Cependant la Grande-Conchée, jadis appelée roc de Quince, occupe une

étendue et une importance suffisantes pour qu'on ait cru devoir y

élever, à la fin du dix-septième siècle, d'après les plans de Vauban,

un fort destiné à protéger le mouillage de la passe de la

Fosse-aux-Normands. Mais, en 1534, l'on ne voyait sur ce récif que deux

ou trois misérables huttes pratiquées dans les anfractuosités du

rocher et fréquentées par les pêcheurs que le mauvais temps forçait d'y

chercher un abri temporaire.

C'est à la rive septentrionale de la Grande-Conchée qu'avait atterri

le sauveur de Constance. Quatre hommes, vêtus comme des matelots, se

tenaient là, lui prêtant leur aide, car il avait autour du corps une

corde sans le secours de laquelle il ne serait jamais parvenu à regagner

l'îlot.

--Mort de ma vie! je ne croyais pas la mer aussi dure! proféra-t-il en

remettant le pied sur la grève.

--Nous avions toutes les peines du monde à résister au vent qui nous

poussait d'un côté, tandis que la corde à laquelle vous étiez attaché

nous entraînait de l'autre, dit l'un des hommes.

--Oh! ç'a été pour vous une rude corvée! reprit-il ironiquement.

--Non pas rude; cependant...

--Bon, bon; mais la seconde corde, celle que j'avais emportée à la main?

--Cassée! elle vient de casser!

--Comment! elle a cassé?

--Oui, marquis, elle s'est rompue au moment même où elle se tendait et

où nous pensions ramener ceux qui devaient s'y être amarrés.

--Mort de ma vie! voici un vilain incident! Alors la femme du pilote est

perdue, car il fait noir comme dans le trou du Diable, et la mer est si

méchante que pas plus maintenant que tout à l'heure nous ne pourrions

mettre une embarcation à flots.

Comme pour confirmer ces paroles, une vague gigantesque vint, en

meuglant, fondre sur eux. Pour n'être pas emportés par cette vague, ils

n'eurent que le temps de se réunir en un groupe serré, en entrelaçant

leurs bras et leurs jambes, et formant ainsi une inébranlable colonne de

muscles et d'os.

Le libérateur de Constance tenait, pressée contre sa poitrine, la jeune

fille à demi évanouie.

--Ça, mes gars, dit-il, quand la lame se fut retirée, tant pis pour ceux

qui sont lâchés; allons nous réchauffer.

Et, passant devant les hommes avec sa protégée, il escalada quelques

roches qui le conduisirent au sommet de la Conchée, dont le plateau fort

étroit était coupé par une crevasse, au fond de laquelle on apercevait

de la lumière.

Guidés par cette lumière, nos gens descendirent dans la crevasse, où

les quatre matelots quittèrent l'individu qui avait arraché Constance à

l'abîme; et celui-ci entra aussitôt dans une espèce de grotte, éclairée

par une torche de résine.

--Maharite! Maharite! appela-t-il d'un ton dur.

--Maharite y est pour le maître, rien que pour son maître; la joie soit

avec lui! répondit, en bas-breton, une voix qui semblait monter des

entrailles de la terre.

Et l'on vit surgir d'un coin de la grotte un corps étrange, si courbé

vers le sol qu'on eût dit qu'il marchait à quatre pattes.

--Mort de ma vie! que faisais-tu donc? fut-il repris impérieusement.

--Maharite préparait le louzou [11] pour la pennèrès [12].

[Note 11: Plante douée de vertus magiques, que l'on va cueillir, le

samedi, à minuit.]

[Note 12: Jeune fille à marier.]

--Toujours tes magies, hein? tu finiras sur un bûcher!

--Et toi, mon maître, repartit railleusement Maharite, toi tu finiras au

bout d'un écheveau de chanvre!

--Tais ta langue! tais ta langue, femme! et fais du feu pour cette jeune

fille!

