Sur le monument qui sera élevé à l'auteur du _Rêve_ je proposerais, si
l'on me faisait l'honneur de me consulter, que l'on inscrivît ces
simples mots: DETAILLE, PORTE-DRAPEAU. Pendant près de cinquante ans il
fut cela, en effet, avec ferveur, noblesse et discipline. C'est à la
mise en valeur constante et à la glorification régulière des trois
couleurs qu'il employa et rehaussa les autres.
Quand surgit et passe le régiment, musique en tête, ce régiment qui de
sa cadence unique et puissante aplatit et traverse tout, là où il entre
et s'enfonce avec une tranquillité martiale et gaie à travers les
tranchées des maisons, ramassant et draguant après lui les pensées,
faisant prisonniers tous les cours,... avez-vous regardé le
porte-drapeau?
C'est généralement un homme jeune, impassible et de belle stature. Comme
il se redresse et marche bien! La façon dont il tient l'emblème fragile
et sacré est admirable de correction, de calme énergie et de respect. Il
le tient droit, tout droit, comme un grand flambeau, comme une pique, le
plus droit qu'il peut. On dirait qu'il évite de le secouer, de le
remuer, de lui imprimer le moindre mouvement. Il y consacre une
application religieuse. Il sait qu'il a dans les mains l'ostensoir de la
patrie. Il sait que l'étendard doit s'avancer ferme et haut, immobile,
comme s'il allait tout seul et sans le secours de personne, que sa soie
doit retomber recueillie, expressive comme une idée, repliée connue une
aile. Il sait--en même temps qu'il se grandit--qu'il ne le fait que pour
qu'on voie mieux l'emblème de partout et du plus loin, et que sa fierté
personnelle et nécessaire à lui chétif ne lui vient que de son
redoutable fardeau, et qu'il n'est rien qu'une hampe humaine, mais
orgueilleuse et pâle de l'être... Et c'est pourquoi, grave, digne, il
s'avance, acceptant que son visage durant le trajet soit, à chaque
minute, caché par l'étoffe pourvu qu'elle vienne lui frôler les lèvres
et recevoir son incessant baiser.
Ainsi Detaille, depuis sa vingtième année, jusqu'à la fin de celle-ci,
jeune, svelte, élégant et soigné comme à la parade, tête haute et regard
fixe vers l'horizon qui a toujours, quel qu'il soit, l'air mystérieux
d'une frontière,... ainsi le beau peintre d'armées, duquel sont en deuil
les soldats autant au moins que les artistes, fut lui aussi, dans sa
manière, un porte-drapeau. Il aima le montrer partout, sur le rempart et
au sommet de l'édifice, au champ de bataille et sur la barricade, à la,
charge et au repos, flottant et apaisé, neuf et mutilé, baptisé par le
feu et dormant sur les faisceaux, roulé dans sa sombre gaine de cuir,
au-dessus des soldats étendus à terre dans la posture des morts et
délirant au fond d'un sommeil tourmenté de gloire.
Ce rôle qu'il avait assumé explique et justifie la rare distinction de
l'homme, distinction de sentiments, tous élevés et supérieurs, et aussi
l'impeccabilité de sa tenue physique et morale. Rien pour lui n'était
négligeable. A peine engagé volontaire du patriotisme et de l'art, il
s'était tout de suite habitué à passer chaque jour l'inspection de
détail de ses pensées et de ses convictions, tout comme celle de son
vêtement, car il n'ignorait pas que les premières sont l'uniforme de
l'âme au même degré que le second est celui du corps. Detaille portait
l'habit comme s'il avait l'épaulette. On a reproché quelquefois à ses
soldats leur excessive et méticuleuse netteté, leur persistante
coquetterie, leur élégance voulue... Jamais on n'eut moins raison en
exprimant à ce sujet, même avec déférence, de timides réserves. Ce soin
touchant et prémédité n'était à ses yeux, et dans sa ferme résolution,
que l'expression d'un hommage et la forme d'un culte. Il s'était
rapidement rendu compte que, pour un vrai soldat d'esprit et de
pratique, tout se tient, qu'il n'y a plus de petites choses, que le
bouton acquiert aussitôt une importance de vertu et que le coeur n'est
pas loin d'être bien placé quand la cravate est à l'ordonnance. Il
prétendait que, dans son oeuvre, du simple troupier à l'officier et au
général, chacun fût représentatif, honorable d'aspect, satisfît le
regard difficile et soutînt l'examen, devînt, par la manière dont il
était rehaussé, paré et accommodé, un exemple, un modèle, un petit
morceau d'armée, un fragment vivant d'honneur, de beauté militaire, et
voilà pourquoi son pinceau minutieux les caressait en les vénérant.
