Quand le brouillard avait enfin cédé la place aux clairs rayons du
soleil de juin, le chevalier Méloir s'était trouvé seul, aux
environs de la rivière de Couesnon, à deux lieues au moins de la
terre ferme.
Ce que son escorte était devenue, le chevalier Méloir ne le savait
point.
Il était de terrible humeur.
Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa conscience,
car rien n'appelle si bien le remords que l'insuccès.
Or, le chevalier Méloir était un homme trop sage pour ne pas
s'avouer qu'il avait échoué honteusement.
Siège et chasse avaient eu un résultat pareil.
Sarpebleu! comme il disait le bon Méloir; damner son âme, encore
passe s'il s'agit d'un bon prix! Mais se donner à Satan gratis,
quelle école! et que ce maître Satan devait bien rire!
En vérité, dans ce moment de fatigue et de défaite, sa philosophie
fléchissait. Il n'était pas très éloigné d'avouer sa faute et de
dire son _meâ culpâ._
D'autant qu'il pensait à l'avenir, où il voyait des nuages
formidables.
L'occasion était manquée. Un crime qui n'a pas réussi se punit
double.
Et c'est bien fait!
Hélas! hélas! tout n'est donc pas rose dans la vie d'un brave
homme qui veut la tranquillité pour ses vieux jours, un ou deux
manoirs, quelques rentes, une femme à son gré, _l'aurea
mediocritas_ enfin, et qui dévie un peu de la ligne droite pour
atteindre ce joyeux résultat?
Hélas! il y a tant de coquins, pourtant, qui réussissent! Le ciel
était injuste envers ce pauvre chevalier Méloir!
Tout à coup, de l'autre côté du Couesnon, il aperçut deux paysans
qui cheminaient.
Il s'était trop hâté de désespérer.
L'un de ces paysans, en effet, avait une arbalète sur l'épaule, et
l'autre portait un costume qui réveilla quelques vagues souvenirs
dans l'esprit du chevalier Méloir.
Une peau de mouton, nouée en écharpe et qui semblait avoir fourni
de longs services.
Méloir se rappela ce jeune guide aux blonds cheveux qu'il avait
interrogé en vain quelques jours auparavant, et que maître Vincent
Gueffès voulait si bien faire pendre.
Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue paraissait
l'accabler.
Son compagnon et lui étaient évidemment des fugitifs du village de
Saint-Jean-des-Grèves. Méloir songea qu'ils pourraient le
renseigner. Il leur ordonna d'arrêter.
L'enfant à la peau de mouton et le paysan qui portait une arbalète
n'eurent garde d'obéir. Ils pressèrent, au contraire, leur marche.
Méloir choisit un endroit où le Couesnon _étalait_ sur le sable,
c'est-à-dire coulait sur une large surface, sans rives et à fleur
de grève.
Ces passages sont les gués les plus sûrs.
Méloir lança son cheval.
Le jeune garçon et son compagnon semblèrent se consulter. Le
premier fit un geste de lassitude désespérée. Ils s'arrêtèrent.
Le paysan banda son arbalète et se mit au devant du jeune garçon.
--Que diable veut dire ceci? gronda Méloir. Puis il ajouta tout
haut:
--Bonnes gens, je ne vous ferai point de mal.
Un carreau d'acier vint frapper le front de son cheval, qui se
leva sur ses pieds de derrière et retomba mort.
--Maintenant fuyons! s'écria Julien Le Priol; ses armes le gênent;
il ne nous atteindra pas.
Oh! certes, sans sa blessure, Reine de Maurever, qui avait trompé
naguère si longtemps la poursuite du petit Jeannin, Reine eût
échappé en se jouant au chevalier Méloir.
Mais elle souffrait cruellement, mais elle était accablée. Elle
essaya de suivre Julien. Elle ne put et s'affaissa sur le sable.
--Sarpebleu! s'écria Méloir exaspéré; est-ce comme cela, manant
endiablé? Dix drôles comme toi ne payeraient pas mon bon cheval!
Attends!
Il prit son élan et vint l'épée haute sur Julien.
C'était à ce moment qu'Aubry de Kergariou mettait l'oeil au
télescope élémentaire, fabriqué par Messer Jean Connault, prieur
des moines et amateur de physique.