Le monstre tourna à demi sa tête, dont les cheveux tombants balayaient

la terre, et un sourd grognement sortit de sa bouche:

--Encore une victime!

Ce n'est pas sans raison que nous l'appelons monstre, car il est

impossible d'imaginer quelque chose de plus hideux que cette pauvre

créature. Non-seulement une affreuse difformité l'obligeait de marcher

à la manière des bêtes, mais son visage n'avait plus rien d'humain.

Il n'était que cicatrices d'un rouge sombre, violacé, on le nez

apparaissait seulement comme les deux cavités qui trouent celui d'une

tête de mort, où les yeux saillissaient entre des bourrelets de chair

sanglants comme des phlegmons, où, pour en finir tout de suite avec

ces horreurs, la bouche, dépouillée de ses lèvres, montrait une double

rangée de dents magnifiques, mais dont la blancheur même augmentait

encore l'odieux de cet épouvantable masque.

--Dépêche! et fais du feu, te dis-je, répéta l'homme, en étendant

Constance sur un lit de plantes marines sèches.

Sans avoir tout à fait perdu connaissance, la jeune fille n'avait plus,

depuis l'engloutissement de la barque, le sentiment exact de son être.

Elle voyait et entendait à demi, mais ne pouvait apprécier les objets ou

les choses.

Dans une petite niche de la caverne, son sauveur prit une bouteille

d'eau-de-vie, dont il versa quelques gouttes sur les lèvres et sur les

tempes de Constance, qui aussitôt s'agita, frissonnante, sur sa couche.

--Où suis-je? demanda-t-elle, en promenant ça et là des regards étonnés.

--Vous le saurez dans un instant, répondit-il d'un ton courtois. Mais

soyez assurée toutefois que vous êtes en sûreté.

--Ah! c'est vous! s'écria-t-elle en frémissant au son de cette voix.

--Je vous effraie? fit-il tristement. Mon costume...

Et ses yeux tombèrent sur ses jambes nues, sa chemise et ses braies,

d'où l'eau coulait comme d'un ruisseau.

--Vous oubliez, messire Georges, dit-elle, que, quand même je ne vous

devrais pas ma vie, je serais bien mal avisée en ayant attention à votre

accoutrement, car le mien...

Et, à son tour, elle jetait les yeux sur sa toilette, si fraîche deux

heures auparavant, en si pitoyable condition à cet instant.

Mais, s'interrompant:

--Et ma mère, et nos bateliers? interrogea-t-elle avidement.

--Oh! j'espère qu'ils sont sauvés aussi! répondit Georges d'un air

embarrassé.

--Pensez-vous?

--Oui; du reste, j'ai envoyé une barque à leur recherche... Mais je vais

me retirer pour vous laisser changer de vêtements...

--Qui m'en donnera?

--Cette femme que vous voyez accroupie et qui chante devant l'âtre.

--Quoi! la sorcière!

--Vous la connaissez. Constance? s'écria-t-il, avec un émoi qu'il

s'efforça ensuite de dissimuler.

--Eh! qui ne connaît la sorcière de la Conchée! Nous sommes donc sur

l'île?

--Oui... commandez à Maharite et elle vous obéira... Je sors; me

permettez-vous de revenir?

--Oh! oui! Ne me laissez pas longtemps Ici, supplia-t-elle en tendant sa

main à Georges, qui y imprima un baiser.

Puis il quitta la caverne; et Constance demeura seule avec la sorcière,

laquelle chantait d'une voix étrange ce chant plus étrange encore:

«--Merlin, Merlin, où allez-vous si matin avec votre chien noir?

«--Je reviens de chercher le moyen de trouver ici l'oeuf rouge.

«Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et l'herbe d'or.

«Et le gui de chêne, dans le bois, au bord de la fontaine.

«--Merlin! Merlin! revenez sur vos pas, laissez le gui au chêne.

