Si vous descendez de nuit la dernière côte de la route de
Saint-Malo à Dol, entre Saint-Benoît-des-Ondes et Cancale, pour
peu qu'il y ait un léger voile de brume sur le sol plat du Marais,
vous ne savez de quel côté de la digue est la grève, de quel côté
la terre ferme. À droite et à gauche, c'est la même intensité
morne et muette. Nul mouvement de terrain n'indique la campagne
habitée; vous diriez que la route court entre deux grandes mers.
C'est que les choses passées ont leurs spectres comme les hommes
décédés; c'est que la nuit évoque le fantôme des mondes
transformés aussi bien que les ombres humaines.
Où passe à présent le chemin, la mer roula ses flots rapides. Ce
marais de Dol, aux moissons opulentes, qui étend à perte de vue
son horizon de pommiers trapus, c'était une baie. Le mont Dol et
Lîlemer étaient deux îles, tout comme Saint-Michel et Tombelène.
Pour trouver le village, il fallait gagner les abords de
Châteauneuf, où la mare de Saint-Coulman reste comme une
protestation de la mer expulsée.
Et, chose merveilleuse, car ce pays est tout plein de miracles,
avant d'être une baie, c'était une forêt sauvage!
Une forêt qui n'arrêtait pas sa lisière à la ligne du rivage
actuel, mais qui descendait la grève et plantait ses chênes géants
jusque par delà les îles Chaussey.
La tradition et les antiquaires sont d'accord; les manuscrits font
foi: la forêt de Scissy couvrait dix lieues de mer, reliant la
falaise de Cancale, en Bretagne, à la pointe normande de Carolles,
par un arc de cercle qui englobait le petit archipel.
Quelque jour, on fera peut-être l'histoire de ces prodigieuses
batailles où la mer, tout à tour victorieuse et vaincue, envahit
le domaine terrestre en conquérant, puis se dérobe, fugitive, et
se creuse dans les mystères de l'abîme une retraite plus profonde.
Au soleil, la digue fuit devant le voyageur, selon une ligne
courbe qui attaque la terre ferme au village du Vivier.
Pour quiconque est étranger à la mer, cette digue semble ou
superflue, ou impuissante. Le bas de l'eau est si loin et les
marées sont si hautes! Peut-on se figurer que cette barre bleuâtre
qui ferme l'horizon va s'enfler, glisser sur le sable marneux,
franchir des lieues et venir!
Venir de si loin, la mer! pour s'arrêter, docile, devant quelques
pierres amoncelées et clapoter au pied de la chaussée comme la
bourgeoise naïade d'un étang!
Involontairement on se dit: Si la marée fait une fois ce grand
voyage du bas de l'eau à la digue, que seront quatre ou cinq pieds
de sable et de roche pour arrêter son élan?
Mais la mer vient choquer les roches de la digue, et la digue
reste debout depuis des siècles, protégeant toute une contrée
conquise sur l'Océan.
Vers le centre de la courbe on aperçoit au lointain, comme dans un
mirage, le Mont-Saint-Michel et Tombelène. Huit lieues de grève
sont entre ce point de la digue et le Mont.
De ce lieu, qui s'élève à peine de quelques mètres au-dessus du
niveau de la mer, l'horizon est large comme au faîte des plus
hautes montagnes. Au nord, c'est Cancale avec ses pêcheries qui
courent en zig-zag dans les lagunes; à l'est, la chaîne des
collines allant de Châteauneuf au bout du promontoire breton; au
sud-est, le magnifique château de Bonnaban, bâti avec l'or des
flottes malouines et tombé depuis en de nobles mains; au sud, le
Marais, Dol, la ville druidique, le mont Dol; à l'ouest, les côtes
normandes, par delà Cherrueix, si connu des habitués de Chevet, et
Pontorson le vieux fief de Bertrand Du Guesclin.
Oeuvre des siècles intermédiaires, la digue semble placée là
symboliquement, entre le château moderne et la forteresse antique.
Au Mont-Saint-Michel, vieux suzerain des grèves, la gloire du
passé; au brillant manoir qui n'a point d'archives, le bien-être
de la civilisation présente. Au milieu de ses riches futaies le
roi des guérets regarde le roi tout nu des sables. Tous deux ont
la mer à leurs pieds.
Mais le château moderne, prudent comme notre âge, s'est mis du bon
côté de la digue.
Personne n'ignore que les abords du Mont-Saint-Michel ont été, de
tout temps, fertiles en tragiques aventures.
