MM. RAYMOND POINCARÉ ET ALEXANDRE RIBOT

Le 17 janvier prochain, le Congrès réuni à Versailles désignera le

successeur de M. Armand Fallières, dont le septennat arrive à son terme.

Les circonstances que nous traversons, la situation extérieure toujours

difficile, les graves problèmes qui se posent maintenant devant l'Europe

donnent à cette élection une importance plus grande que jamais. La

France entière sent profondément la nécessité d'avoir à sa tête un homme

d'une expérience éprouvée, qu'une haute autorité morale, une valeur

indiscutable dressent au-dessus des partis et de leurs querelles. Le

Parlement partage, cette fois, les préoccupations du pays. Et

consciencieusement il cherche, pour l'élever à une si haute charge, le

meilleur et le plus digne.

Même, rompant avec une tradition néfaste qui faisait de la préparation

d'une élection présidentielle une affaire de conciliabules secrets,

d'intrigues, les groupes agissants du Sénat et de la Chambre ont voulu

présenter d'avance aux votes du Congrès le ou les candidats qu'à leurs

yeux il serait désirable de voir élire: c'est un geste dont la presse a

été à peu près unanime à les féliciter. On avait tout d'abord songé à

offrir la candidature à M. Léon Bourgeois, qui a rendu au pays

d'éminents services et dont le prestige hors de nos frontières est

certain: des raisons impérieuses, une santé délicate et qui exige de

grands ménagements, ont contraint le ministre du Travail à ne point

accepter la tâche qu'on voulait lui confier.

Alors, un grand nombre de sénateurs et de députés se retournèrent vers

M. Raymond Poincaré. Il n'est pas besoin de rappeler ici les titres qui

imposaient à leur attention le président du Conseil, et le rôle de très

haute tenue qu'il a joué au cours des événements dont nous venons d'être

les spectateurs passionnés. M. Raymond Poincaré, avec cette belle

loyauté, cette netteté d'allures qu'il a montrées au cours de toute sa

carrière politique--deux des qualités justement qui l'imposaient au

choix de ses amis--fit immédiatement connaître qu'il acceptait de

laisser poser sa candidature.

Cependant on savait que M. Alexandre Ribot, lui aussi ancien président

du Conseil et ancien ministre des Affaires étrangères, avait également

l'intention de briguer la suprême magistrature. M. Raymond Poincaré

lui-même, d'ailleurs, l'y avait encouragé. Et, de fait, à peine celui-ci

avait-il fait connaître sa décision que M. Ribot, à son tour, annonçait

officiellement, par la voie de l'Agence Havas, qu'il maintenait sa

candidature, même en face de celle de l'éminent chef du cabinet.

Mais quelle compétition élégante et courtoise, entre ces deux hommes

d'État et comme les façons raffinées qu'ils ont tout de suite adoptées

contrastent avec celles dont nous vîmes user dans telles campagnes

électorales!

Le premier soin de M. Raymond Poincaré, une fois qu'il connut quel

adversaire il aurait en face de lui, fut de lui demander une entrevue.

Et dimanche, amicalement, tous deux échangeaient leurs vues sur la

situation tant intérieure qu'extérieure, et constataient leur accord sur

la ligne de conduite à adopter au milieu de toutes les complications

politiques du moment. Le lendemain, M. Ribot rendait à son concurrent,

au quai d'Orsay, sa visite de courtoisie.

M. Ribot et M. Poincaré ne seront pas les seuls, d'ailleurs, à se

présenter aux suffrages des sénateurs et des députés. D'autres

candidatures se préparent, plus ou moins ouvertement. M. Antonin Dubost,

président du Sénat, et M. Paul Deschanel, président de la Chambre,

soumis à la réélection à l'une et à l'autre assemblées, seront

certainement sur les rangs. Mais déjà nous pouvons attendre avec

confiance le scrutin de Versailles: le Congrès n'eût-il à choisir

qu'entre les deux candidats déclarés, la France aurait, devant le monde,

un représentant digne d'elle.

L'Illustration, No. 3645, 4 Janvier 1913 · 第 8 / 34 题