«Et le cresson dans la prairie, comme aussi l'herbe d'or.

«Comme aussi l'oeuf du serpent marin parmi l'écume dans le creux du

rocher...

«Merlin! Merlin! revenez sur vos pas; il n'y a de devin que...»

--Le Diable! acheva-t-elle avec un ricanement farouche. N'est-ce pas, ma

mignonne, qu'il n'y a pas d'autre devin que le Diable?

Et Maharite tourna vers Constance sa face, dont la flamme jaillissante

du foyer faisait, pour ainsi dire, flamboyer les abominables laideurs.

A cet aspect, la jeune fille se serra, en tremblant, au fond du lit.

--Ah! je te fais peur! je te fais peur, petite mijaurée, poursuivit la

sorcière, avec des inflexions tour à tour railleuses et sinistres; je

suis donc bien horrible! bien décidément horrible! Moi aussi j'ai

été belle, pourtant, belle comme toi, plus que toi. Et toi aussi tu

deviendras horrible, plus horrible que moi! Ah! je te vois pâlir, puis

verdir comme la mousse qui tapisse ces rochers!

Ah! sur ton corps si frais, si parfumé, je vois grouiller des millions

et des millions de vers gluants...

--Tais-toi! maudite! oh! tais-toi! ordonna Constance, sautant à terre.

--Pouah! continua la sorcière, avec un geste de dégoût, je sens l'odeur,

rôdeur exécrable de tes chairs qui tombent en pourriture....

--Misérable! proféra la jeune fille, faisant un bond pour s'enfuir de la

caverne.

Mais Maharite la retint par le pan de sa jupe.

--Arrête! mignonne! arrête! Entends-tu comme la mer gronde, comme le

vent se lamente au dehors?... Où irais-tu? Non, ruste, reste ici. Je

veux te faire belle, moi; plus belle que tu n'as jamais été, que tu ne

seras jamais!

En prononçant ces paroles Maharite traînait la pauvre enfant effarée

dans un couloir, dont elle éclaira les profondeurs avec une torche de

résine.

Elle ouvrit un coffre en bois peint, et, pièce à pièce, en tira un

coquet habillement de jeune mariée. Depuis le voile virginal jusqu'à

l'anneau d'or, rien n'y manquait.

--Voyons, mignonne, mets bas cette cotte mouillée, disait-elle, en

rangeant les objets sur le coffre.

Et comme, malgré son audace habituelle, Constance ne bougeait pas,

Maharite, se hissant sur un banc, se prit à la dévêtir avec autant

d'adresse que d'agilité. Mais, en la débarrassant de ses effets, elle

s'extasiait sur les charmes de la jeune fille, et mêlait de prédictions

lugubres, révoltantes, ses marques d'admiration.

Constance, éperdue, n'osait lui résister. Quelle que fût la fermeté,

nous pourrions dire l'impudence qui lui était propre, tant d'impressions

violentes et diverses avaient fondu sur elle, depuis le départ de

Jacques Cartier, que sa volonté s'était amollie comme la corde d'un arc

trop longtemps tendu.

Elle laissait faire et parler cette bizarre créature, qui, tout en lui

passant la robe nuptiale, extraite du coffre, disait sur un ton rhythmé,

mystérieux:

«Il y aura six ans, six ans vienne la Saint-Jean, la Saint-Jean

prochaine.

«Dans le village, le joli village de Pordic, tout près, tout près de

Tréguier.

«Vivait heureuse, vivait bien heureuse Maharite, Maharite, la femme du

pêcheur Jugon.

«Mais Maharite était coquette, elle était trop coquette; et mal lui en

prit, grand mal lui en prit.

«Son mari n'était pas pieux, pas pieux du tout; et mal lui en prit

aussi, très-grand mal lui en prit.

«Le jour de la fête, de la fête de monsieur saint Jean, le mari de

Maharite était allé à la pêche, dans son bateau; dans son grand bateau.