Julien attendit le chevalier de pied ferme et le blessa d'un
second coup d'arbalète.
Mais il n'avait que son couteau court pour détourner la longue
épée de Méloir. Il fut renversé du premier choc.
--Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en mourant; que Dieu vous
protège! moi, j'ai fait ce que j'ai pu.
--Reine! s'écria Méloir qui n'en pouvait croire ses oreilles.
Il regarda le prétendu jeune garçon, et reconnut en effet la fille
de Maurever.
--Oh! oh! dit-il, voilà donc pourquoi ce rustre prétendait
résister à un chevalier!
--Damoiselle, ajouta-t-il en s'inclinant courtoisement, vous ne
faites que changer de serviteur.
En ce moment Aubry entrait en grève, monté sur le cheval du sire
de Ligneville.
Maître Loys volait, le ventre sur le sable.
Vers le nord-ouest, la ligne bleue courait aussi. Elle galopait.
C'était la mer.
Le chevalier Méloir s'était approché de Reine et cherchait à la
relever. Bien qu'il ne connût pas exactement les dangers de ces
grèves, il ne pouvait pas manquer de voir et d'entendre la mer.
Reine était presque évanouie.
Le chevalier, dans les efforts qu'il fit pour la remettre debout,
ne s'aperçut point d'abord que la tangue cédait sous ses pieds.
Il était armé lourdement.
Quand il s'en aperçut, le sable humide touchait les agrafes de ses
genouillères.
Il lâcha Reine et voulut se dégager.
Comme il arrive toujours, ses efforts ne servirent qu'à creuser
davantage le trou qui allait être son tombeau.
Il vit le sable au-dessus de ses genoux et devint livide.
--Est-ce qu'il me faudra mourir ici! pensa-t-il tout haut. Reine
l'entendit. Elle se redressa galvanisée. Couchée comme elle
l'était, et occupant une grande surface, son poids avait à peine
attaqué le sable.
Pour se lever et s'enfuir, elle n'avait qu'un effort à faire, car
ses pieds n'étaient point emprisonnés comme ceux du chevalier dans
la tangue lourde et molle.
L'espoir lui monta au coeur avec violence.
La pensée d'Aubry, qui tout à l'heure la navrait, vint lui donner
une force nouvelle. Elle jeta un coup d'oeil sur Méloir qui
enfonçait à vue d'oeil.
--Je ne peux pas le sauver, murmura-t-elle. Et sa belle main
blanche s'appuya sur le sable pour aider le mouvement de son
corps.
Mais une autre main, une main de fer, se referma sur sa belle main
blanche.
Méloir avait aux lèvres un sourire sinistre. Il dit:
--Ceci est notre couche nuptiale, Reine de Maurever, dit-il;
j'avais juré que tu serais ma femme. Reine poussa un cri
d'horreur.
Ce fut en ce moment que, du haut des galeries supérieures, une
voix tomba sur la plate-forme du monastère et dit:
--Priez pour ceux qui vont mourir! Sur la plate-forme tout le
monde s'était agenouillé. Le glas tinta. Le vieux Maurever, plus
pâle qu'un mort, mais les yeux secs et la voix ferme, répondait
l'oraison dite par les moines pour les condamnés du _periculum
maris._ Jeannin, Simonnette, son père et les autres vassaux de
Maurever pleuraient silencieusement. Au nord-ouest, la grande
ligne bleue avançait, étincelante, sous les rayons du soleil. Le
cheval d'Aubry dévorait les sables, précédé toujours par maître
Loys, le grand lévrier noir. Qui de la mer ou du cavalier, de la
mort ou de la vie, allait arriver le premier?
Reine n'avait poussé qu'un cri.
Puis sa charmante tête blonde s'était renversée, tandis que ses
grands yeux bleus se tournaient vers le ciel.
Elle aussi priait.
Elle priait pour son père et pour Aubry avant de prier pour
elle-même.
Méloir la couvrait d'un regard de damné.
Méloir avait du sable au-dessus de la ceinture.
Une fois le vent apporta le son lointain de la cloche de
Saint-Michel.
Méloir sourit.
Reine détourna la tête.
Elle jeta un regard aux rives bretonnes. Un léger renflement du
terrain lui indiqua le lieu où le manoir de Saint-Jean-des-Grèves
se cachait derrière les arbres.
