C'était merveille de voir le vaillant appétit de ces honnêtes
soldats. Ils mangeaient, ils buvaient sans relâche, imitant
l'exemple de leur vénéré chef, le chevalier Méloir, qui révéla en
cette occasion des capacités de goinfrerie au-dessus de tout
éloge.
Ce peuple de volatiles, dont les plumes formaient un véritable
monceau au milieu de la chambre, fut englouti à l'exception d'une
demi-douzaine de poulets.
Il suffit d'un grain de sable pour borner les fureurs de l'Océan.
Quelques poulets du bourg de Saint-Jean firent reculer l'appétit
fougueux de nos gens de Bretagne qui dirent pour s'excuser:
--Il faudra bien déjeuner demain. Car il y a de grands estomacs
qui déjeunent, même après ces soupers épiques! Le feu couvait sous
la cendre, au fond de la cheminée. La nuit avançait. Méloir dit:
--Mes compagnons, bon sommeil je vous souhaite! Et il se mit à
ronfler dans son fauteuil, une main sur son épée, l'autre sur son
escarcelle. Chacun fit comme lui.
Dans la salle que remplissaient tout à l'heure les chants
gaillards et les mille fracas de l'orgie, on n'entendit plus que
le bruit rauque et sourd des respirations embarrassées.
Tous étaient couchés pêle-mêle, hommes d'armes et archers. Les
pieds de l'un s'appuyaient contre la tête de l'autre. Corson, le
savant héraut, dormait étendu sur le dos, les jambes écartées
symétriquement. S'il était possible à un docte homme de se
regarder dormir et que Corson se fût donné ce passe-temps, il
n'eût point manqué de dire qu'il ressemblait ainsi à _un
pairle_.[9]
[Note 9: Figure héraldique qui a la forme de l'Y grec.]
Mais Corson, tout fatigant qu'il était, ne pouvait pas se regarder
dormir. D'ailleurs, il rêvait qu'il nageait dans une mer de
_sinople,_ fréquentée par des sirènes de _carnation._ Et cela le
divertissait, cet ennuyeux jeune homme.
Les autres rêvaient ou ne rêvaient point.
Les torches, accrochées au manteau de la cheminée, s'étaient
éteintes. Deux résines à demi consumées luttaient seules contre la
lune, qui lançait obliquement dans la chambre ses rayons
cristallins et limpides.
Alors une jeune fille apparut sur le seuil.
Aux lueurs indécises des deux résines, les contours de son visage
fuyaient. Quelque chose de vague et de surnaturel était autour
d'elle.
Il n'y avait pas de poètes parmi ces hommes de fer qui dormaient,
vautrés sur le sol. À voir cette apparition pleine de grâces, un
poète eût pensé tout de suite à l'ange qui est l'âme des ruines, à
la fée qui est le souffle des grèves...
Ange ou fée, elle tremblait.
Pendant une minute, elle regarda cet étrange dortoir de l'orgie.
Puis un éclair s'alluma dans ses grands yeux d'un bleu obscur.
Elle fit un pas en avant. Elle entra dans la lumière de la lune
qui jeta des reflets azurés dans l'or ruisselant de ses cheveux.
Vous l'eussiez alors reconnue.
Pauvre Reine! que de larmes dans ses beaux yeux depuis le jour où
nous l'avons entrevue derrière les plis de son voile de deuil!
Ce jour avait commencé sa misère. Depuis ce jour-là, son vieux
père luttait contre le ressentiment d'un prince outragé; lutte
terrible et inégale! Depuis ce jour, le pauvre Aubry était captif
dans les cachots souterrains du Mont-Saint-Michel.
Et son père n'avait qu'elle au monde pour le secourir et le
protéger!
Et Aubry! Oh! que pouvaient les mains blanches de Reine contre
l'acier des barreaux ou le massif granit des murailles?
Elle avait pleuré, mon Dieu!
Mais il y avait une audace latente sous les grâces de cette frêle
enveloppe.
Et toute hardiesse a sa gaieté, parce que la gaieté, qui est un
mode de l'enthousiasme, se dégage de tout effort moral, comme la
chaleur de tout effort physique.
Les pleurs de Reine se séchaient souvent dans un sourire.
Elle était si jeune! et Dieu lui faisait de si surprenantes
aventures!
Cette nuit, par exemple, au milieu de ces soudards qui ronflaient,
elle avait peur, c'est vrai; mais un malicieux sourire vint à sa
lèvre quand elle reconnut, trônant sur le fauteuil d'honneur,
Méloir, le chevalier de nouvelle fabrique.
Naguère, dans les fêtes d'Avranches, cet homme lui avait demandé
la permission de porter ses couleurs. Plus tard, il s'était offert
de lui-même, sur le noble refus d'Aubry, à poursuivre Hue de
Maurever. C'était maintenant un chevalier. Et pourtant Reine
souriait, parce qu'il est des hommes qu'on ne peut haïr
sérieusement.
La salle était grande. Reine voulait parvenir jusqu'à la table.
Elle avait un panier au bras, et son regard convoitait naïvement
les débris du souper.