«Maharite la frivole, Maharite rencontra hors du logis un chevalier, un

chevalier tout de vert habillé.

«Maharite la folle, Maharite écouta les paroles, les trop douces paroles

du galant cavalier.

«C'était le démon, le beau démon, sorti des enfers pour la séduire, la

séduire et la tromper.

«--Où vas-tu, Maharite? Maharite, où vas-tu?» demanda le prince, le

prince damné des Enfers.

«--Cavalier, gentil cavalier, je vais, dit-elle, au feu que l'on allume

sur le rocher, pour monsieur, le très-vénéré monsieur saint Jean.

«--Non, tu n'iras pas, tu n'iras pas à ce feu; mais viens avec moi, nous

en allumerons ensemble un plus brûlant, bien plus brûlant.

«Laissez-moi, aimable cavalier; aimable cavalier, laissez-moi; je veux

aller à la fête, à la fête sacrée.

«--Cette fête, douce Maharite, Maharite très-douce, nous la ferons dans

mon château, dans mon riche château.

«--Monseigneur, je ne saurais, je ne saurais consentir; que dirait-on au

village si je vous suivais dans votre château, votre riche château?

«--Viens, il y aura pour toi des coiffes en dentelle, en fine dentelle;

et une robe, une jolie robe violette.

«--Y aura-t-il tout cela? Messire, y aura-t-il tout cela?» dit, en

s'arrêtant, Maharite, l'imprudente Maharite.

«--Il y aura aussi, ma belle, de l'or, de l'or pour payer les redevances

que vous devez à votre seigneur, votre très-redouté seigneur.»

«Notre seigneur, notre redouté seigneur était cruel, très-cruel pour ses

vassaux.

«Son intendant, son intendant, aussi dur que lui, avait menacé Jugon de

l'enfermer dans la tour, dans la tour épaisse du manoir.

«Maharite, la crédule Maharite, suivit, en hésitant, le cavalier, le

perfide cavalier.

«Il la mena dans son château, dans son merveilleux château, où il lui

fit boire des liqueurs, des liqueurs enivrantes.

«Maharite, ah! plaignez Maharite! s'endormit, et quand elle s'éveilla,

elle était couchée, couchée à côté de LUI!

«Et le château était en feu, en feu flambant, et formait ce bûcher, ce

magnifique bûcher que Satan avait dit.

«Sans mal, sans mal aucun Lucifer sortit de la fournaise, et Maharite,

la désolée Maharite aurait voulu faire comme lui.

«Mais le plancher s'écroula, s'écroula sous ses pieds, et tomba Maharite

dans les flammes, dans les flammes dévorantes.

«Où Maharite, la malheureuse Maharite, se rompit les reins et se brûla

le visage, se brûla le visage au vif.

«Et, le lendemain, on apprit que Jugon, Jugon le pécheur, avait péri

dans la mer, la mer sans fond.

«Et ainsi furent punis par monsieur saint Jean, le sévère monsieur saint

Jean, Maharite, la très-coupable Maharite, et son mari.

«Et voilà l'histoire, la triste histoire de Maharite, Maharite la

magicienne du roc Quince.»

Comme la sorcière terminait son _goerz_, d'une voix douce, qui n'était

pas sans charme musical, elle achevait aussi la toilette de Constance.

Peu à peu, la jeune fille s'était remise de sa stupeur. Elle prêtait une

oreille attentive, presque complaisante, au chant de Maharite.

--Allons, mignonne, dit celle-ci en reprenant son ton sarcastique, après

avoir fini; allons, à ton tour d'être l'amante et la dupe du roi des

ténèbres! Regarde-moi, petite, regarde-moi et n'aie frayeur, car mon

visage et mon corps t'annoncent ce qui t'attend!