C'était là que son enfance heureuse s'était écoulée. C'était là
qu'elle avait vu Aubry pour la première fois.
--Vous pensez à lui, damoiselle? dit Méloir qui voulait railler,
mais dont les dents grinçaient.
--Pensez à Dieu! répliqua la jeune fille, sereine et calme, en
face de la dernière heure. On entendait le sourd grondement du
flot.
Méloir avait du sable jusqu'aux seins. Sa main de fer se rivait
sur le bras de Reine...
Il tourna la tête tout à coup à un bruit qui se faisait. Maître
Loys bondissait dans le cours du Couesnon, où était déjà la mer.
Et Aubry était derrière maître Loys.
--Aubry! Aubry! à moi! cria Reine. Par un effort désespéré, Méloir
essaya de l'attirer à lui. Ses yeux hagards disaient quel était
son dessein horrible.
La vengeance qui lui échappait, il voulait la ressaisir, et jeter
à son rival vainqueur un cadavre pour fiancée.
--À moi, Aubry! à moi! répéta la jeune fille qui résistait, mais
qui se sentait entraînée invinciblement.
--Je ne mourrai pas seul! cria Méloir. Au moment où son autre main
allait toucher le col de Reine, Aubry passa, plus rapide qu'une
flèche. Sa lance avait traversé de part en part la gorge de
Méloir. Méloir blasphéma et lâcha prise. Le sable cacha sa
blessure. Il n'avait plus que la tête au-dessus de la tangue. Et
la mer mouillait déjà les vêtements de Reine qui, elle aussi,
_s'enlisait_ lentement. Aubry sauta sur le sable, et mit sa lance
en travers pour assurer ses pieds.
--Tu n'auras pas le temps! dit Méloir en souriant au flot qui vint
lui baigner le visage. Un visage de réprouvé! Le cheval, dès qu'il
sentit l'eau à ses pieds, souffla et mit le nez au vent, cherchant
la direction de sa fuite.
Aubry se sentit défaillir, car l'imagination ne peut rêver un
danger plus terrible et plus prochain que celui qui l'écrasait de
toutes parts.
Si le cheval partait, Reine était perdue sans ressource. Aubry la
quitta, saisit la bride du cheval et la mit dans la gueule de
maître Loys en commandant:
--Ne bouge pas! Le cheval révolté fit un bond.
--Hope! hope! cria Méloir d'une voix étranglée et mourante. Maître
Loys se pendit à la bride. Le flot passa par-dessus la tête de
Méloir. Aubry tenait Reine dans ses bras. Il sauta en selle avec
son fardeau.
Et maître Loys de bondir, fou de joie, dans la mer montante.
--Hope! hope! cria Aubry à son tour. L'eau jaillit sous le sabot
du bon cheval. Du chevalier Méloir, il n'était plus question. Son
dernier soupir mit une bulle d'air à la surface du flot. La bulle
creva. Ce fut tout. Reine souriait dans les bras de son fiancé.
Elle remerciait Dieu ardemment.
Sauvée! sauvée par Aubry! Deux immenses joies!
Sur la plate-forme de Saint-Michel, monsieur Hue de Maurever
remerciait Dieu, lui aussi, car grâce à la lunette miraculeuse, il
assistait réellement à ce drame lointain et rapide que nous venons
de dénouer.
Pas par ses yeux à lui, les larmes l'aveuglaient, mais par les
yeux du petit Jeannin, qui avait saisi d'autorité le tube de
Messer Jean Connault, et qui ne l'eût pas cédé au roi de France en
personne.
Le petit Jeannin avait dit toutes les péripéties de la course et
de la lutte.
Seigneur Jésus! au moment où les doigts crispés du réprouvé
avaient touché le cou de la pauvre Reine, le petit Jeannin avait
failli tomber à la renverse.
Mais la lance d'Aubry! oh! le bon coup de lance!
Et le lévrier noir, qui tenait dans sa gueule la bride du cheval!
c'était cela un chien!
Frère Bruno se disait, le matois: «En l'an cinquante, le lévrier
de messire Aubry, qui est plus avisé que bien des chrétiens, etc.,
etc.»
Une histoire de plus, enfin, dans le grenier d'abondance de sa
mémoire!
