XXXIX

Il faut un paysan français, et surtout un paysan du Midi, pour

comprendre tout ce que Napoléon a été, tout ce qu’il a reçu de la

France, tout ce qu’il lui a donné, et tout ce qu’il lui a permis de

rendre en échange.

Napoléon est, comme Jeanne d’Arc, une occasion suprême de la race. Mais

Jeannette est de la race, et Napoléon non pas. Tandis que Jeanne d’Arc

porte tout l’idéal de la nation, au point de créer la nation même, c’est

la nation qui donne son idéal à Napoléon, et qui l’en charge. Il en

devrait être accablé, et ne l’est pas. Il n’abdique pas son génie

propre. Napoléon est une force sublime, mais sans amour. L’idéal de la

France est infiniment plus fort que lui, et tout de même sublime. Il

n’est qu’un homme, après tout; et elle, même après lui, elle dure. Rien

ne dure que par l’amour.

Quand l’armée du Midi a élu Napoléon pour son maître et son idole, il y

avait un conquérant en chacun de ces paysans maigres, à l’échine de

chat, allant par bonds et par rires, sans hardes et sans souliers. Peu

importe le pillage, l’amour à la hussarde, les mœurs grossières, la

violence des camps, et tous les crimes de la guerre. Chacun de ces

laboureurs bruns était une flamme vivante. Elle brûlait pour le Messie,

pour la Justice et pour la Raison, comme ils l’appelaient. Sont-ce là

des mots vides, au cœur de ces fils de la terre? Des mots? Non, les

pavillons de la France libre et délivrant le genre humain: la même

France, les mêmes étendards qui proclamaient, sous Jeanne d’Arc, Jésus

et le Roi.

Napoléon n’a point d’égal, tant qu’il s’égale au génie de la France.

S’il parle pour soi-même, pour sa maison, pour son ordre, la France se

détourne de lui. Plus grand, sans doute, de s’être perdu ainsi. Sa

faiblesse n’est pas de l’homme; mais au contraire, qu’un moment est venu

où la force de l’homme souverain s’est séparée de la force nationale. Et

la faiblesse de la France a paralysé la force de l’homme souverain. La

France tombait de fatigue, et Napoléon était infatigable. Voilà où ce

grand homme de la valeur a perdu le sens de la valeur. Qu’il meure

d’ulcère ou du ventre ou du foie: nul ne fut plus sain que celui-là: il

meurt de ne plus être.

La valeur et la santé, ce que peut l’homme et ce qu’il vaut pour vivre,

c’est tout un. Et peut-être, dans ce qu’il vaut, y a-t-il profondément

tout ce qu’il faut. La pleine valeur est la fatalité fixée, et qui

possède toute sa force. Héros de la possession autant que de la

conquête, Napoléon a ressuscité le monde des anciens à l’échelle de la

fatalité moderne. Il est l’homme qui a épuisé la puissance, ayant sommé

de soi toutes les valeurs de l’action.

Août 1910.

Nous avons donné le bon à tirer après correction pour deux mille

exemplaires de ce premier cahier et pour vingt-huit exemplaires sur

whatman le mardi 23 juillet 1912.

De Napoléon · 第 42 / 45 题