Bien plutôt tâché de t'y accoutumer. Allons! tu es parée pour les noces,

parée des effets de celle qui t'a précédée dans les bonnes grâces de

Satan, cours te jeter entre ses bras! Je ne suis pas jalouse, moi;

tiens, le voici! ajouta-t-elle avec un rire infernal, en s'enfuyant sur

les pieds et sur les mains.

De nouveau, Constance se sentait troublée. La vue de cette femme, à

demi folle, dont on discernait encore la grande jeunesse, à travers

un honteux fouillis de plaies et de repoussantes infirmités, le récit

nuageux qu'elle venait de faire de ses infortunes, le prestige indicible

qui environnait alors les personnes soupçonnées de sorcellerie, mais

surtout les dernières et cyniques paroles de Maharite, avaient ramené

l'agitation, l'effroi dans l'âme de Constance. Aussi ne put-elle

réprimer un mouvement et un cri de terreur, lorsque, rentrant dans la

première partie de la caverne, elle se trouva tout à coup devant Georges

qui, avec son chapeau de feutre, ombragé d'un panache noir, son beau et

sombre visage, tout son habillement en velours noir, sur lequel brillait

une ceinture d'or, semblait l'incarnation même de cette divinité

malfaisante à qui Dieu permettait, suivant les légendes du temps, de

parcourir la terre pour y tenter les jeunes femmes et y corrompre les

jeunes hommes.

--Déjà prête et toujours ravissante! fit-il avec un sourire vainqueur,

mettant un genou eu terre et lui baisant galamment la main. Que

ce costume de fiancée vous sied bien! continua-t-il, sans paraître

remarquer l'émoi de la jeune fille. Enfin, ma plus aimée, je vais donc

toucher au comble de mes voeux! Je pourrai te chérir, t'adorer le jour

et la nuit, et nul ne s'opposera désormais à notre bonheur. Ah! si tu

savais, ma Constance, tout ce que j'ai souffert depuis hier, tout ce

que j'ai souffert tout à l'heure... Mais ne parlons plus de douleurs.

Soyons, n'est-ce pas, tout entier à la félicité de nous voir, de nous

aimer.

Et, comme elle ne répondait point:

--Serais-tu malade? continua-t-il d'un ton vibrant de passion. Non, cela

ne se peut; dis-moi, ma douce, dis-moi que tu n'es pas malade, que tu es

heureuse de notre réunion, de ce hasard inespéré qui va nous permettre

de nous abandonner, sans contrainte, légitimement, aux impulsions de nos

coeurs?

Se relevant, il l'entoura amoureusement de ses bras, en appuyant ses

lèvres brûlantes contre les lèvres de la jeune fille.

--Mais que voulez-vous de moi? que vous proposez-vous, Georges? balbutia

celle-ci frissonnante et rejetant son buste en arrière, pour se dérober

aux caresses énervantes de son amant.

En ce moment, à l'entrée de la grotte, apparut le masque horriblement

moqueur de la sorcière.

--Le Diable! c'est le Diable! Prends garde, jeune innocente! Je te le

dis: songe au sort de Maharite et à l'enfer!

--Va-t'en, chienne! monstre! exécration de la terre! lui cria Georges,

en frappant du pied avec autant de dépit que de fureur.

--Vois comme il me traite maintenant! C'est ainsi qu'il te traitera

bientôt! et ce sera tant mieux! menaça encore Maharite, qui se sauva, en

poussant un grand éclat de rire.

--Cette pauvre misérable a perdu la raison, reprit Georges, d'une voix

qui voulait être badine. Mais, ajouta-t-il avec empressement, viens,

viens, ma fiancée, l'autel nous attend.

--L'autel? Que voulez-vous dire?

--Quoi! vous n'avez pas compris? Cette robe, cet anneau, ce voile, ne

vous ont-ils pas prévenue...?

--Mais, en vérité, je ne sais...

Le jeune homme fît un geste d'humeur.