Et à mesure que le petit Jeannin parlait, l'assistance écoutait,
bouche béante.
Quand Reine et Aubry furent en selle, ce fut un long cri de joie.
Jeannin trépignait et la fièvre le prenait, car un ennemi restait
à combattre: la mer.
--Oh! disait-il, comme si Aubry eût pu l'entendre; à droite,
messire, à droite, au nom de Dieu! Devant vous est le fond de
Courtils. Saint Jésus! le chien a deviné! Ils tournent à droite!
--Allons, vous autres, reprenait-il en s'adressant à l'assistance,
un _Ave,_ vite, vite, pour qu'ils passent les lises du Haut-Mené.
Mais vous n'aurez pas le temps... Oh! le brave chien!... il les
conduit tout droit, comme s'il avait péché des coques toute sa vie
dans les tangues. Tenez! tenez! les voilà qui sortent du flot...
s'ils peuvent tourner la mare d'Anguil, tout est dit... Bonne
Vierge! bonne Vierge! le flot les reprend!... mais piquez donc,
messire Aubry; de l'éperon! de l'éperon!
Il essuya la sueur de son front.
--Eh bien, enfant? murmura Maurever qui ne respirait plus. Jeannin
fut une seconde avant de répondre.
Puis il quitta la lunette et se prit à cabrioler comme un fou sur
la plate-forme.
--La mare est tournée, dit-il. Oh! le brave chien! Maintenant,
vous pouvez bien aller à l'église remercier le bon Dieu.
Une demi-heure après, Reine était sur le sein de son père. Petit
Jeannin embrassa maître Loys d'importance et lui jura une
éternelle amitié.
--Voilà qui est bien, dit le frère Bruno, tout le monde est
content, excepté moi. Messire Aubry sera chevalier, et
Peau-de-Mouton sera écuyer de messire Aubry.
--Que demandes-tu? s'écria monsieur Hue, qui avait ses lèvres sur
le front de Reine; tu es un vaillant homme!
--Je ne suis qu'un pauvre moine, messire, et cela me rappelle
l'aventure de Domineuc, le fouacier du Vieux-Bourg, qui chantait à
sa femme, Francine Horain, la cousine du petit Tiennet de la ferme
brûlée (qui avait les yeux en croix comme Barrabas), qui lui
chantait... Mais ne vous fâchez pas, messire. Je fais réflexion
que vous n'aimez point les histoires, et je ne vous dirai pas ce
que Domineuc chantait à sa femme. Seulement, pour le silence
rigoureux que j'ai gardé depuis vingt-quatre heures, je vous prie
d'intercéder auprès du Messer Jean Connault, afin qu'il me tienne
quitte de la discipline.
Frère Bruno eut sa grâce.
En montant l'escalier de l'infirmerie, il se disait:
--Je me suis bien battu pour un seul bras cassé! Saint-Michel
archange! la bonne nuit! Si on avait pu conter, par-ci par-là, une
petite aventure, je dis que la fête n'aurait pas eu sa pareille!
Et cela me fait souvenir de l'histoire d'Olivier Jicquel, le bossu
de Plestin, que je vais narrer par le menu au frère infirmier pour
me refaire un peu la langue!
Épilogue: Le repentir.
Le dix-huit juillet de l'an 1450, vers neuf heures du matin, une
cavalcade suivait la route d'Ancenis à Nantes, le long des bords
de la Loire.
Il faisait un temps sombre et pluvieux. La magnifique rivière
coulait morne et sans reflet sous le ciel noir. La cavalcade se
composait d'un chevalier, d'un homme d'armes et d'une jeune dame.
Quelques gens de service suivaient.
Quand la cavalcade arriva aux portes de Nantes, les gardes
inclinèrent leurs hallebardes avec respect devant le chevalier,
qui était d'un grand âge.
La cavalcade passa.
Les gardes se dirent:
--Voici monsieur Hue de Maurever qui vient prendre sa revanche
contre le duc François.
Et le moment était bien favorable, en vérité. Le duc François se
mourait d'un mal inconnu, dont les premières atteintes s'étaient
déclarées en la ville d'Avranches, le soir du service funèbre
célébré dans la basilique du mont Saint-Michel, pour le repos et
le salut de l'âme de monsieur Gilles de Bretagne.
