encore dans le drame historique et dans la comédie
anecdotique. On ne doit pas négliger de remarquer que la comédie de ce
temps fut plus décente et plus morale qu'elle ne l'avait été à aucune
autre époque.
Votre professeur[46] s'est renfermé dans les limites de cette espèce
d'inventaire. Il a judicieusement réservé deux écrivains, dont les
ouvrages ont inauguré une époque nouvelle, et ouvert les voies où tous
les esprits se sont engagés avec plus ou moins d'empressement après la
chute de l'empire. Vous avez déjà nommé ces deux écrivains qui se
portaient en avant de la littérature contemporaine, l'un par un retour
plein d'amour vers le passé, l'autre par un élan plein d'enthousiasme
vers l'avenir: M. de Chateaubriand et Madame de Staël, un esprit
poétique, une âme passionnée, qui créèrent dans le même temps, le
premier un monde d'images, l'autre un monde de pensées.
Ils appartiennent sans doute à leur temps; ils en sont même plus que
leurs contemporains, dont les écrits nous représentent le dix-huitième
siècle échoué et laissé à sec sur les rivages du dix-neuvième. Ce temps,
si vous l'aimez mieux, leur appartient, et c'est à bon droit qu'ils
auraient pu dire à la littérature de l'Empire:
La maison est à nous, c'est à vous d'en sortir.
Mais, dans un autre sens, ils n'appartiennent pas à leur époque,
puisqu'ils la devancent, puisqu'ils innovent tandis qu'elle imite,
puisqu'ils marchent lorsqu'elle s'assied. Ils ont été les premiers à
découvrir et à saluer l'avenir, et c'est pour cela même que nous les
réservons pour le moment où cet avenir a commencé à devenir le présent.