--N'était-il donc point convenu que nous nous marierions aussitôt que

votre tuteur serait parti? dit-il avec amertume. Ne m'aviez-vous pas

promis que, le soir de ce jour, vous vous échapperiez pour venir, avec

moi, à l'île de Césembre, où un bon cordelier nous unirait? Vous avez

la mémoire bien courte, Constance! Pourtant, j'ai tenu ma parole, moi.

Après vous avoir fait enlever, hier par mes gens, suivant votre désir,

afin de n'être pas fiancée à un homme que vous détestez, j'ai eu le

courage, et c'en a été un bien grand, croyez-le, de ne point, parce que

vous l'avez voulu, troubler votre solitude dans cette maison abandonnée,

où... Mais je m'en veux de ces reproches; pardonnez-les, pardonnez-moi,

amie... C'est l'excès de mon attachement pour toi qui me rend jaloux,

disputeur... tu m'excuses, n'est-ce pas?... Je me sentais si malheureux,

si désespéré, tandis que tu étais à bord de ce navire... près de mon

rival... J'appréhendais tant que Cartier n'eût encore la fantaisie de

faire célébrer vos fiançailles par quelque chapelain... Il n'en a

rien été... Oh! je le sais... Je m'étais transporté sur cette île pour

épier... Ah! tu es bonne! et tu m'aimes, n'est-ce pas, Constance?...

Mais parle donc! Serais-tu fâchée contre moi? Quel motif!... Si la

Providence ne m'avait conduit ici, tu périssais... Oh! rien qu'à cette

idée, je me sens glacé... Dis un mot... un seul qui me rassure...

Qu'as-tu? Cette toilette, que j'avais fait disposer, à l'avance, ne te

plairait-elle pas?... Est-ce que tu es indisposée contre moi?...

Georges avait prononcé ces mots de ce ton mouillé, insinuant, qui

caractérise les ardeurs de la passion et pénètre, bon gré mal gré,

le coeur de ceux qui l'ont allumée. Aussi, comme à un divin nectar.

Constance s'enivrait-elle «aux paroles du séduisant jeune homme,

aux magnétiques effluves de son amour. Les doutes, les craintes qui

s'étaient élevés dans son esprit, se fondaient ainsi que les brumes

du matin sous un rayon de soleil, et, palpitante, ravie, elle dit, en

enveloppant Georges dans un regard voluptueux:

--Quoi, doux ami, ce vêtement...

--C'est ton vêtement nuptial, que j'avais fait faire et apporter ici

où tu l'aurais mis, avant de nous rendre à Césembre, s'écria-t-il, en

enlevant la jeune fille de terre et la pressant avec frénésie contre sa

poitrine.

--Laissez-moi! oh! laisse-moi! disait-elle éperdue, abandonnant sa tête

alanguie sur l'épaule de son amant.

Et lui:

--La tempête s'apaise; le vent a cessé de gronder; les flots rentrent

dans leurs abîmes. Viens, viens, mon ange, mon idole, viens, sautons

dans ma barque; rendons-nous à Césembre et soyons unis, heureux pour

toujours!

Georges se précipitait, avec son précieux fardeau, hors de la grotte,

lorsque le crépitement d'une vive arquebusade se fit entendre, à

quelques pieds au-dessus d'eux, sur le plateau de la Conchée.

CHAPITRE V.

GEORGES DE MAISONNEUVE.

De tout temps, la Bretagne a été remarquée pour sa fidélité au culte des

pratiques dévotieuses. Mais, souvent aussi, elle s'est distinguée par

les troubles déplorables qui ont pris naissance dans son sein et jeté

le discrédit sur ses habitants. Le brigandage lui-même y a, plus d'une

fois, usurpé le droit de cité et commis des excès heureusement ignorés

ailleurs. Sans redire les abominations de Gilles de Laval, maréchal de

Retz (1440), non plus que les atrocités de Fontenelle, cent cinquante

ans plus tard, ou, de nos jours, les horreurs de la chouannerie, il

serait facile de montrer que, fréquemment, la Bretagne fut ravagée

par des bandes de scélérats, agissant tantôt sous la bannière de la

religion, tantôt sous l'étendard de la politique.