Le 6 juin de la même année de grâce, quarante jours en ça. Le duc
François avait tenu cour plus brillante que jamais prince breton.
Mais par la ville on disait que la cour du duc François entourait
maintenant monsieur Pierre de Bretagne, son frère et son
successeur.
Quelques vieux serviteurs restaient auprès du lit où le malheureux
souverain se mourait, avec madame Isabelle d'Écosse, sa femme et
ses deux filles.
Par la ville, on disait encore que le doigt de Dieu était là.
Devant la justice du châtiment, l'ingratitude des courtisans
disparaissait aux yeux de la foule.
Nantes était alors la capitale de ce rude et vaillant pays qui
gardait son indépendance entre deux empires ennemis: la France et
l'Angleterre.
Nantes était une ville noble, mirant dans la Loire ses pignons
gothiques, et fière d'être reine parmi les cités bretonnes.
La cavalcade allait sous la pluie, dans les rues bordées de riches
demeures.
Monsieur Pierre de Bretagne habitait l'hôtel de Richemont, ancien
fief de son frère Gilles.
À la porte de l'hôtel, il y avait foule d'hommes d'armes et de
seigneurs, qui se tournaient, comme il convient à la sagesse
humaine, du côté du soleil levant.
Hommes d'armes et seigneurs se dirent aussi en voyant passer la
cavalcade:
--Voici monsieur Hue de Maurever qui vient prendre sa revanche
contre le duc François. Et n'était-ce pas justice?
Le duc François l'avait traqué comme une bête fauve. Le duc
François avait mis sa tête à prix!
La ville était triste. Les ruisseaux fangeux roulaient à flots une
eau grisâtre. Les murs des maisons, détrempés par la pluie,
donnaient aux rues un aspect lugubre.
Les cloches de la cathédrale tintaient un carillon à basse volée
qui prolongeait ses vibrations monotones et funèbres.
À peine voyait-on, à de larges intervalles, un pauvre homme ou un
bourgeois emmitouflé se risquer sur le pavé mouillé.
Mais, sur le pas des portes et sous les porches, les commérages
allaient leur train, et partout on entendait, comme si ç'avaient
été les _paroles_ de ce chant dolent radoté par les cloches:
--Le duc se meurt! le duc se meurt! Monsieur Hue pressait la
marche de sa monture. À ses côtés chevauchait Reine, qui était
bien pâle encore de sa blessure, mais qui était belle comme les
anges de Dieu.
Aubry suivait Reine.
À deux jours de là, l'église d'Avranches s'était illuminée pour
une douce fête: le mariage d'Aubry de Kergariou avec Reine de
Maurever. Mais la bénédiction nuptiale n'avait point été
prononcée. Une heure avant la messe, un religieux du couvent de
Dol avait dit à monsieur Hue:
--J'arrive de Bretagne. Notre seigneur le duc François attend sa
fin le dix-huitième jour de juillet, terme de l'appel qui lui fut
donné par vous au nom de feu son frère. Notre seigneur souffre
bien pour mourir. Ses amis l'ont abandonné. Sa dernière heure sera
dure.
Monsieur Hue ordonna qu'on éteignît les cierges, et fit seller son
cheval-- Enfants, dit-il à Reine et à Aubry, vous avez le temps
d'être heureux. Il partit. Et il arrivait à Nantes juste le
dix-huitième jour de juillet, terme de l'appel. Il était dix
heures du matin quand la cavalcade passa devant le palais ducal.
Monsieur Hue mit pied à terre au bas du perron avec sa fille et
Aubry de Kergariou. Il entra sans prononcer une parole et prit
tout droit le chemin connu de la chambre ducale.
Sur les marches de l'escalier où jadis sonnait, tout le jour
durant, le pied de fer des sentinelles, il y avait un petit enfant
qui pleurait.
Le petit enfant pleurait, parce que deux beaux chiens de courre,
de ceux qu'on appelait _fidéliens,_ et dont les statues de marbre
sont aux pieds des ducs de Bretagne, couchés sur leurs tombeaux,
refusaient de jouer avec lui.
Les deux chiens étaient étendus, le col allongé, la tête
renversée, et hurlaient plaintivement.
