Il faut un paysan français, et surtout un paysan du Midi, pour
comprendre tout ce que Napoléon a été, tout ce qu’il a reçu de la
France, tout ce qu’il lui a donné, et tout ce qu’il lui a permis de
rendre en échange.
Napoléon est, comme Jeanne d’Arc, une occasion suprême de la race. Mais
Jeannette est de la race, et Napoléon non pas. Tandis que Jeanne d’Arc
porte tout l’idéal de la nation, au point de créer la nation même, c’est
la nation qui donne son idéal à Napoléon, et qui l’en charge. Il en
devrait être accablé, et ne l’est pas. Il n’abdique pas son génie
propre. Napoléon est une force sublime, mais sans amour. L’idéal de la
France est infiniment plus fort que lui, et tout de même sublime. Il
n’est qu’un homme, après tout; et elle, même après lui, elle dure. Rien
ne dure que par l’amour.
Quand l’armée du Midi a élu Napoléon pour son maître et son idole, il y
avait un conquérant en chacun de ces paysans maigres, à l’échine de
chat, allant par bonds et par rires, sans hardes et sans souliers. Peu
importe le pillage, l’amour à la hussarde, les mœurs grossières, la
violence des camps, et tous les crimes de la guerre. Chacun de ces
laboureurs bruns était une flamme vivante. Elle brûlait pour le Messie,
pour la Justice et pour la Raison, comme ils l’appelaient. Sont-ce là
des mots vides, au cœur de ces fils de la terre? Des mots? Non, les
pavillons de la France libre et délivrant le genre humain: la même
France, les mêmes étendards qui proclamaient, sous Jeanne d’Arc, Jésus
et le Roi.
Napoléon n’a point d’égal, tant qu’il s’égale au génie de la France.
S’il parle pour soi-même, pour sa maison, pour son ordre, la France se
détourne de lui. Plus grand, sans doute, de s’être perdu ainsi. Sa
faiblesse n’est pas de l’homme; mais au contraire, qu’un moment est venu
où la force de l’homme souverain s’est séparée de la force nationale. Et
la faiblesse de la France a paralysé la force de l’homme souverain. La
France tombait de fatigue, et Napoléon était infatigable. Voilà où ce
grand homme de la valeur a perdu le sens de la valeur. Qu’il meure
d’ulcère ou du ventre ou du foie: nul ne fut plus sain que celui-là: il
meurt de ne plus être.
La valeur et la santé, ce que peut l’homme et ce qu’il vaut pour vivre,
c’est tout un. Et peut-être, dans ce qu’il vaut, y a-t-il profondément
tout ce qu’il faut. La pleine valeur est la fatalité fixée, et qui
possède toute sa force. Héros de la possession autant que de la
conquête, Napoléon a ressuscité le monde des anciens à l’échelle de la
fatalité moderne. Il est l’homme qui a épuisé la puissance, ayant sommé
de soi toutes les valeurs de l’action.
Août 1910.
Nous avons donné le bon à tirer après correction pour deux mille
exemplaires de ce premier cahier et pour vingt-huit exemplaires sur
whatman le mardi 23 juillet 1912.