Jamais, à aucune minute, il ne perdit le sentiment de la tenue que
devait, selon lui, conserver, jusque dans la pire bousculade de la
guerre, le soldat soucieux de ce nom. Toujours, nous voyons les troupes
de Detaille revenir en bon ordre et avec une parfaite décence de la plus
chaude affaire. La défaite elle-même ne saurait les débrailler ni les
avachir. Ils font toilette pour aller à l'assaut comme une femme
s'habille et se met en frais pour le bal. Ils sont pareils à ces
raffinés de l'agonie qui n'oublient pas de recommander à leur dernière
heure qu'on les lave bien après la mort pour paraître avec propreté là
où il faut. Aussi, à nous avoir montré au repos, à l'exercice et dans
l'action, des soldats ragoûtants, bien brossés et bien ficelés, bien
plantés et satisfaits d'eux-mêmes, et qui ne changeraient pas avec le
voisin, Detaille a conquis de bon aloi son bâton de maréchal populaire.
Pour la foule de Paris et de France il restera l'auteur du _Régiment qui
passe_. Oui, c'est bien cela. Depuis 1870 il a fait passer le régiment,
partout, dans toutes les villes, dans toits les quartiers, dans toutes
les rues, dans tous les villages, à toutes les étapes. Il ne nous a
jamais laissé perdre le contact avec le soldat. Il a maintenu entre lui
et nous, en la renouvelant sans cesse, la sainte communication. Et il a
rempli ce grand devoir avec le goût le plus fin, le plus serré, la plus
juste mesure, sans que cependant il se soit jamais condamné à retenir la
franchise de ses desseins, ni à déguiser la direction de son élan.
Il avait un caractère aussi charmant que beau. Il eut l'esprit droit,
noble et gai, le jugement sûr, le coeur chaud, la bonté discrète et
tendre. Son oeuvre considérable, vaste et limpide, si étonnamment
variée, porte la signature, bien lisible et jolie, de toutes ces
qualités rares qui s'étaient enrôlées chez lui pour composer l'ensemble
national que nous avons admiré, que nous regrettons. Mais son souvenir
demeure et continue de monter la garde. Notre ami a laissé, pour le
remplacer, «son soldat», le petit soldat, «le Detaille» épingle au mur
que sait toute la France, clair comme son sabre, vif, astiqué, dégourdi,
l'oeil pur et malin, le sang aux joues et à fleur de peau, prêt à sortir
des veines et à se répandre pour le pays. Ses tableaux ont débordé les
collections et les musées pour aller se suspendre d'eux-mêmes dans la
maison, l'auberge et la chaumière, s'accrocher dans le regard de
l'enfant, du petit paysan, du conscrit et du retraité, se placer à la
cimaise de leur contemplation quotidienne. _En reconnaissance, l'Alerte,
le Salut aux blessés, la Sortie d'Euningue..._ et combien d'autres
pages!... sont venues dans les chambres françaises, aux environs du lit,
jusque sous la tente de l'alcôve, voisiner près des images des vieux
parents morts, non loin du buis desséché qui est le plumet des crucifix.
Ainsi la carrière de Detaille, glorieuse par l'honneur auquel il
subordonna toujours sa conduite et par les honneurs qu'il eut l'orgueil
d'obtenir rien que pour les avoir mérités, ainsi cette carrière, quoique
trop tôt brisée, finit-elle néanmoins brillamment, dans l'énergie et la
clarté, sans nous apporter la moindre déception, en nous léguant au
contraire l'exaltante leçon d'une belle chose, poussée et achevée, d'un
ensemble complet et harmonieux. Et le peintre lyrique de _la Chevauchée_
disparaît dans les nuages et sur la piste de la mort à une heure
privilégiée, ayant assez vécu pour se réjouir avec amour du relèvement
des idées de patrie et de devoir militaire qui étaient ses idées
continuelles, ses idées d'activité et de loisir, de chevalet et de
chevet, et sur le laurier desquelles il repose aujourd'hui, comme un bon
hussard qui, le soir du combat, dort tout botté sur de la paille.