Hue de Maurever s'arrêta. Son coeur se serrait. Cette solitude
avait quelque chose de poignant et de terrible, pour l'homme qui
avait vu à d'autres époques le palais ducal encombré d'or et
d'acier retentir de bruits si joyeux.
--Monseigneur le duc est-il en son réduit ordinaire? demanda-t-il
à l'enfant.
--Monseigneur le duc est à l'hôtel de Richemont, répondit celui-ci
sans hésiter; quand il va venir ici, les chiens sauteront et l'on
pourra jouer. Je parle du duc Pierre, qui se porte bien, oui!
--Le duc François est-il donc déjà mort?
--Oh! non! répliqua l'enfant avec un soupir; on disait qu'il
mourrait ce matin, mais il ne meurt pas encore! Monsieur Hue monta
les degrés.
Aubry et Reine le suivirent, la tête baissée. L'enfant disait:
--Oui, oui, le duc Pierre se porte bien! Il amènera des soudards;
il leur donnera du vin. Les soudards chanteront; les chiens
sauteront, et l'on rira!
Tout ragaillardi par cette pensée, le blond chérubin fit la
cabriole sur les dalles du vestibule et cria:
--Maître Guinguené! as-tu bientôt fini de souder le cercueil?
Maître Guinguené était plombier juré de la cour. Monsieur Hue le
trouva sur le palier, soudant avec soin le cercueil où l'on allait
mettre le duc François. Le duc François, de sa chambre, pouvait
entendre le marteau du maître Guinguené, plombier de la cour.
Monsieur Hue poussa la porte des appartements.
Les ducs de Bretagne étaient des souverains puissants, plus
puissants que ces fameux ducs de Bourgogne, dont le roman
historique et l'histoire romanesque ont enflé à l'envi
l'importance.
La cour de Bretagne était une des plus brillantes cours du monde.
Ce palais silencieux et désert, où le plombier soudait sa boîte
mortuaire en fredonnant, parlait si haut des vanités humaines que
toute réflexion serait superflue.
Dans les appartements, ornés avec magnificence, il n'y avait
personne.
Seulement, trois femmes priaient devant l'autel du petit oratoire
gothique.
C'étaient Isabelle d'Écosse, la duchesse régnante, et ses deux
filles.
Au bruit que firent en entrant monsieur Hue, Reine et Aubry,
madame Isabelle se retourna.
Elle laissa échapper un geste d'effroi.
--Oh! messire Hue, dit-elle en pleurant, c'est le quarantième
jour. Vous n'aurez pas besoin de répéter votre appel impitoyable!
Les deux jeunes filles se cachaient derrière leur mère. Cet homme
était pour elles le messager de la colère de Dieu. Hue de Maurever
prit la main de la duchesse et la baisa respectueusement.
--Madame, répliqua-t-il, j'ai suivi les ordres de mon maître
mourant. Maintenant, je suis l'ordre de Dieu, qui m'a dit par la
voix de ma conscience: Va vers ton seigneur abandonné. Fais avec
ta famille une cour à son agonie.
--Est-ce vrai, cela, messire? s'écria Isabelle, qui se redressa.
--Je suis bien vieux, madame, et je n'ai jamais menti.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, la duchesse, se
baissant à son tour, mit ses lèvres sur la rude main du chevalier.
--Allez! allez, dit-elle; notre seigneur a grand besoin d'aide à
l'heure de sa mort.
Dans la pièce qui précédait la retraite du malade, Jacques Huiron,
médecin, composait des vers latins en l'honneur de Françoise
d'Amboise, femme du duc Pierre.
--Il en a bien encore pour une heure avant de trépasser,
grommela-t-il; c'est long! La fin de l'hexamètre est évidemment
_Francesca, coronam... Fran-cesca co-ro-nam!_ Tout le monde
s'appelle Françoise, Françoise de Dinan, Françoise d'Amboise,
Françoise la Chantepie... C'est égal:
_Ille ego qui medicus primun,_
_Francesca coronam,_
_Carmin cantabam..._
C'est contourné, subtil, joli. «Je suis, ô Françoise, le premier
médecin dont les vers aient chanté votre couronne!» _Francesca
coronam._ Ca, co... Enfin n'importe!