Son nom lui-même _(le Mont-Saint-Michel au péril de la mer)_ en
dit plus qu'une longue dissertation.
Les gens du pays portent, de nos jours, à trente ou quarante le
nombre des victimes ensevelies annuellement sous les sables.
Peut-être y a-t-il exagération. Jadis la croyance commune triplait
ce chiffre.
La chose certaine, c'est que les routes qui rayonnent autour du
Mont, variant d'une marée à l'autre et ne gardant pas plus la
trace des pas que l'Océan ne conserve sur sa surface mobile la
marque du sillage d'un navire, il faut toujours se fier à la
douteuse intelligence d'un guide, et mettre son âme aux mains de
Dieu.
On va de Cherrueix au Mont-Saint-Michel à travers les _tangues,_
les _lises_ et les _paumelles_[1], coupées d'innombrables cours
d'eau qui rayent l'étendue des grèves; on y va des Quatre-Salines
et de Pontorson: ceci pour la Bretagne.
[Note 1: Les _tangues_ sont généralement le sol de la grève, les
_lises_ sont des sables délayés par l'eau des rivières ou des
courants souterrains, les _paumelles_, au contraire, sont des
portions de grèves solides où le reflux imprime des rides
régulières.]
Les routes principales de Normandie sont celles des Pontaubault,
d'Avranches et de Genêt.
Suivant les _coquetiers_ et les pêcheurs, la route de Pontorson
est seule sans danger.
Encore y a-t-il plus d'une triste histoire qui prouve que cette
route-là même, en temps de marée, ne rend pas tous les voyageurs
que sa renommée de sécurité lui donne.
Le 8 juin 1450, toutes les cloches de la ville d'Avranches
sonnèrent à grande volée, pendant que les portes du château
s'ouvraient pour donner issue à une nombreuse et noble cavalcade.
Il était onze heures du matin.
Tout ce qu'Avranches avait de dames et de bourgeoises se penchait
aux fenêtres pour voir passer le duc François de Bretagne, se
rendant au pèlerinage du Mont-Saint-Michel.
Un coup de canon, tiré du Mont, à l'aide d'une de ces pièces
énormes en fer soudé et cerclé, qui lançaient des boulets de
granit, avait annoncé le bas de l'eau, tout exprès pour
monseigneur le duc et sa suite.
Et ce n'était pas trop faire, que de mettre ces canons au service
du riche duc, car ceux qui les avaient pris aux Anglais étaient
des gens de Bretagne.
Bien peu de temps auparavant, le duc François avait envoyé les
sieurs de Montauban et de Chateaubriand, avec René de Coëtquen,
sire de Combourg, au secours du Mont-Saint-Michel, assiégé par les
Anglais. À cette époque, le roi Charles VII, de France, avait déjà
regagné une bonne part de son royaume, et rejeté Henri
d'Angleterre loin du centre. Mais les côtes de la Manche restaient
au pouvoir des hommes d'outre-mer, et le Mont-Saint-Michel était,
depuis Granville jusqu'à Pontorson, le seul point où flottât
encore la bannière des fleurs de lis.
Montauban, Chateaubriand, Combourg et bien d'autres Bretons
passèrent le Couesnon, pendant que cinq navires malouins,
commandés par Hue de Maurever, doublaient la pointe de Cancale et
entraient dans la baie. Il resta deux mille Anglais morts sur les
tangues, entre le Mont et Tombelène.
À l'heure où le duc François sortait du château d'Avranches, les
Anglais ne gardaient plus en France que Calais, le comté de Guines
et le petit rocher de Tombelène où ils avaient bâti une forteresse
imprenable.
Mais ce n'était point pour célébrer une victoire déjà ancienne que
le duc de Bretagne se rendait au monastère du Mont-Saint-Michel,
comblé de ses bienfaits. François faisait le pèlerinage pour
obtenir du ciel le repos et le salut de l'âme de monsieur Gilles,
son frère, mort à quelque temps de là au château de la
Hardouinays. Un service solennel se préparait dans l'église placée
sous l'invocation de l'archange. Guillaume Robert, procureur du
cardinal d'Estouteville, trente-deuxième abbé de Saint-Michel,
avait promis de faire de son mieux pour cette fête de la piété
fraternelle.
Le service était commandé pour midi.