Nombreuses, terribles apparurent ces bandes vers le milieu du seizième

siècle. Depuis là mort de la «bonne» duchesse Anne, celle que Louis XII

appelait sa _Brette moult amée_, la province était en proie au fléau des

guerres intestines. Et quelles guerres! Sous prétexte de reconnaître ou

de ne pas reconnaître la souveraineté de la France, les grands seigneurs

se livraient d'évêché à évêché, de ville à ville, de château à château à

des luttes acharnées qui répandaient la ruine et le deuil dans toute la

péninsule; luttes, ai-je dit, massacres, bien mieux j'aurais pu

écrire. Car ils sont farouches, ils sont sauvages, quand la passion

les enflamme, nos Bretons! Dans leurs rixes, dans leurs jeux, gare au

_Pen-Bas!_ cette arme nationale autrement redoutable que le sabre, la

baïonnette ou même la crosse de fusil! Je vous laisse à penser s'il eut

un rôle capital à cette époque de discorde. Le sang coula à torrents,

et, sur les monceaux de cadavres entassés par le fanatisme, dans toute

la vieille Armorique, on vit germer des hordes de bandits qui, prenant

diverses dénominations, plus effroyables les unes que les autres,

achevèrent de saccager le pays, d'y répandre la terreur avec la

désolation.

Ces malfaiteurs étaient connus du peuple sous le nom générique

de _Soudards_. Mais chaque troupe avait, en outre, sa désignation

particulière. C'est ainsi que l'une d'elles, dont nous allons nous

occuper, s'intitulait fièrement _les Tondeux_, et tâchait de justifier

sa sinistre appellation par tous les excès imaginables, perpétrés sur

ceux qui tombaient entre ses mains, mais les riches, les nobles et les

prêtres principalement.

Après avoir semé la dévastation dans la Cornouaille et le pays de

Tréguier, les Tondeux avaient pris, en 1533, Saint-Malo et ses environs

pour théâtre de leurs odieux exploits.

Redoutés, mystérieux, les Tondeurs obéissaient à un chef plus redouté,

plus mystérieux encore. Personne ne le connaissait, mais tout le monde

l'avait vu, ou le prétendait. Seulement, pour les uns c'était un géant,

Magog; pour les autres un nain, un Poulpiquet; pour tous c'était un fils

de Satan, sinon Satan lui-même. Pour tous? Non. Il y avait les sages,

les esprits forts qui ne voulaient voir en lui qu'un possédé du démon.

Sur le nombre et l'énormité de ses crimes, l'accord d'ailleurs était

parfait. Aucune monstruosité dont il ne se fût rendu coupable. Il

exerçait sur les femmes une fascination irrésistible; il était maître

absolu des hommes. On le trouvait en vingt places différentes à la même

heure, et nulle part. Ce don d'ubiquité il l'avait communiqué à ses

gens. Vous pouviez être sûrs de les rencontrer là où vous ne les

attendiez pas; et là où vous les cherchiez, ils n'étaient jamais. Des

personnes qui se croyaient bien informées leur donnaient pour repaire

les roches escarpées de la pointe de la Varde, à quelques milles est de

Saint-Malo; mais des personnes, non moins bien informées, les logeaient

dans les roches également escarpées de la pointe du Décollé, à l'ouest.

S'il en était qui plaçaient leur retraite à l'anse de la Garde

Guérin, il en était aussi qui la voulaient à l'anse du Val. Tout cela,

supposition, simple conjecture, histoire de jaser. Les seuls faits

certains, trop positifs, malheureusement, c'était l'existence des

Tondeurs et leur présence dans l'évêché de Saint-Malo.

Jacques Cartier · 第 4 / 17 段