Monsieur Hue, Aubry et Reine étaient auprès du lit de leur
souverain.
François ouvrit les yeux. Son meilleur ami ne l'eût pas reconnu.
--Gilles, mon frère, prononça-t-il d'une voix brève et haletante;
c'est à l'heure de midi que votre appel me fut dénoncé. À l'heure
de midi, je serai à votre face, sous la main de notre Seigneur
Dieu!
Aubry et Reine s'agenouillèrent. Monsieur Hue resta debout.
--Gilles, mon frère, reprit le moribond, je te le jure sur le
restant d'espoir que je garde de fléchir la justice divine: Je
t'aimais. Ce sont les méchants conseillers qui m'ont perdu,
Olivier de Méel, Arthur de Montauban et d'autres... et d'autres...
car ils fourmillent autour des princes!
--Holà! s'écria-t-il en apercevant monsieur Hue; gardes! à moi!
Monsieur Hue inclinait en silence sa tête vénérable. François
tremblait. Ses draps se mouillaient de sueur.
--Que veux-tu? murmura-t-il.
--Faire hommage à mon seigneur, répondit Maurever, et lui apporter
ma vie. François se souleva sur le coude:
--Je te connais... tu es un chrétien et un chevalier; tu ne mens
pas, toi! parle-moi de mon frère!
--Je vous parlerai de vous, s'il vous plaît, mon seigneur, et de
la miséricorde infinie du ciel.
--Approche, dit le duc avec brusquerie; quand je vais mourir,
veux-tu sauver mon âme?
--Oui, sur le salut de la mienne!
--Donne-moi ta main. Maurever obéit. Les doigts de François
étaient de marbre.
--Qui est ce jeune soldat? demanda-t-il en regardant Aubry.
Puis, avant qu'on eût le temps de lui répondre, il ajouta en
fronçant le sourcil:
--Je le reconnais! je le reconnais! J'entends encore le bruit de
son épée tombant sur les dalles de la basilique. C'est le premier
qui m'ait abandonné!
--C'est le dernier qui vous abandonnera, monseigneur, murmura
Reine doucement. Aubry avait la main sur son coeur. Il ne répondit
point.
--Lève-toi, lui dit le duc. Aubry se leva.
--De par Dieu et monsieur saint Michel, reprit le mourant, je te
fais chevalier, Aubry de Kergariou!
--Monseigneur... voulut s'écrier Aubry.
--Silence! Soulève cette draperie qui est au-dessus du prie-Dieu.
Le rideau glissa sur sa tringle, et l'on vit le portrait en pied
de Gilles de Bretagne en costume de guerre.
Le duc fit le signe de la croix. Tout le monde restait muet.
--Écoute-moi, messire Hugues, dit le duc, dont la voix s'affermit;
il t'aimait parce que tu l'aimais. Quand mon dernier souffle
s'arrêtera sur ma lèvre, et ce sera bientôt, va! tu iras à ce
portrait et tu diras: Gilles de Bretagne, au nom de Dieu, je
t'adjure de pardonner à ton frère. Le feras-tu?
--Je le ferai. François remit sa tête sur l'oreiller. Reine lui
passa au cou son reliquaire. Monsieur Hue et Aubry priaient à
haute voix.
Les prêtres vinrent, puis le médecin, qui cherchait son second
distique. Puis la duchesse Isabelle avec ses deux enfants.
Au premier coup de midi, François poussa un long soupir.
--Gilles de Bretagne! prononça Maurever, avec force, au nom de
Dieu, je t'adjure de pardonner à ton frère! Le mort eut comme un
sourire.
* * * *
On disait aux abords de l'hôtel de Richemont:
--Monsieur Hue aura ce qu'il voudra du duc Pierre. Mais monsieur
Hue ne voulait rien.
Trois jours après, Reine de Maurever était dame de Kergariou.
Le festin de noces eut lieu au manoir de Saint-Jean, dans cette
salle où la Fée des Grèves avait enlevé l'escarcelle du chevalier
Méloir, entouré de ses hommes d'armes.
Simonnette devient, le même jour, la femme du petit Jeannin.
Et le frère Bruno fut de la noce, par licence spéciale.
Cela lui rappela tant et tant de bonnes aventures, que les
oreilles des convives en tintaient encore au bout de deux
semaines.