François, ayant à ses côtés son favori Arthur de Montauban,
Malestroit, Jean Budes, le sire de Rieux et Yvon Porhoët, bâtard
de Bretagne, descendit la ville au pas de son cheval et gagna la
porte qui s'ouvrait sur la rivière de Sée. Les sires de Thorigny
et Du Homme, chevaliers normands, l'accompagnaient pour l'honneur
de la province.
Derrière le duc, à peu près au centre de l'escorte, six nobles
demoiselles, trois Normandes, trois Bretonnes, chevauchaient en
grand deuil. Parmi elles nous ne citerons que Reine de Maurever,
la fille unique du vaillant capitaine Hue, vainqueur des Anglais.
Le visage de Reine était voilé comme celui de ses compagnes. Mais
quand la gaze funèbre se soulevait au vent qui venait du large, on
apercevait l'ovale exquis de ses joues un peu pâles et la douce
mélancolie de son sourire.
Reine avait seize ans. Elle était belle comme les anges.
Une fois son regard croisa celui d'un jeune gentilhomme, fièrement
campé sur un cheval du Rouennais, à la housse d'hermine, et qui
portait la bannière du deuil, aux armes voilées de Bretagne, avec
le chiffre de feu monsieur Gilles.
Ce gentilhomme avait nom Aubry de Kergariou, bonne noblesse de
Basse-Bretagne, et tenait une lance dans la compagnie du bâtard de
Porhoët.
Quand le voile de Reine retomba, Aubry donna de l'éperon et gagna
d'un temps la tête du cortège où était sa place marquée auprès du
porte-étendard ducal.
On arrivait à la barrière de la ville. Ceux qui étaient
superstitieux remarquèrent ceci; Aubry ne put arrêter sa monture
assez à temps pour garder le passage libre à son compagnon,
l'homme à la cotte d'hermine. Ce fut la bannière funèbre qui passa
la première.
Sur les remparts et dans la rue, la foule criait:
--Bretagne-Malo! Bretagne-Malo! Et quatre gentilshommes, portant à
l'arçon de leurs selles de vastes aumônières, jetaient de temps à
autre des poignées de monnaies d'argent et répondaient:
--Largesse du riche Duc! On dit que les bonnes gens de Normandie
ont toujours fidèlement aimé le numéraire. En cette occasion, ils
firent grand accueil à la munificence ducale et se battirent à
coups de poings dans le ruisseau, comme de braves coeurs qu'ils
étaient. Tout le monde fut content, excepté un laid païen à la
tête embéguinée de guenilles, qui n'avait eu pour sa part de
l'aubaine que des horions et pas un carolus. Le pauvre homme se
releva en colère.
--Duc! dit-il au moment où François passait devant lui, encore une
poignée d'écus pour que Dieu t'oublie! François tourna la tête et
poussa son cheval.
D'ordinaire et pour moindre irrévérence, il eût donné de son
gantelet sur la tête du pataud.
--Les six hommes d'armes du corps! cria Goulaine, sénéchal de
Bretagne, en s'arrêtant au dedans de la porte.
Les six hommes d'armes du corps étaient en quelque sorte les
chevaliers d'honneur de la cérémonie. Ils devaient suivre
immédiatement la bannière et mener le deuil.
C'étaient Hue de Maurever, père de Reine, qui avait été l'écuyer
et l'ami du prince défunt; Porhoët, pour le sang de Bretagne;
Thorigny, pour la Normandie; La Hire, pour le roi Charles;
Chateaubriand, Le Bègue et Mauny.
Les cinq derniers se présentèrent.
--Où est le sire de Maurever? demanda Goulaine. Il se fit un
mouvement dans l'escorte, car cela semblait étrange à chacun que
Monsieur Hue, le vaillant et le fidèle, manquât à l'heure sainte
sous la bannière de son maître trépassé. Un murmure courut de rang
en rang. Chacun répétait tout bas la question du sénéchal:
--Où est le sire de Maurever? Son absence était comme une
accusation terrible. Contre qui? Personne n'osait le dire ni
peut-être le penser. Mais du sein de la foule, la voix du vieux
païen normand s'éleva de nouveau aigre et moqueuse.
Le grigou disait:
--Que Dieu t'oublie, duc! que Dieu t'oublie! Le duc François eut
le frisson sur sa selle. Reine, tremblante, avait serré son voile
autour de son visage. François se redressa tout pâle, il fit signe
à Montauban de prendre la place vide de Maurever, et le cortège
passa au milieu des acclamations redoublées.