Elle avançait avec lenteur parmi ces obstacles humains. Il lui
fallait à chaque instant éviter une tête, enjamber un bras, sauter
par-dessus une poitrine bardée de fer.
Parfois, lorsque l'un des dormeurs faisait un mouvement, Reine
s'arrêtait effrayée. Mais elle reprenait bientôt sa tâche, et à
mesure qu'elle approchait de la table, le sourire se faisait plus
espiègle autour de sa lèvre.
Enfin, elle atteignit la table en passant sur le corps mal bâti du
sieur de Corson, qui ruminait chevrons, bandes, barres, pals,
sautoirs, burelles, lions rampants ou issants, besans,
quintefeuilles et merlettes: toutes les figures du blason.
Elle mit dans son panier deux poulets, un gros morceau de pain et
un flacon de vin vieux qui restait intact par fortune.
Puis elle se redressa, toute heureuse de sa victoire, en secouant
ses blonds cheveux d'un air mutin.
Comme elle s'apprêtait à traverser de nouveau la salle, cette
fois, pour s'enfuir avec les trophées de son triomphe, elle laissa
tomber un regard sur le bon chevalier.
Le chevalier Méloir avait toujours la main sur son escarcelle
rebondie.
Les sourcils délicats de Reine se froncèrent et son oeil brilla
d'un éclair hautain.
--L'or qui doit payer la tête de mon père! murmura-t-elle. Il faut
croire que, dans ce temps-là, les châtelaines portaient déjà des
ciseaux, car on eût pu voir dans la main de Reine un reflet
d'acier qui passa entre les doigts de Méloir. Le cordon qui
retenait l'escarcelle fut tranché en un clin d'oeil. Mais
l'escarcelle ne tomba point. La main de Méloir était toujours
dessus.
Ces soldats sont vigilants, même dans le sommeil.
Quand Méloir imposait à son repos la condition de garder un objet,
Méloir s'éveillait, comme il s'était endormi, la main sur l'objet
gardé, que ce fût une bourse ou une épée.
Reine tira l'escarcelle bien doucement, puis plus fort. Impossible
de faire lâcher prise à Méloir. Reine essaya d'ouvrir l'escarcelle
entre ses doigts. Impossible encore! Pourtant elle la voulait!
Non pas peut-être pour se procurer un peu de cet argent si
nécessaire au proscrit qui se cache; non pas assurément pour
s'indemniser des ravages commis sur les domaines de Maurever:
Reine n'avait pas un écu vaillant, mais elle savait où prendre le
pain qui soutenait l'existence du vieillard.
Non, pour rien de tout ce qui eût pu déterminer un homme à
s'emparer du trésor, disons plus; non, pas même dans le but de
s'en servir.
Mais bien parce que cette escarcelle contenait, à son sens,
l'odieuse récompense qui devait payer la trahison: les cinquante
écus nantais promis à quiconque livrerait monsieur Hue.
Elle voulait,-- et c'était bien quelque chose que la volonté de
cette blonde enfant, si mignonne et si frêle!
Cette blonde enfant, si frêle et si mignonne, avait bravé naguères
pendant dix nuits les balles et les traits d'arbalètes pour aller
porter du pain à Gilles de Bretagne prisonnier. Et Dieu sait que
les archers de Jean de la Haise avaient ordre de viser juste
autour de la grille du cachot.
Cette blonde enfant, depuis dix autres jours, traversait chaque
nuit les grèves, où tant d'hommes forts ont laissé leurs os, pour
porter encore du pain,-- du pain à son père, cette fois.
Quand elle voulait, il fallait.
Méloir grondait dans son sommeil. Il sentait confusément l'effort
de la jeune fille. Sa main se raidissait sur l'escarcelle, bien
qu'il ne fût point réveillé encore.
L'impatience prenait Reine, dont le petit pied frappa le sol avec
colère.
Puis, comme si ce n'était pas assez d'imprudence, la téméraire
enfant, par un dernier mouvement brusque et vigoureux, arracha
l'escarcelle.
--Alarme! cria Méloir, qui s'éveilla en sursaut. En une seconde,
toute l'escorte fut sur pied.
Mais une seconde! c'était dix fois plus qu'il n'en fallait à Reine
de Maurever pour opérer sa retraite.
Leste comme un oiseau, elle bondit parmi les dormeurs qui
s'agitaient; elle sauta d'un seul élan sur l'appui de la fenêtre
ouverte, et les soldats se frottaient encore les yeux qu'elle
avait déjà franchi le seuil de la cour.
En passant près de la table, elle avait soufflé les deux résines.
La lune était sous un nuage.
Ce fut, dans la salle, une scène de désordre inexprimable. Au
milieu de l'obscurité complète, on se démenait, on se choquait.
Les jambes engourdies des dormeurs s'embarrassaient dans le foin
qui leur servait de lit, et plus d'un tomba lourdement, mêlant aux
cris confus un son retentissant de ferraille.
On eût dit qu'une lutte acharnée avait lieu.
--Allumez les résines! commanda Méloir. Et chacun de répéter:
--Allumez les résines! Mais quand toute le monde commande,
personne n'obéit. On continua de s'agiter à vide. Le sieur de
Corson s'était remis _en pal,_ comme il disait quand il était de
très joyeuse humeur. _En pal,_ pour lui, signifiait debout.
Oh! les sinistres joies de la science!
Quand un docte homme plaisante, fuyez! Il n'y a qu'une
plaisanterie de mathématicien, qui puisse être plus funeste qu'une
plaisanterie d'archiviste-paléographe!
Les autres cherchaient leurs armes, juraient, se bourraient,
trébuchaient contre les flacons vides et donnaient leurs âmes au
diable, qui ne s'en souciait point.
Le chevalier Méloir était comme ébahi.
Il fallut que la lune sortît de son nuage pour mettre fin à la
mêlée. Un rayon argenté inonda un instant la salle, pour
s'éteindre bientôt après. Mais on avait eu le temps de se
reconnaître. Conan et Kervoz battaient déjà le briquet.
--Avez-vous vu?... commença Méloir.
--Un fantôme? interrompit Kéravel.
--Quelque chose, continua Fontebrault, qui a glissé dans la nuit
comme un brouillard léger.
--Une vision...
--Un esprit...
--Quelque chose, s'écria Méloir, qui a coupé les cordons de ma
bourse!
--En vérité! fit-on de toutes parts.
--Quelque chose, ajouta Kéravel, en soulevant une des résines
allumées, qui a emporté deux de nos poules et notre dernier
flacon.
--C'est pourtant vrai! répéta-t-on à la ronde.
--Sarpebleu! gronda Méloir, au diable les poules! mon escarcelle
contenait la rançon d'un chevalier! On peut monter à cheval et le
chercher. Ce quelque chose-là, mes compagnons, il me le faut!
Les hommes d'armes s'entre-regardèrent.
--Chercher, murmurèrent-ils, c'est possible, mais trouver...
--Il faut trouver, mes compagnons! dit Méloir.
--Si c'est un voleur, répliqua Kéravel, il est adroit, messire, et
il a de l'avance. Si c'est un esprit...
--Quand ce serait Satan, sarpebleu! On chuchota. Méloir
poursuivait:
--Sellez les chevaux, Conan et les autres. Notre nuit est finie.
Vous, mes compères, écoutez, s'il vous plaît, je vais vous donner
le signalement du prétendu fantôme.
--Vous l'avez donc bien vu, messire?
--Pas trop, mais juste pour le reconnaître. De sa taille, je ne
saurais rien dire, sinon qu'il est plus leste que les lévriers de
Rieux. Sa figure, je ne l'ai pas aperçue, puisqu'il me tournait le
dos en fuyant. Mais ses cheveux blonds, bouclés et flottants...
--C'est une femme?
--Peut-être. Vous souvenez-vous du garçonnet qui nous a conduits
jusqu'ici, messieurs?
--Oh! oh! s'écria-t-on, c'est vrai! il a des cheveux blonds.
--Et vous souvenez-vous comme il avait envie des cinquante écus
nantais?
--Oui! Oui!
--Voilà la piste, mes compagnons. À vous de la suivre. Un bruit
soudain se fit dehors.
--Sus! sus! criaient Conan, Merry, Kervez et les autres archers.
Et ils donnaient chasse dans la cour à un être qui fuyait avec une
merveilleuse rapidité.
--Sus! sus!
--Mon bon Seigneur, disait le pauvre diable perdant déjà le
souffle, ayez pitié de moi. Je venais pour parler à votre maître,
le noble chevalier Méloir.
--Au milieu de la nuit? Attention, Conan! Barre-lui la route,
Merry! Nous allons l'acoller contre le mur!... Les hommes d'armes
et Méloir s'étaient mis aux fenêtres.
--Oh! mes bons seigneurs! oh! criait le fugitif à bout de forces.
--Messire, dit Fontebrault, je crois que cet honnête gaillard va
nous donner des nouvelles de votre bourse.
--Ne lui faites pas de mal, ordonna Méloir aux archers. Le fuyard
s'arrêta au son de cette voix.
--Merci, mon cher seigneur, dit-il, que Dieu vous récompense!
--Amenez-le! commanda Méloir. L'instant d'après, les archers
poussaient dans la salle un individu qui ne ressemblait vraiment
point au signalement donné par Méloir. Ce signalement, tout
imparfait qu'il était, parlait du moins d'une taille souple et de
longs cheveux blonds soyeux. Notre fugitif avait au contraire tout
ce qu'il fallait pour n'être confondu de près ni de loin avec ce
signalement. C'était un grand garçon d'une laideur très avancée et
pourvu d'une chevelure dont chaque crin était rude comme la dent
d'une étrille.
--Messire, dit l'archer Merry, nous avons surpris ce vilain
oiseau-là au moment où il se glissait hors de la cour.
--Que venais-tu faire dans la cour? demanda Méloir qui avait
repris place dans son fauteuil.
--Je venais vous parler, mon bon seigneur.
--Comment t'appelles-tu?
--Vincent Gueffès, fidèle sujet du duc François, et le plus humble
de vos serviteurs, monseigneur.